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| Louise Colet Qui est-elle? IntraText CT - Lecture du Texte |
III
En lisant ces lignes, je me sentis défaillir, et je répandis des larmes comme une femme ; j'étais affaibli par la maladie, je m'imaginais que ma tête s'était égarée, que j'étais devenu fou, puisque Emmanuel, mon meilleur ami, qui me connaissait si bien, ne m'avait pas compris. La sensation douloureuse que je ressentais augmentait mon mal, et il me sembla que j'allais mourir. Il me restait pourtant un désir lucide, celui de revoir Emmanuel, et je lui écrivis ces mots : «Emmanuel, mon ami, je me sens mourir ! viens me voir encore.» J'envoyai mon domestique au lieu qu'il m'avait assigné pour rendez-vous, et le pauvre homme, en entendant mes paroles en désordre, jugea que j'étais bien mal, et le dit à Emmanuel, qui accourut chez moi.
Quand il entra, je quittai mon lit et je me précipitai vers lui ; je le considérais près de son tableau, et je lui répétais avec véhémence tout ce que je lui avais écrit ; il me crut alors, car tout en moi peignait une profonde émotion, et, en face de son chef-d'oeuvre, dont je lui fis sentir toutes les beautés, électrisé par mon propre enthousiasme, il se jugea grand lui-même, et il versa des larmes d'orgueil et de bonheur. Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, puis, me soulevant comme une mère qui porte son enfant, il me remit au lit et me prodigua ses soins. Ma fièvre, causée par l'aria cattiva, et peut-être aussi un peu par le mal du pays, céda à son amitié ingénieuse. Bientôt je pus reprendre le ciseau ; mon atelier devint le sien ; et, tandis que je sculptais un marbre, lui, peignait auprès de moi en me parlant de la France ; nous nous aimions comme des frères ; nos succès, nos plaisirs, tout était commun. Après des jours de travail assidu, acharné, venaient, il faut bien l'avouer, des journées folles et bruyantes, des nuits d'ivresse où, insoucieux du lendemain, nous prodiguions l'or et la santé : distraction orageuse où notre âme n'était pour rien ; car tout ce qu'il y avait d'intellectuel en nous, nous le concentrions dans la plus noble de nos passions, l'amour de l'art ; un idéal de femme flottait bien à travers cet amour, et venait l'animer, idéal surpassant pour lui la plus belle madone de Raphaël, et pour moi le marbre grec le plus divinisé. Mais cette image était vague et élevée comme une croyance religieuse, et nous nous serions raillés l'un et l'autre, si nous avions eu la pensée d'en demander la réalisation à la terre. Parmi les femmes de bonne volonté, de tout rang, qui passaient rapidement dans notre existence, nulle ne pouvait chasser l'idéal et prendre sa place ; nous aimions ces femmes comme on aspire des fleurs, sans garder même le souvenir de leur parfum. Mais cette vie sans frein, loin d'amener la satiété des sens, les irritait encore et nous plongeait sans relâche dans des enivrements qui ne pouvaient nous assouvir. Fûmes-nous coupables ? Hélas ? je l'ignore ; nous marchions en aveugles dans cette voie d'éboulement, dont le but, pour Emmanuel, devait être la mort. Nous marchions emportés, sans qu'une voix nous arrêtât l'un et l'autre et nous criât : «Insensé !» Si une lueur m'avait éclairé, j'aurais veillé sur Emmanuel, je l'aurais ramené à une vie antérieure, à cette vie de l'enfance, de laquelle on devrait passer, sans la transition délétère des plaisirs, à la vie virile et éprouvée de l'homme. Mais la jeunesse peut-elle penser ainsi ? non, il faut le bonheur à son ardente étreinte, et, à défaut de la vérité qu'elle appelle presque toujours en vain, elle se jette dans le mensonge des plaisirs, parodie fangeuse du bonheur. Notre initiation au matérialisme fut complète. Toujours nous revenions à l'Art, qui nous purifiait comme un baptême ; puis, vivifiés par lui, nous retombions de nouveau. Cette vie d'impures et nobles alternatives nous avait pris corps et âme, et nous ne pûmes y renoncer quand nous revînmes à Paris. Emmanuel surtout s'y livrait avec frénésie, et à sa réputation de grand artiste se joignit bientôt celle moins justement méritée d'homme de mauvaises moeurs. Un an avant sa mort, il se livra à un redoublement d'excès. Le monde l'accusa d'ajouter le scandale à une vie d'orage qu'on aurait pu tolérer, si elle fût restée mystérieuse. Je voyais Emmanuel tous les jours ; j'étais trop fou moi-même pour lui parler raison ; le dépérissement de ses forces et la tristesse profonde où je le surprenais souvent plongé me firent réfléchir. Un jour, je l'avais trouvé dans une émotion visible : je lui demandai avec instance de m'ouvrir son âme : il me répondit d'abord avec une gaieté outrée ; puis, comprenant qu'il m'affligeait, il s'écria : «Eh bien ! je sens que je meurs ! pourquoi m'arracher cet aveu, tu m'aimes trop pour ne pas en souffrir.» Je trouvai pour lui répondre une effusion de tendresse et des conseils sages, tels qu'une mère aurait pu en donner ; il me répondit avec amertume : «Et toi aussi, tu croiras que je meurs de débauche !» Il prononça ce dernier mot avec un accent de colère et de dégoût. Je souris malgré moi. Ce sourire l'exaspéra. «Eh bien ! oui, dit-il, il faut que vous le croyiez tous ainsi, il le faut pour elle !» Il sembla alors oublier que j'étais là ; il pencha la tête et se mit à pleurer. Je vins à lui, et lui prenant la main : «Emmanuel, lui dis-je, elle, c'est donc une créature mystérieuse que tu ne m'as point nommée ? tu as donc des secrets pour ton ami ?» Il fit un mouvement convulsif ; puis, éclatant de rire : «Décidément, nous sommes fous tous les deux ! me dit-il, c'est cette brume noire de l'atmosphère qui assombrit nos idées. Viens, allons chez Julia, sa gaieté bruyante nous fera du bien.» Et il m'entraîna chez sa maîtresse. Depuis ce jour, je voulus m'initier à un sentiment intime que je soupçonnais ; il affectait devant moi une gaieté insoucieuse, et je finis par penser que mon souvenir me trompait, et que je n'avais jamais entrevu dans le coeur d'Emmanuel l'empreinte cachée d'une douleur profonde. Il alla faire un voyage en Angleterre ; à son retour, je le trouvai comme rasséréné ; il avait secoué pour quelques mois la chaîne d'une femme qui le dominait dans son intérieur, et qui, sans avoir les droits du mariage, en avait plus que les ennuis. A son retour, il retrouva ce misérable lien qu'il ne pouvait rompre, et dont l'affranchissement momentané lui avait été salutaire. Souvent je venais l'arracher à cette vie vulgaire et tracassière qu'il se laissait imposer, et nous allions ensemble faire de longues promenades dans la campagne. Alors il paraissait plus triste et cependant moins malheureux ; nous parlions de notre art, comme à Rome, et ces heures d'expansion nous rajeunissaient.