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Louise Colet
Qui est-elle?

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VII

Ce soir-là, poursuivant mes recherches d'esquisses et de croquis, je fouillais dans le vieux meuble mystérieux, que je n'avais pas eu le courage d'ouvrir depuis sa mort. C'était une de ces armoires curieuses, incrustrées dans l'intérieur de mosaïques de nacre, d'ébène et de bois de rose. D'innombrables petits tiroirs étaient séparés les uns des autres par des figurines en ivoire du travail le plus achevé. Au milieu de l'armoire, un tiroir plus grand que les autres et qui formait comme le centre des ornements, avait pour entablement deux naïades à queue de poisson bizarrement tordue. Le dieu d'un fleuve sculpté lui servait de fronton. Tout ce beau meuble, du règne d'Henri II, était ainsi chamarré de scènes galantes et mythologiques, d'une richesse de travail vraiment miraculeuse.

Emmanuel avait aimé ce bijou d'ébénisterie avec un véritable enfantillage d'artiste ; il ne souffrait point qu'on y touchât, et jamais il ne m'avait permis d'ouvrir moi-même tous ces petits tiroirs dont l'intérieur était aussi coquettement beau que le dehors. Il prenait pourtant plaisir à m'en faire examiner tous les détails ; mais en me demandant avec instance d'admirer par les yeux sans y porter la main. Le premier jour où il me montra ce meuble avec un ravissement et une joie qui me charmèrent, je le priai d'ouvrir le tiroir du centre, qui était sans bouton extérieur, mais dont on apercevait cependant les rainures : «Ce tiroir ne s'ouvre pas, me dit-il ; c'est un ornement simulé et inutile.» Je n'insistai pas davantage, et je n'y pensai plus. Depuis la mort d'Emmanuel, je ne m'étais pas approché de ce meuble ; mais je cédai ce soir-là au besoin d'assouvir ma douleur. J'ouvris tous les petits tiroirs ; ils étaient vides. Mes yeux se portèrent sur celui du milieu, et en regardant les deux naïades, si agaçantes et si vives, que le vieux fleuve convoitait du regard, j'aperçus, parmi les roseaux d'ivoire où elles étaient à demi plongées, un petit coquillage plus en relief que le reste de la sculpture. J'appuyai mon doigt dessus, et aussitôt un ressort céda et le tiroir s'entr'ouvrit. Ce fut pour moi un moment de surprise et de satisfaction, mêlé pourtant d'une sorte de remords ; il me sembla que je venais de surprendre un secret de mon ami, un secret qu'il ne pouvait défendre du fond de la tombe, et que je lui ravissais lâchement. Cette impression me disposait à refermer le tiroir : mais, malgré moi, j'y jetais les yeux. Je vis sur les parois du fond une figure de femme, qui semblait peinte sur verre ; j'enlevai le tiroir pour l'examiner de plus près, et je découvris que ce n'était qu'une glace qui réflétait un portrait enchassé dans l'intérieur du côté de l'ouverture. C'était une grande miniature peinte sur ivoire, dont le panneau était assujetti aux angles par quatre petits crochets d'or ; je la détachai facilement, et fis tomber en l'élevant trois lettres cachées derrière. Je tremblais, j'y voyais à peine ; je pensais que j'allais découvrir la passion mystérieuse d'Emmanuel, et je me demandais de quel droit j'allais m'initier à cette douleur qu'il ne m'avait pas révélée ; mais n'étais-je pas son ami, son frère, ne l'aurais-je pas consolé s'il s'était confié à moi ?... Oh ! voilà quel était mon titre à savoir ce qu'il avait souffert. En entr'ouvrant une de ces lettres, je fus prêt à laisser échapper un cri ; elle me rappela les dernières heures de mon ami. Cette lettre, je la reconnus : elle ne renfermait qu'une clochette de liseron ; cette lettre, c'était celle qu'Emmanuel avait reçue la veille de sa mort. Je me souvins alors que, l'ayant laissé un moment seul dans sa chambre, je l'avais trouvé, en rentrant, debout devant cette même armoire qu'il avait fermée précipitamment. Je regardai une seconde lettre ; l'adresse était de la même écriture que la suscription de celle qui ne renfermait qu'une fleur. Je lus ces trois lignes : «Pensez à moi, lorsque le ciel est sombre, lorsque la pluie frappe les vitres de votre atelier ; alors, si vous êtes seul et que vous cherchiez un souvenir qui vous attriste et vous inspire, pensez à moi ! Je ne vous demande pas cela par orgueil, je vous le demande par douleur ! DOLOROSAPlusieurs traces au papier indiquaient que des larmes y étaient tombées. Le troisième billet ne renfermait que ces mots : «Oh ! pourquoi n'êtes-vous pas mon frère !... DOLOROSA.» C'était tout ; et ces lignes, qui n'exprimaient rien, me révélaient pourtant l'histoire d'un amour douloureux et pur !...

Je contemplais le portrait de cette femme, de celle qui sans doute avait tracé ces lignes ; je reconnus dans cette peinture la touche du pinceau d'Emmanuel. A demi couchée sur le rivage de la mer, cette femme rêvait en regardant les vagues ; il y avait sur ses traits une impression de tristesse pensive qui contrastait presque avec le feu de l'exaltation qui brillait dans ses regards. Au premier coup d'oeil que je jetai sur ce visage, il me sembla qu'il ne m'était pas inconnu, et à un examen plus attentif, je reconnus la soeur de charité, Dolorosa ! C'était donc elle ; elle qui l'aimait et qui avait voulu le voir à l'heure de sa mort ; elle dont il m'était défendu de rechercher la vue ! car, à l'exemple d'Emmanuel, je devais à cette femme infortunée le respect et le silence. Mais, qui était-elle ? quel était son nom ? vivait-elle encore ? ou la douleur l'avait-elle tuée ?... Je me perdais dans cette énigme sans mot ; la nuit, elle me donnait d'ardentes insomnies ; le jour, elle me plongeait dans des rêveries profondes et oisives dont rien ne pouvait me tirer. J'aurais voulu retrouver cette femme pour l'appeler ma soeur, pour pleurer avec elle Emmanuel, qu'elle et moi avions su aimer !...

Chaque jour, je regardais son portrait ; elle avait une beauté noble et pure qui éveillait l'amour de l'âme ; ses beaux cheveux, descendant en boucles sur son cou modelé comme l'antique, voilaient les contours séraphiques de ses joues ; le bas de son visage était enfantin et exprimait la candeur, tandis que ses yeux et son front mâle révélaient le génie et l'élévation. Souvent je plaçais ce portrait en face de celui d'Emmanuel, et alors les deux nobles têtes se regardaient avec expression. Hélas ! c'était là tout ce qui me restait de lui ! Mais était-ce aussi tout ce qui me restait d'elle ? Oh ! je voulais la voir, la découvrir ! Parfois, je passais les journées à la chercher dans les rues, dans les promenades, à regarder comme un insensé tous les visages de femmes qui passaient dans la foule.

A ma folie avait succédé le découragement ; je n'avais pu la retrouver, malgré toutes mes recherches. Je pensais avec conviction qu'elle était morte. Durant plusieurs semaines de ces recherches sans espoir, je n'étais pas allé au cimetièredormait mon pauvre ami. Un soir, je m'y dirigeai ; c'était à la fin de novembre ; le ciel était de ce gris qui donne le spleen aux enfants du midi ; les fleurs des tombes étaient fanées, et le cimetière du Père-Lachaise, qui est presque un jardin riant au printemps, était alors triste et lugubre, tel que doit être la terre des morts ; les promeneurs indifférents l'avaient déserté. Je trouvai là la solitude et le deuil qui conviennent à la localité. Je marchai vers la tombe d'Emmanuel ; elle était entourée d'un rideau de cyprès dont les rameaux noirs la voilaient lugubrement. Comme j'allais franchir cette enceinte, j'aperçus une femme assise en face du monument ; elle se tenait immobile ; elle semblait ne pas entendre le bruit de mes pas ; elle ne tourna pas la tête. «Cette femme, c'est elle ! m'écriai-je mentalement, c'est Dolorosa ! c'est celle qui a aimé Emmanuel et qui ne l'oublie point !» J'allais me précipiter vers elle : une pensée de délicatesse m'arrêta. Cette femme ne voulait pas être vue ; elle cachait sa douleur ; elle venait pleurer seule, tandis que le cimetière était désert, et que la neige tombait ; elle pensait être en sécurité dans son isolement, et je l'aurais épouvantée en lui apparaissant tout à coup comme un espion. Contenu par ces réflexions, je tournai l'enceinte de cyprès pour examiner Dolorosa à travers les interstices des branches. Oui, c'était bien elle, c'était bien la soeur de charité ; c'était la réalité du portrait mystérieux que j'avais cherché en vain dans le monde. Oh ! cette femme ne pouvait être dans la foule ! C'était parmi les tombes que j'aurais la chercher. On comprenait, en la regardant, qu'elle ne vivait plus parmi les vivants, mais qu'elle était prête à s'endormir auprès des morts. Elle était d'une pâleur diaphane, fantasmagorique. J'avais remarqué ce teint bizarre durant sa veille au chevet de mon ami mourant ; mais aujourd'hui, il me frappa plus encore, car sa maigreur était extrême. Je ne sais pas si elle vit passer mon ombre ou si un de mes mouvements parvint jusqu'à elle : tout à coup, tandis que je la contemplais, elle baissa son voile, se leva précipitamment et disparut dans une allée. Je me mis à sa poursuite ; elle m'entendit sans doute, car elle redoubla de vitesse. Arrivée à la porte du cimetière, elle se précipita vers un vieux domestique qui l'attendait, et, s'appuyant sur son bras comme épuisée, elle monta dans un équipage qui stationnait à l'entrée. Je courus vers la portière de la voiture, mais le domestique la couvrit tout entière de son corps en se plaçant sur le marchepied, et d'un geste il fit signe au cocher de partir. Les chevaux s'élancèrent, et alors je fus frappé par la forme de cet équipage qui, fuyant rapidement, me rappelait la voiture qu'avait poursuivie mon pauvre ami, et qui fut cause de sa chute de cheval.




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