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Louise Colet
Qui est-elle?

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VI

Je secouai la tête avec doute, comme pour combattre cette injurieuse pensée.

«Quand elle est venue m'offrir de veiller votre ami, poursuivit le docteur, son émotion était si grande et si vraie, que je l'ai partagée. Vous avez raison, cette femme devait l'aimer réellement et avec pureté... Cependant il est mort sous ses embrassements. Mais n'avez-vous pas connu cette femme, ne soupçonnez-vous pas qui elle peut être ?

Je ne l'ai jamais vue, lui dis-je, c'est là un mystère d'amour et de délicatesse qu'Emmanuel a dérobé à mon amitié, et nous ne devons pas chercher à le pénétrer, si ses dernières volontés ne nous le font point connaître

- Je me souvins alors de ces heures d'émotion et d'abattement où j'avais surpris Emmanuel ; je me souvins d'une demi-révélation, aussitôt refoulée ; je pensais à ces clochettes de liseron que je lui avais vu baiser passionnément, à cette lettre qu'il reçut mourant et qui renfermait une de ces même fleurs : il avait aimé en secret une femme, et cette femme était sans doute celle qu'il avait aperçue et dont il avait voulu suivre la trace le jour de sa chute. On disait tout haut que les femmes et les amours vulgaires avaient tué Emmanuel, et moi, je pensais tout bas qu'il était mort pour une femme pure, pour un amour mystérieux qu'on ne connaîtrait jamais.

Vous le savez, on lui fit de brillantes funérailles, dernières vanités de l'existence humaine, derrière dérision de notre fragilité, adieu orgueilleux et bruyant d'un monde qui bientôt nous oublie pour jamais. Tous les condisciples d'Emmanuel, ses amis, ses rivaux suivirent son convoi. On lui jeta des couronnes, on lut des vers et des discours sur sa tombe ; on lui construisit un mausolée de marbre, on transporta au Louvre ses tableaux, déification de sa gloire. Durant deux mois, les journaux publièrent sa biographie et ses éloges ; puis, tout bruit cessa sur son nom, et on parut l'oublier. Emmanuel n'avait pas fait de testament : on trouva seulement au pied de son lit quelques lignes tracées au crayon, par lesquelles il me donnait, disait-il, tous ses cartons, toutes ses esquisses, tous les tableaux et tous les meubles de son atelier. Ces lignes étaient signées et datées de la veille de sa mort.

Je m'entourai de ces dons de l'amitié, de ces reliques précieuses de l'art ; le souvenir d'Emmanuel était ma seule affection ; je lui avait voué une sorte de culte exclusif. Emmanuel était mon frère ; en le perdant, je ne pouvais plus chercher d'ami. Eh ! quel autre m'aurait offert tous les liens qui nous unissaient ! lien de l'âme, lien des arts, lien même de nos folies de jeunesse, pacte léger en apparence, mais où nous mettons toujours à notre insu une part du coeur. Lui mort, j'étais resté comme un être incomplet. Le cercle de toutes mes jouissances me paraissait fermé et à jamais scellé sous sa tombe. Ma douleur n'était pas violente et expansive, elle était muette et calme.

Quand les amis d'Emmanuel se réunissaient pour fêter sa mémoire ou pour aller un jour de printemps porter des fleurs sur sa tombe, on ne me voyait pas là ; car j'étais sûr que quelque parole philosophique, gaie, aurait blessé, en l'irritant, une douleur toujours fraîche et présente. Mais, lorsqu'il faisait un de ces jours de brume sombre qui enveloppe Paris comme un drap mortuaire, il me semblait que mon pauvre ami devait souffrir et avoir froid dans sa tombe. Et je passais mes journées à pleurer sur lui et à feuilleter ses esquisses, ou à me promener dans le cimetière où il était enseveli.

C'était vers la fin de l'automne ; il faisait un brouillard compacte et noir. A trois heures, la nuit avait déjà remplacé le jour, et j'y voyais à peine dans mon atelier. Le découragement et la tristesse m'avaient fait quitter mon travail ; je m'étais assis vis-à-vis le portrait de mon pauvre ami, qui me regardait et me souriait encore comme il le faisait lui-même autrefois. Une illusion douloureuse me saisissait : il me semblait que cette toile allait s'animer, et que la voix d'Emmanuel allait me répondre. Mais, à la pensée qu'en réalité ces nobles traits n'étaient plus qu'un peu de poussière mêlée à la terre, des larmes coulèrent au bord de mes paupières, et je restai plongé dans une sombre méditation. Les ténèbres tombèrent tout à fait, je rêvai ainsi longtemps avec un charme poignant ; puis, je voulus me fortifier contre l'abattement de mon chagrin, en me repaissant de nouveau de tout ce qui me restait de lui, de sa gloire, des traces de son passage sur la terre, des créations vivantes de son génie. Si les émanations de notre âme nous survivent, l'âme d'où elles sont sorties n'est-elle pas immortelle ? Cette question que je me posais ranimait ma foi, et je pensais que l'âme d'Emmanuel ne pouvait s'être éteinte, et qu'elle comprenait encore dans une région inconnue mon amitié pour lui. Dans nos croyances, le sentiment l'emporte sur le raisonnement : aimez profondément en amour et en amitié, et vous aurez la foi.

Je recherchais alors les pensées de mon ami, traduites par son crayon dans de nombreuses esquisses, et les pages que j'étudiais chaque jour le faisaient revivre pour moi. J'avais épuisé ses nombreux cartons, où j'avais trouvé mêlées à des compositions sublimes et touchantes, d'autres gaies et bouffonnes, souvenirs de notre jeunesse qui me serraient le coeur, en opposant des scènes d'une folle joie évanouie au deuil lugubre du présent.





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