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Louise Colet
Qui est-elle?

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II

En lisant cette lettre, je versais involontairement des larmes ; j'aimais Emmanuel de toute mon âme, et je déplorais mon accueil de la veille comme une fatalité. Oubliant la faiblesse que m'avait laissée la fièvre, je m'élançai de mon lit, et j'allai saisir une plume pour répondre à mon ami, lorsque son tableau, auquel je ne songeais plus, frappa tout à coup mes yeux ; mon domestique l'avait déposé sur mon chevalet, et il se trouvait admirablement dans son jour. Emmanuel avait fait de fortes études ; il passait à l'école pour un élève habile ; j'avais vu de lui des esquisses qui annonçaient un grand peintre, mais, je l'avoue, je n'avais pas deviné son génie puissant et neuf, et je demeurai en extase devant le tableau qui me le révélait tout à coup. Cette toile avait sept pieds. Le fond reproduisait un ciel tempétueux déchiré par l'éclair, fouetté par le vent, et qui se mêlait à une mer mugissante et blanche d'écume ; au bord de ces vagues monstrueuses et bruyantes qui venaient d'engloutir une frêle barque de pêcheur dont le mât léger flottait sur leur croupe, s'élevaient quelques rochers arides servant de barrière à la mer. Mais les flots contenus de ce côté se ruaient en s'amoncelant vers une anse sablonneuse dont ils inondaient la grève ; à genoux sur cette plage envahie, une femme abandonnant à son sein un enfant qui s'y allaitait, insoucieux du péril, une femme éplorée et belle comme une Italienne du peuple, tenait dans ses bras le cadavre d'un malheureux pêcheur que la mer venait de lui rejeter. Les paroles ne sauraient vous rendre l'angoisse et le désespoir qu'Emmanuel était parvenu à graver sur les traits de cette jeune veuve, qui revoyait mort l'époux qui sans doute l'avait quittée le matin, plein de vie et d'espoir, après avoir embrassé la mère et l'enfant nouveau-né avant de s'élancer sur une mer sereine. L'orage avait grondé, et emportant son fils dans ses bras, la jeune mère était accourue sur le rivage pour tâcher de découvrir la barque de son mari ; elle s'était agenouillée implorant Dieu et la madone, et ne sentant pas la mer révoltée qui s'avançait vers elle, la mer qui, dans sa furie, jette à ses bras, entr'ouverts pour la prière, un corps inanimé. Ce corps sans vie était un chef-d'oeuvre de vérité : les chairs déjà molles et verdâtres, macérées par les coups de vagues, indiquaient les tortures d'une pareille agonie ; les cheveux imprégnés d'eau retombaient sur le visage, dont les traits, qui rappelaient la beauté grecque, n'étaient point encore déformés ; seulement on voyait que le pauvre pêcheur avait expiré dans une contraction douloureuse ; comme pour repousser les flots qui l'emplissaient par la bouche, il avait serré ses dents avec force, et ses lèvres soulevées les laissaient voir blanches et brillantes. Ce cadavre d'un noyé était un morceau d'art achevé et sublime. Plus tard, Emmanuel s'égala lui-même, mais ne se surpassa pas dans le grand tableau de naufrage qui fera vivre à jamais son nom. En voyant ce chef-d'oeuvre, mon admiration fut d'autant plus vive, mon enthousiasme d'autant plus exalté, que j'avais laissé Emmanuel un jeune élève d'espérance, et que six mois avaient suffi pour en faire notre plus grand peintre moderne. Lui-même il ignorait cette transformation merveilleuse. Modeste et simple comme le vrai génie, il avait grandi sans orgueil, poussé vers la perfectibilité de l'art par un instinct surnaturel qui conduit les intelligences d'élite, et dont elles ne se rendent pas compte dans leur humble sublimité.

Après trois heures d'extase et d'examen, trois heures d'un véritable bonheur d'artiste, j'écrivis à Emmanuel. Je lui disais tout ce que l'art et l'amitié m'inspiraient pour lui, je le proclamais le plus grand maître de l'école française, et je me déclarais impuissant à l'égaler jamais, mais heureux et fier de l'aimer et de l'admirer.

Mon cerveau, excité par l'admiration, avait été séduit par la fièvre de l'art, et à l'abattement qui m'avait accablé les jours précédents, avait succédé une espèce de délire expansif qui se répandait ardemment dans ma lettre ; je prodiguais comme à mon insu des paroles enthousiastes. Si Emmanuel me les avait vu tracer, s'il avait vu la flamme fébrile qui brillait dans mes yeux, le feu qui couvrait mes joues, le désordre de mes cheveux moites, le tremblement de ma main qui écrivait, en courant, des mots presque illisibles ; s'il avait entendu les exclamations qui m'échappaient tout haut, oh ! sans doute il m'aurait cru véritablement ému. Mais, en lisant froidement cette lettre d'éloges et d'ardente amitié, écrite durant une double fièvre, celle que l'art me donnait, et celle qui me minait depuis un mois, en lisant cette lettre avec le souvenir de mon accueil de la veille qui lui avait paru peu expansif, Emmanuel n'y vit qu'une raillerie. Il savait que j'avais en horreur les grandes phrases, les protestations emphatiques, qu'un langage simple me semblait devoir traduire des sentiments vrais ; et aujourd'hui où mes paroles s'élevaient à la hauteur de mon enthousiasme, il les jugeait fausses et moqueuses, tant, dans sa modestie suprême, il se croyait peu digne d'admiration.

La fièvre me reprit, et le lendemain, comme j'étais dans un état d'abattement extrême, je reçu d'Emmanuel le billet suivant :

«Vous pouvez ne plus m'aimer, mais me railler, jamais ; j'étais votre ami, vous m'avez trompé ; je vous attends près du Forum, du côté de la campagne ; si vous avez du coeur, vous apporterez des armes. EMMANUEL.»




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