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| Émile Zola Préfaces diverses à des livres oubliés IntraText CT - Lecture du Texte |
par Charles Chincholle ; préface d’Emile Zola
Paris : Quantin, 1880.– In-8.
Il est très vrai que, il y a longtemps déjà, je vous ai promis une préface. Je veux donc tenir ma parole. Mais le pis est que, votre livre s’attardant, je me suis laissé aller à dire ce que je pensais du reportage en tête de deux autres livres, récemment parus ; et me voilà forcé de me répéter, à moins d’insister ici sur les côtés fâcheux de l’information à outrance, après en avoir dégagé ailleurs l’intérêt social et littéraire.
De plus en plus, nous sommes accablés sous le monceau de papier noirci qui croule chaque matin. Où s’en vont donc tous les vieux journaux ? Cela est terrible à penser, ces millions de numéros qui disparaissent, inutiles, vieillis en deux heures, pas même bons à envelopper de la chandelle, tant le papier est mauvais. Je me souviens de mon grand-père, de quelle façon lente et convaincue il s’installait dans son fauteuil pour lire son journal : il y mettait bien trois ou quatre heure ; pas une ligne n’était passée, tout défilait depuis le titre jusqu’à la signature du gérant ; ensuite, il le pliait soigneusement, le rangeait à sa date, sur une planche ; car il gardait la collection, j’ai vu pendant vingt ans un cabinet noir s’emplir de cette collection, sans que jamais on y allât reprendre un numéro. Aucun autre journal n’entrait chez mon grand-père, un seul journal existait pour lui, le sien. Aujourd’hui, que les choses ont changées ! On ouvre un journal, on le parcourt, on le jette. Je doute qu’il existe des gens encore assez naïfs pour s’encombrer d’une collection, tout le monde sachant que les faits n’ont que l’intérêt de l’heure présente. Et ce n’est plus un journal, c’est quatre, c’est cinq, davantage les matins de crise qu’on achète et qu’on froisse, lorsqu’on a lu les vingt lignes intéressantes. Tout va au ruisseau, les rues charrient du papier piétiné, maculés par nos fièvres du jour.
Aussi le cri de tout homme qui peut s’échapper de Paris pour un repos de quelques semaines est-il celui-ci : « Enfin, je ne lirai donc plus de journaux ! » Oh ! ne rien savoir, c’est la volupté, c’est le paradis, après nos débauches de renseignements ! Le lever chaque matin dans quelque coin perdu, les oreilles calmes, en pleine ignorance de ce qu’on pu dire et faire, la veille, les éternels pantins de la politique, et se coucher chaque soir sans être au courant des sottises de la journées, il y a là un véritable bain de fraîcheur, une sensation de pleine santé. Jamais on comprend mieux le danger de la fièvre qui nous emporte tous, dans cette curiosité passionnée qui décuple la presse contemporaine. Je sais bien qu’au bout de deux ou trois jours on est las de silence ; on devient inquiet, on court à la gare acheter les journaux. Mais cela est une simple preuve de la profondeur du mal. Le virus de l’information à outrance nous a pénétrés jusqu’aux os, et nous sommes comme ces alcooliques qui dépérissent dès qu’on leur supprime le poison qui les tue. Il serait si bon de ne pas porter dans le crâne tout le tapage du siècle, la tête d’un homme aujourd’hui est si lourde de l’amas effroyable des choses que le journalisme y dépose pêle-mêle, quotidiennement ! Dans les champs, on se prend à envier l’ignorant qui passe, le paysan ankylosé par le travail, aux yeux vides de vieille bête de somme.
C’est l’antique querelle de l’ignorance et de la science. Il y a une virilité, un élargissement à savoir toujours davantage ; notre théorie moderne du citoyen connaissant ses droits, se gouvernant lui-même, est certes d’une haute dignité humaine. Mais, au point de vue du bonheur le résultat me paraît au moins douteux. Je m’imagine que les nerfs de la France étaient plus calmes, que l’équilibre de santé avait une stabilité plus grande, lorsqu’elle s’analysait elle-même avec moins de fièvre, et que, chaque matin, des centaines de journaux ne lui apportaient pas un bulletin détaillé, souvent grossi, de ses moindres malaises. Dans ce qu’on a appelé la névrose du siècle, dans cette surexcitation croissante qui transforme et détraque la nation, il est certain que le journalisme actuel joue le principal rôle. N’est-ce pas lui qui exaspère et qui propage les secousses ? Aussi tout gouvernement autoritaire commence-t-il par museler la presse, car il n’y a pas de meilleur moyen pour calmer les esprits ; aussitôt les têtes se refroidissent, les ventres engraissent, une période de prospérité matérielle se déclare. C’est la nation mise au vert, ne pensant plus, broutant l’herbe. Je ne fais point de politique, je ne dis point que cette nuit grasse ne puisse être suivie de quelque terrible réveil. La vérité n’en est pas moins que la bête humaine, elle aussi, paraît avoir besoin de ces sommeils à plein ventre dans la fraîcheur des prés, de ces heures de pure vie animale où l’on goûte l’unique joie de vivre. Voyez où nous en sommes, après dix-huit ans de tribune et de presse libres : quel dégoût de la politique, quelle fatigue à nous gouverner nous-mêmes, quel énervement à connaître et à voir s’aggraver notre mal, minute par minute ! Si nos Assemblées sont impopulaires, c’est qu’on nous occupe trop d’elles, c’est qu’elles font un bruit trop grand pour une trop petite besogne ; et si, demain, nous nous jetions aux bras d’un maître, ce serait uniquement par une envie ardente de nous coucher, de souffler la chandelle, de dormir enfin tout notre soûl, dans le profond silence de la rue.
La fièvre de l’information à outrance a donc ce côté mauvais de surexciter le public, de le tenir secoué par l’événement du jour, inquiet de l’événement du lendemain. Les faits prennent dès lors une importance disproportionnée, on vit dans une tension continuelle. C’est, je le disais plus haut, le malade mis heure par heure au courant de sa maladie, écoutant battre son pouls, assistant à la désorganisation de sa machine : il s’exagère les accidents, il meurt de la fièvre qu’il se donne. Tout grand facteur social a ainsi son danger, la part du sang qu’il sème sur la route ; car, il ne faut pas s’y tromper, la presse est en train de refaire les nations, elle repétrit le monde. Où nous mène-t-elle ? Qui saurait le dire ? A plus d’instruction sans doute, à plus d’unité aussi. Aujourd’hui, il semble que commencer à savoir est une chose fâcheuse, simplement bonne à troubler les nuits ; demain, quand on saura davantage, peut-être en tirera-t-on du bonheur. Et puis, quoi ? L’évolution nous emporte, l’histoire parfois jette des générations dans le fossé pour que l’humanité passe.
Ce qu’il faut dire aussi, dans cette course folle à l’information, cette rage que les journaux ont de se devancer l’un l’autre, c’est que la besogne ne vaut que par l’ouvrier. Que de bêtises et de mensonges lancés à la pelle dans la circulation ! Qu’importent la logique et la vérité, pourvu que le numéro du matin ait sa nouvelle à sensation ! Les reporters contrôlent à peine, sont les derniers à croire ce qu’ils écrivent. Ils se moquent du blanc et du noir, leur unique souci est d’apporter leur copie et de toucher leur mois. C’est cette indifférence qui gâte la besogne, peu d’entre eux aiment leur métier ; et de là, viennent sûrement la banalité et la confusion dont la presse déborde. On sent des employés pressés de quitter le bureau, bâclant le travail, n’y mettant rien de leur tendresse ni de leur foi.
Vous, mon cher confrère, vous êtes un croyant. J’ai lu le livre, et il respire tout au moins la conscience, l’amour du document que vous allez chercher, le désir de le transcrire avec la sensation même qu’il a produite en vous. Il y a là beaucoup de naïveté, et c’est un grand éloge que je vous fais, car je ne prise rien tant que la vérité des faits naïvement rendue. Si parfois l’on vous plaisante, cela vient de ce que vous vous donnez tout entier, en écrivain de bonne foi. Soyez-en très fier : n’a pas qui veut cette originalité d’être quelqu’un, dans cette besogne modeste du reportage. Un convaincu, un greffier qui s’échauffe, qui croit à ses procès-verbaux, cela détonne au milieu de la foule des simples bâcleurs de faits-divers. Aussi votre livre a-t-il son âme propre : il a beau aller de Mme Séverine à Gegout, en passant par Mme Limouzin et le père Monsabré, on le sent l’œuvre du même observateur, visant les faits auxquels il se mêle, trop facile peut-être à la conviction, mais en tirant une grande solidité d’ensemble. Et je retrouve également là le romancier qui est en vous, le romancier trop ignoré de Jours d’absinthe, où vous avez entassé avec conscience des documents très exacts et très précieux. Il n’y manque, pour me plaire, que la construction artiste et un style plus cherché. Je ne vous dirai pas que j’aime vos romans, vous savez quels points nous séparent ; mais, en vérité, je les estime comme des travaux d’un effort véritable et d’une grande honnêteté. Ils sont faits sur la vie, dans la formule que j’ai toujours demandée, et je me croirais illogique si je ne vous félicitais pas.
Voilà encore une preuve de la parenté qui existe aujourd’hui entre le reportage et le roman. En tous cas, vous êtes un des greffiers de la vie parisienne qui honorent le plus la presse, par le zèle, je dirai la passion que vous apportez dans vos études. Laissez rire ceux qui vous raillent de croire que « c’est arrivé ». Les convaincus mènent le monde.