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| Louise Colet Qui est-elle? IntraText CT - Lecture du Texte |
I
Je n'aime pas les jours de bal, les grands salons où l'on s'entasse, où la danse devient une lutte, où les fraîches toilettes se froissent, se déchirent et se fanent en un moment ; où les femmes se décolorent ou se colorent si vivement qu'on dirait que quelque fièvre subite a porté tout leur sang à leurs joues. Là, l'esprit et la beauté sont impossibles ; c'est un sauve-qui-peut général dans une athmosphère étouffante.
Je cherche de préférence, quand je m'aventure dans le monde, les petits salons retirés, loin du bruit et de la foule, pièces d'élite où la maîtresse de la maison met à l'abri, un jour de raout, ses meubles les plus précieux, ses fauteuils les plus moelleux et les plus élégants, ses objets d'art les plus rares. Là, on est toujours sûr de rencontrer quelques femmes belles et intelligentes, quelques hommes qui pensent et qui causent, enfin une compagnie restreinte et choisie avec laquelle il est doux de s'oublier quelques heures.
Il y a un an, j'avais accepté une invitation dans le faubourg Saint-Germain, chez l'élégante marquise de S... Quand j'arrivai, le grand salon était déjà encombré ; je le traversai rapidement, ainsi que plusieurs autres pièces, et je me dirigeai vers un boudoir réservé ; déjà quelques personnes m'y avaient précédé. C'était un diplomate de vingt-cinq ans qui causait debout devant la cheminée avec la ravissante baronne de G.. nouvellement mariée. La jeune femme avait, dans sa pose timide, dans ses grands yeux baissés, comme un reste de virginité qui prêtait un charme inexprimable à toute sa personne ; d'autres femmes étaient là ; une jeune fille chantait au piano, à demi-voix, sans prétention, et l'on eût dit, seulement pour faire plaisir au gros maestro italien qui se tenait debout en face d'elle, ravi d'entendre ses mélodies passer par cette fraîche voix. Une femme de trente ans dans tout l'éclat de la beauté rehaussé par l'éclat de la toilette était assise sur une élégante causeuse : c'était la comtesse de B... Je la connaissais depuis longtemps ; j'avais fait autrefois son buste, et je lui avais donné des leçons de sculpture. En m'apercevant, elle me tendit la main comme un signe amical d'artiste à artiste ; je la saluai, et j'allais m'approcher d'elle, lorsque mon regard fut attiré par un tableau qui se détachait sur les riches tentures de damas rouge ; c'était une des rares esquisses de G..., cet artiste de génie mort si prématurément. «Pauvre ami !» murmurai-je en contemplant cette oeuvre inachevée. Mes yeux se mouillèrent involontairement de larmes. La comtesse, qui me regardait, s'aperçut de mon émotion ; elle me fit un nouveau signe, et me désigna un fauteuil placé derrière elle. Je m'y assis silencieusement.
«Vous avez connu G... ? me
dit-elle en tournant la tête vers moi.
- Il fut mon meilleur ami.
- G... était notre plus grand peintre, reprit la comtesse ; quel malheur que la
mort l'ait frappé si jeune ! C'est sa mauvaise conduite qui l'a tué, ajouta-t-elle
avec une sorte d'amertume.
- Vous êtes froide et fière, lui dis-je, cela vous rend injuste envers mon ami.
- Nierez-vous qu'il soit mort des suites de ses mauvaises passions ?
- Il est mort pour avoir ressenti une passion trop pure.
- Lui ? Oh ! je ne vous crois pas.
- J'ai été le témoin de ce que je vais vous raconter. C'est un douloureux
secret que j'ai gardé longtemps, vous seule le connaîtrez.
- Je vous écoute, dit-elle vivement : confiez-moi tout ce que vous savez de
G..., et faites-moi admirer son caractère, autant que j'admire son talent..
- Nous nous étions connus enfants, repris-je, nous avions été camarades
d'atelier. Quand je partis pour Rome, Emmanuel (car vous me permettrez de
l'appeler du nom que je lui donnais comme ami) vint m'embrasser en m'assurant
qu'il me rejoindrait bientôt. En effet, deux mois après, il me sautait au cou
sous une des arches du Colysée, où il m'avait trouvé, humant le soleil ;
c'était vers la fin de l'automne, il faisait froid et l'aria cattiva
m'avait donné la fièvre. J'embrassai Emmanuel avec une joie intérieure, bien
vive, mais que je ne pus lui exprimer assez, tant j'étais abattu ; il me trouva
pâle et changé, et quand il prononça ce dernier mot, je compris, à son accent,
qu'il croyait que mon coeur n'était plus le même pour lui ; je ne pouvais lui
dire, comme je l'éprouvais, tout le plaisir que j'avais à le revoir, car
j'étais si faible, que les paroles, les gestes, les sourires et les regards de
bienvenue me manquaient à la fois. Je pris le bras d'Emmanuel : Rentrons chez
moi, lui dis-je ; l'air de ces ruines me fait mal ; demain les forces me
reviendront peut-être, et nous parlerons de la France.» Il me regardait avec
étonnement, il voyait bien que je souffrais, mais il pensait aussi que j'étais
indifférent. En arrivant dans mon atelier, je me jetai sur mon lit, et Emmanuel
me demanda avec bonté si j'étais sérieusement malade ? «Non, lui dis-je, je
n'ai besoin que de repos. Adieu, viens me revoir.» Et la fièvre me prit corps
et âme. Il interpréta mes paroles rigoureusement, et il sortit comme s'il eût
craint de devenir importun. J'eus douze heures de fièvre et de délire ; puis je
me trouvai calme et dans un état de langueur qui n'était pas sans charmes ; je
me rappelai Emmanuel, j'aurais voulu l'embrasser, je me sentais disposé aux
épanchements de l'amitié. Je sonnai mon domestique, et je lui demandai si mon
ami n'était point revenu. «Je n'ai vu personne, me dit-il, mais j'ai reçu pour
monsieur ce billet et un grand tableau qui est là.» Je lus à la hâte la lettre qu'il
me remit ; elle était d'Emmanuel ; il m'envoyait une oeuvre qu'il venait de
terminer en me priant de la juger, non en ami, me disait-il, car il avait bien
compris que je n'étais plus le sien, mais en maître dont le talent et
l'expérience étaient nécessaires à ses débuts. «J'ai la passion de la peinture,
ajoutait-il en finissant, et je crains bien que cette passion ne soit trompée
comme l'amitié que j'ai eue pour toi et dont tu ne te souviens plus.»