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Louise Colet
Qui est-elle?

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V

Je sortis quelques instants. En rentrant dans sa chambre, je le trouvai debout, en chemise, près d'un meuble de la renaissance dont il enlevait toujours la clef. Sa faiblesse était extrême, il s'évanouit dans mes bras. Son imprudence aggrava son mal, et quand le médecin arriva, il me dit qu'il n'y avait plus d'espoir, mais que son agonie serait longue, qu'il s'éteindrait lentement, que sa jeunesse lutterait pied à pied contre la mort, et qu'il expirerait avec une imagination pleine de vie, et une clarté d'intelligence qui ne décroîtrait pas. «Vous avez encore de nombreuses veilles à passer près de lui, ajouta le médecin : vos forces seront-elles aussi puissantes que votre amitié, pour lui donner tous ces tendres soins qui calment du moins son esprit, s'ils ne peuvent triompher de son mal ? ne voulez-vous pas que j'appelle quelqu'un à votre aide ? - Eh qui ! lui dis-je, ne voyez-vous pas comment il est entouré ! - Je le sais, reprit-il, ces femmes songent plutôt à le dépouiller, qu'à lui donner des soins ; mais, puisqu'il n'a qu'une mère et une soeur pour veiller à son chevet, acceptez pour vous seconder une de ces pieuses soeurs de charité qui se dévouent au service des malades. Ce matin il en est venu une chez moi s'offrir pour veiller votre ami : «C'est lui, m'a-t-elle dit, pour justifier son zèle, qui a fait pour notre chapelle un tableau pieux. Nous avons appris sa maladie, et notre communauté se met à son service.» J'ai promis de vous rapporter ces paroles. Acceptez cette offre du coeur, cet hommage de la sainteté. Le docteur insista, je ne pus le refuser, et il m'assura que, le soir même, la soeur de charité viendrait me relever dans ma veille, ou du moins la partager.

Le jour venait de s'éteindre, la chambre du malade n'était éclairée que par la faible lueur que jetait une veilleuse placée dans une urne de marbre antique. Emmanuel était calme, il parlait peu et semblait ne pas souffrir. «C'est peut-être un doux sommeil que la mort, me dit-il tout à coup, comme cédant à une réflexion, quand elle est précédée d'un bien-être comme celui que j'éprouve ! Mon ami, m'avez-vous donné de l'opium ? Oh ! je goûte une extase qui n'a jamais été que dans mes rêves !...» Je craignais qu'il eût un peu de délire, mais il retomba dans le silence, et son visage en repos et souriant sembla réfléter une douce sensation.

Je le contemplais, et la pensée qu'il ne souffrait pas me redonnait quelques lueurs d'espérance ; je fus troublé dans mon émotion par un léger coup frappé à la porte : en l'ouvrant, je vis devant moi la soeur de charité ; j'avertis mon ami que c'était elle, et alors, élevant la voix, elle dit comme pouvant être entendue d'Emmanuel : «Je viens veiller auprès du malade, reposez-vous, monsieur, je vous remplacerai.» Ses paroles étaient tremblantes ; elle les avait à peine prononcées, qu'Emmanuel poussa un cri ; j'accourus vers lui, il parut se réveiller, et il me dit : «Oh ! je rêvais, je crois !...» Puis, me prenant les deux mains : «Va reposer, mon ami... Voilà bien des veilles que tu as passées pour moi... Puisque la soeur est là, prends un peu de sommeil. - Je dormirai sans te quitter, lui dis-je ; là, sur ce fauteuil, au coin du feu.» Je retournai près de la soeur, elle était assise, et tenait la tête baissée : il me sembla que tout son corps tremblait ; je pensai qu'elle avait froid, et je l'engageai à s'avancer près de la cheminée qui était vis-à-vis le lit. «Merci, me dit-elle, nous ne nous chauffons jamais.» L'obscurité qui régnait dans la chambre m'empêchait de distinguer ses traits ; ils étaient d'ailleurs presque entièrement cachés par une grande coiffe monastique. Emmanuel me rappela : «Repose, me dit-il avec instance, je t'en prie ! que je te voie t'endormir !» Je lui obéis, et accablé par la fatigue, je fus bientôt plongé dans l'assoupissement ; alors, durant un sommeil qui n'était peut-être que factice, voici ce que je vis : la soeur de charité vint vers moi ; son visage était inondé de larmes ; elle me secoua légèrement le bras ; puis, assurée que j'étais endormi, elle se précipita vers la couche d'Emmanuel éclairée par un rayon direct de la veilleuse.» «C'est moi ! lui dit-elle, en arrachant le voile qui la cachait ; c'est moi, s'écria-t-elle sourdement, moi qui t'aime, et qui viens te le dire, puisque nous devons mourir !...,» et elle se penchait sur sa couche en sanglotant. Emmanuel s'était soulevé et lui tendait les bras ; il l'attirait sur son sein : «Amour vrai, âme de mes rêves, ne t'éloigne pas, lui disait-il ; vivant, je t'ai vu fuir comme une ombre ; dans mes heures d'agonie, ne repousse plus mon étreinte : elle est chaste comme cet amour mystérieux qui nous unissait ; oh ! viens ; que je me sente expirer dans tes bras ! tu me laveras de mes souillures.» Une douleur poignante étouffait la voix de la jeune femme ; elle restait muette, les yeux hagards étrangement fixés sur le pâle visage d'Emmanuel, qui portait déjà l'empreinte de la mort ; puis, comme rappelée à elle-même par les caresses passionnées que lui prodiguait le mourant : «Te perdre, s'écria-t-elle, te voir mourir, quand je pourrais te faire vivre !... oh ! tu me l'avais dit, et j'ai été sans âme... sans pitié.. pour moi-même ; sans croyance, sans fanatisme dans mon amour : l'orgueil m'a perdue ! je voulais être forte dans ma faiblesse, et je suis frappée dans ma force !... Maintenant, que veux-tu ? dis : veux-tu que je parte avec toi ? Dieu aura pitié, il te fera revivre... Viens, partons ! que m'importe la honte dont on me flétrira, si tu vis, si tu m'aimes, si je puis te rendre heureux... Viens, je suis à toi ; est-il un lien plus fort que celui qui nous unit ? n'ai-je pas combattu en vain ? O mon Dieu, ne l'ai-je pas tué par ma résistance ? Oh ! que je sois coupable ! et qu'il vive !» Les sanglots entrecoupaient ces paroles, et ses larmes ruisselaient mêlées à celles d'Emmanuel. «Je suis à toi, répétait-elle ; viens, que je t'emporte dans mes bras !» Et le mourant l'étreignit dans les siens, et je n'entendis plus que des murmures, que des gémissements, exprimant plutôt la volupté que la souffrance... Ils restèrent ainsi jusqu'à l'aube dans un égarement extatique qui prêtait des forces à Emmanuel, et qui arrachait à la réalité la malheureuse femme. Tout à coup, mon pauvre ami dit avec douceur et résolution : «Pars, adieu, et sois bénie de ce bonheur que j'emporte en mourant ; quitte ma couche d'agonie, elle sera froide dans quelques heures ; que personne ne connaisse notre amour et ne te profane, toi, si pure et si chaste, qui m'as aimé, moi, si souillé et si malheureux ! Adieu ! pour dernière preuve d'amour, obéis-moi : ne meurs pas encore, vis pour garder mon souvenir, pour que je laisse au moins au monde une âme qui connaisse et pleure la mienne.» Elle avait compris ; elle était debout, appuyée sur sa couche et prête à s'éloigner : «Oui, dit-elle, pour toi, il faut que notre amour reste un mystère, car on flétrirait un amour qui l'a purifié... J'aurais voulu te voir mourir, Dieu me refuse cette douleur qui m'aurait tuée ; durant tes heures d'agonie, je vais subir les tortures du monde que je n'ai pas eu le courage de mépriser : adieu, je dois être forte à ce martyre.» Mais son âme défaillit sous cette résolution, et elle retomba en faiblesse sur le sein d'Emmanuel. «Fuis, fuis, lui dit-il avec énergie, je ne veux pas que tu te perdes pour moi.» Et cherchant la clef qu'il avait cachée sous son chevet, il lui dit d'ouvrir le meuble de la renaissance et d'y prendre une boîte en ébène : «Emporte-la ! ajouta-t-il ; tout est là, mon âme et la tienne.» Elle fit un signe de refus ; saisi par une émotion électrique, ils se pressèrent encore dans les bras l'un de l'autre ; puis, la soeur de charité baissa son voile et s'éloigna sans proférer une parole. «Je n'entendis plus Emmanuel. En m'éveillant, je croyais avoir eu une vision ; j'étais encore dans cette hallucination, lorsque je fus frappé du silence de la couche du malade ; une pensée de terreur me rappela à moi : «Emmanuel !» m'écriai-je. Je m'approchai : il était mort. Altéré par la douleur, la face renversée contre le corps sans vie d'Emmanuel, je fus rendu à la réalité par l'arrivée du docteur ; il me secoua avec force et je recouvrai à moitié mes sens, mais la voix me manqua pour lui dire qu'il était mort ; il s'approcha de la couche, il examina le cadavre de cet homme si jeune encore, si beau, si intelligent : ce coeur si noble et si profondément bon, ce génie dont les arts allaient déplorer la perte, hélas ! tout cela n'était plus qu'un cadavre ! Quand le docteur eut fini son inspection anatomique, il me dit avec une étrange sagacité :
«Une femme est venue ici ?
- La soeur de charité, lui dis-je.
- C'est une faute, me répondit-il ; j'ai hâté la fin de votre ami ! J'ai été trompé ; cette femme n'était pas ce qu'elle paraissait être... N'avez-vous rien entendu ?
- Durant mon sommeil, que la lassitude rendait plus lourd et qui m'enchaînait malgré moi, d'abord il m'a semblé voir cette femme se précipiter vers la couche d'Emmanuel ; puis mes yeux n'ont plus rien distingué : j'ai cru entendre des sanglots, des gémissements, des caresses, puis un sommeil de plomb m'a rendu inerte, et je n'ai plus rien vu, plus rien entendu.
- Cette femme, reprit le docteur, était une maîtresse d'Emmanuel.»




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