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Eugène Sue
Combat de Navarin

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II. Le combat

Voici le jour, voici que le soleil commence à dorer de ses rayons ces eaux si bleues, si fraîches, si transparentes de la Méditerranée, et c'est à travers une légère brume que se dessinent les hauts rochers de Sphactérie. Lève-toi, pauvre matelot ; lève-toi, secoue tes membres engourdis, ploie ton hamac et cours aux roulements du tambour. On parle bien et beaucoup du tranquille sommeil de ces héros qui dormaient avant le combat... Que de héros, mon Dieu, dans ces longues batteries ! car leurs ronflements surmontent, je crois, le bruit de la caisse. On monte, on fait l'appel, et c'est plaisir que d'entendre ces voix mâles et sonores répondre à chaque nom ; seulement, chacun se dit, en regardant ses voisins avec l'air du plus grand intérêt : «Ce soir, peut-être, ces rangs si pressés seront éclaicis ; ces voix, maintenant retentissantes, feront entendre des râlements sourds et étouffés, et ces bonnes figures brunies par le soleil seront pâles et sanglantes. Mais, après tout, comme il faut des morts et des blessés, autant que ce soit eux que moi !» C'est si naturel !

A dix heures, chacun reçut l'ordre de se rendre à son poste de combat. Les armes furent montées sur le pont, et l'on ouvrit la soute aux poudres.

Je descendis alors dans la batterie de trente-six : c'était un admirable spectacle. Le jour, ne pénétrant que par les sabords, éclairait toutes ces figures en reflet, à la manière de Rembrand, puis glissait sur les canons noirs et polis, et scintillait sur le brillant acier des platines, tandis que le milieu et l'avant de la batterie restaient dans l'ombre ; seulement, par un caprice de la lumière, le fer des piques et des sabres qui garnissaient le cabestan luisait par intervalle comme autant de vifs éclairs. Tous les matelots, vêtus seulement d'un pantalon et d'une chemise serrée autour des reins par une ceinture rouge, entouraient silencieusement leurs pièces. Les mèches brûlaient, et chaque pointeur, appuyé sur la culasse du canon, tenait la longue corde qui fait jouer la batterie ; car, à bord, les canons font feu comme des fusils au moyen d'un chien et d'un bassinet.

A l'arrière, le plus ancien lieutenant du vaisseau donnait ses ordres à un enseigne et à quelques aspirants, qui devaient surveiller et hâter la manoeuvre ; puis, Bénard, le maître-canonnier, allait, venait, tournait et parlait, non à chaque homme, mais à chaque canon, tantôt avec des menaces, tantôt avec des encouragements ou des flagorneries sans pareilles.

Arrivé près de la cinquième pièce de tribord, il s'approcha, et, après un long et pénétrant coup d'oeil jeté sur son affût : «Eh donc ! c'est toi qui pointes ce canon-là, Guilbo ? dit-il à un grand garçon qui jouait avec sa corne d'amorce... - Oui, maître...

- Ah çà, tu connais son caractère, tu sais que c'est l'enragé, qu'il porte dix toises de plus que les autres !... mais qu'il a un fameux recul... Ainsi, veille à tes pattes...

- Merci, maître...

- Eh donc ! mes enfants, soyez attentifs : pour des novices, vous allez vous trouver à une fameuse danse ; surtout du calme, et n'ayez pas peur du sang ; car, voyez-vous, quand une blessure saigne, c'est bon signe...»

A ce moment, Bouquin sortit du faux pont : son visage était radieux, et il tenait Misère par la main.

«Bonjour, matelot, dit-il à Bénard en lui frappant joyeusement la tête avec sa longue vue.

- Eh donc ! mon vieux, nous sommes bien gai ce matin.... Ah ! tu sens la poudre,... tu sens la poudre...

- D'abord !... et puis,... je suis sauvé ; tu n'auras pas l'ennui d'épouser ma femme, et je verrai grandir Misère...

- Eh donc ! qui t'a dit cela ?

- Tiens, Bénard, ce matin je n'y ai pas tenu ; j'ai été trouver le capitaine de frégate, qui est un bon, un ancien, et je lui ai dit : «Capitaine, vous me connaissez, je ne suis pas poltron ; eh bien ! au lieu d'être à la barre sur le pont, laissez-moi gouverner à la barre de rechange. - Bouquin, qui me dit, on ne peut rien refuser à un vieux comme toi ; vas-y, et veille aux grains. «Tu vois, matelot, l'histoire de mon couteau me disait bien de craindre, si j'avais été à mon poste ; aussi, c'est là que le boulet viendra pour me chercher, mais il ne trouvera rien du tout... Vieux... rien du tout !... Sera-t-il vexé ! s'écria le bonhomme en embrassant son fils.

- Oui, compte là-dessus ! dit Bénard en lui-même. Comme si celui qui de là-haut dirige les boulets qui nous envoient en dérive, comme si celui-là s'était jamais trompé... Il vous avertit par des présages, c'est déjà beaucoup.

- Aussi, à tantôt, mon matelot, dit gaîment Bouquin, tiens, je te laisse Misère, il est pourvoyeur à la onzième pièce.

- A tantôt, dit Bénard ; mais, avant, embrasse-moi toujours.

- Bah ! nous sommes parés, toi et moi ; après, à la bonne heure !

- Après ! murmura tristement Bénard ; puis, tendant sa main au timonier : C'est égal, mon vieux, c'est une idée que j'ai comme ça.

- A la bonne heure !» dit Bouquin en se jetant dans les bras de son ami, qui le pressa plus fortement que de coutume. Ils se séparèrent, et Bénard, en le voyant monter dans la batterie de dix-huit, s'écria douloureusement : «Ça me fait un ami de moins et une femme de plus... Qu'il vive, mon vieux matelot, et j'épouse dix femmes s'il le faut !

Un roulement de tambour prolongé annonça que le commandant inspectait les batteries : il descendit, et, après un sûr examen des hommes et des pièces, il remonta sur le pont, après avoir adressé à l'équipage quelques mots encourageants.

Il était alors midi ; on vira de bord afin de ranger la côte de Morée et de doubler la pointe qui cache les fortifications de Navarin et forme l'entrée de la baie. Cette manoeuvre était claire et significative, mais, quand l'Asia portant le pavillon amiral anglais, suivi du Génoa et de l'Albion, donna dans la passe, on ne conserva plus de doute sur l'issue de l'événement.

Après eux venait la Syrène. A une légère embardée que fit le Breslaw, on put la voir un instant marchant avec grâce sous ses huniers et se dressant sous son pavillon.

Cette vue électrisa les matelots, qui se penchèrent aux sabords.

«A-t-elle l'air fier ! dit l'un.

- Eh donc, c'est qu'elle sait qui elle porte, mes garçons ; c'est comme un cheval, voyez-vous : ça connaît son maître. Enfin, un bateau marchand, une bouée, une cassine à calfats, que monterait un amiral, ça se verrait tout de suite.

- Mais, maître Bénard, dit un autre, pourquoi donc les Anglais passent avant nous ?

- C'est pour essayer les canons du Brahim, mes enfants ; mais quand il s'agira de mordre, nous serons sur la même ligne. Allez, c'est pas notre amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C'est là un malin ! oh ! il n'y a pas moyen de voir ce qu'il y a dans son bidon. Il les a tous enfoncés avec ce qu'il appelle, je crois, sa plomatie. Maintenant, il va recommencer avec ses canons, et soyez calmes, garçon, je l'ai vu exercer : il en joue drôlement, du canon

A ce moment l'immense porte-voix qui correspondait du pont à la batterie basse, résonna et fit entendre ces mots : «Canonniers, à vos pièces, et surtout ne faites pas feu avant l'ordre !... Le lieutenant, l'enseigne et les aspirants répétèrent cet avis.

On doublait alors la pointe, et l'on put apercevoir la ville et les forts qui s'élevaient en amphithéâtre, et, sur la côte, l'escadre turco-égyptienne embossée en fer à cheval, ayant à droite trois vaisseaux de ligne, au fond vingt frégates de soixante, et, sur la gauche, d'autres frégates d'un moindre calibre ; puis des corvettes et des briks, qui, formant une seconde et une troisième ligne d'embossage, devaient, par leurs feux croisés, soutenir les navires du premier rang.

Jamais, je crois, de mémoire de marin, on n'avait vu un tel nombre de vaisseaux de guerre resserrés dans un aussi petit espace, dans une baie qui n'avait pas une lieue de profondeur.

Le plus grand silence régnait parmi les matelots, qui regardaient attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord à bord des Égyptiens à une portée de pistolet.

«Bon ! dit tout bas Bénard, voici notre amiral qui ne se gêne pas : la meilleure place... vergue à vergue avec l'amiral turc... Une frégate de soixante à babord, une autre à tribord, sans compter les corvettes... Quel beau mouillage !... est-elle gourmande, cette Syrène ! il lui en faut trois à combattre. Eh donc ! voilà ce que c'est que d'être montée par un amiral qui veut faire culotter son pavillon à cette fumée-là. Mais, patience, notre commandant en mange aussi, et nous aurons notre part

A l'entrée du port, à gauche, étaient mouillées deux goëlettes et trois sacolèves. Le commandant de la corvette anglaise le Dearmouth envoya deux embarcations pour se saisir de ces bâtiments que l'on supposait être des brûlots. Les Anglais furent accueillis à coups de fusil par les Égyptiens, et presque au même instant un coup de canon, tiré par un bâtiment turc sur la Syrène, tua un homme de son équipage.

Aussitôt l'amiral de Rigny engagea le feu, les amiraux anglais et russes suivirent son exemple, et le combat devint général.

Au bout de dix minutes, la brise qui soufflait avait entièrement cessé, neutralisée par les épouvantables détonations de cent navires de guerre qui roulaient et retentissaient encore dans les montagnes qui cernent la baie ; un immense dais de fumée planait au-dessus du bassin, dont l'eau était criblée par tant de milliers de projectiles, qu'elle semblait troublée par des gouttes de pluie... On ne voyait autour du Breslaw, qui profitait du dernier souffle de vent, qu'une vapeur noirâtre, éclairée de temps en temps par des flammes rapides ; enfin ce beau navire atteignit le fond de la ligne d'embossage, et mouilla par le travers d'un vaisseau turc, qui, ayant pris l'amiral russe en poupe, faisait à son bord un ravage horrible par ses volées de bout en bout... Cette effrayante canonnade colora tout à coup la batterie du Breslaw : les matelots restèrent silencieux et calmes, seulement quelques jeunes gens pâlirent ; l'immense porte-voix résonna de nouveau, et l'on entendit : «Feu, feu !... tribord !...»

Ce commandement était à peine répété par les officiers, que la volée partit aux cris de Vive le roi.

«Eh donc ! bravo, mes garçons ! s'écria Bénard, qui, penché sur un sabord, avait suivi l'effet de la bordée : encore une pareille, et le pavillon rouge verra que notre poudre est bonne. - Prenez garde ! prenez garde ! cria-t-on sur le pont, à l'entrée du grand panneau : un blessé ! dégagez l'entrée de la cale.» En effet, une espèce de fauteuil amarré avec des cordes s'affala peu à peu, et lorsque l'homme tout sanglant qui descendait, attaché sur cette machine, passa devant un petit mousse qui courait porter un boulet à la onzième pièce, on entendit une voix mourante s'écrier d'un ton déchirant : Misère !... C'était le vieux Bouquin qui appelait son fils pour dernière fois. On lâcha une seconde volée : la fumée remplissait alors la batterie, et les cris discordants des mousses qui, penchés à l'entrée de la soute aux poudres, demandaient des gargousses, se mêlaient aux commandements des officiers et au bruit de l'artillerie.

Le combat était alors dans toute sa fureur, et la chaise suffisait à peine pour descendre les blessés, dont les plaintes s'étouffaient bientôt dans les profondeurs de la cale.

Tout à coup, un sifflement aigu et rapide traverse la batterie, et deux coups secs, éclatants, retentissent ; c'était un boulet ramé qui, entré par un sabord d'arcasse, ricocha sur deux pièces ; tua un homme, en blessa deux et se logea dans la préceinte.

«Otez ça ? dit Bénard en montrant le cadavre sanglant, ça distrait

Un cri perçant se fit entendre, à la huitième pièce.

«Qu'est-ce donc, Bénard ? demanda l'officier, qui, calme et froid, commandait le feu par un mouvement de son épée

Le maître y courut, et vit un chargeur dont le poignet avait été écrasé par un boulet sur la gueule de sa pièce.

«Eh donc ! dit Bénard, quel est ce braillard ? il crie comme une mouette.

- Maître, dit le pointeur, c'est Melon qui vient d'oublier sa main sur son canon et de laisser tomber le refouloir.

- Sainte-Vierge ! Sainte-Vierge ! criait le pauvre novice breton, qui voyait le feu pour la première fois. Sainte-Vierge ! c'est un mauvais poste que celui de chargeur.

- Eh donc ? dit Bénard en le poussant dans la cale, va faire entortiller ton moignon ; mais, sacredieu, tais-toi ! si tu n'en manges plus, n'en dégoûte pas les autres...

- Allons, garçons, n'écoutez pas ce paroissien ; c'est une bonne place à prendre que la sienne, car le même coup n'arrive jamais deux fois.

- Ça, c'est sûr ; aussi, j'y vais, maître, dit le servant de droite : à moi le refouloir...

Et, comme il s'avançait pour charger, un biscaïen lui fracassa l'épaule droite.

- Eh donc ! c'est particulier. Ote-toi de là, mon garçon, va te faire panser, et voyons qui cédera de nous deux,» dit Bénard en prenant la place du matelot blessé

A cet instant, une des frégates turques, que le Breslaw combattait, coupa ses câbles, et laissa porter sur ce navire, afin de tenter l'abordage.

Je la vois encore : à son avant était sculptée une espèce de chimère colossale peinte en rouge avec des yeux verts... Au milieu de la vapeur bleuâtre de la poudre, elle s'avançait, s'avançait, et l'on distinguait ses passe-avant couverts de nègres et d'Arabes presque nus, armés de poignards et de haches... Puis, montés sur un porte-hauban de misaine, un officier égyptien, petit et assez jeune, vêtu de bleu avec un turban dont les plis en désordre flottaient sur son col. De sa main droite, il semblait désigner le grand mât du vaisseau.

Tout à coup notre volée partit, comme le beaupré de cette frégate allait s'engager dans nos haubans d'artimon ; on entendit un cri effroyable, immense, qui un instant domina le bruit infernal du combat ; et quand la fumée fut dissipée, on ne vit de la frégate égyptienne que son avant, qui resta quelques secondes à la surface de l'eau, et disparut tout à fait en laissant une large traînée de matelots, qui tentèrent de gagner le rivage ou de s'accrocher aux manoeuvres pendantes le long du bord.

A cette vue, l'équipage poussa des cris d'une joie frénétique, qui augmentait encore l'espèce d'ivresse causée par l'action du combat et l'odeur de la poudre.

Bientôt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les batteries, et l'on apprit enfin que le commandant la Bretonnière venait d'être blessé sur son banc de quart.

En effet, quelques minutes après, le fatal fauteuil s'abaissa, portant le brave capitaine de vaisseau, qui s'arrêta, et dit, oubliant ses douleurs : «Bravo, mes amis ! le onzième équipage se couvre de gloire ; de cinq frégates que nous avions à combattre, il n'en reste que deux ; le feu du vaisseau turc est éteint ; nous avons sauvé l'amiral russe. Continuez, mes amis, continuez

Ces mots électrisèrent l'équipage. «Vengeons notre bon commandant !» s'écrièrent-ils, et, malgré les cris des blessés et des mourants, malgré le vide que l''on apercevait à chaque pièce, les volées furent plus nourries que jamais. «Pointez à fleur d'eau, criait Bénard, à fleur d'eau, mes enfants ; voyez, cette Turque là est déjà démâtée de son grand mât... Vingt boulets dans sa coque, et c'est cuit

A peine achevait-il ces mots, qu'une effroyable détonation se fit entendre ; une immense colonne de fumée blanche et compacte, très-étroite à sa base, se déroulant à son sommet en forme de larges volutes, enveloppa la frégate que l'on allait canonner, et quand cette vapeur s'éleva un peu au-dessus de la surface de l'eau, on ne vit que l'arrière du navire turc, qui flamboyait au milieu de la mer. Le capitaine avait mis le feu aux poudres, et s'était fait sauter.

«Le chien, dit Bénard, nous aura mordu en mourant : gare les débris et les éclats ! j'aimerais mieux une franche bordée de trente-six

En effet, les voyages réitérés de la chaise annoncèrent que les prédictions de Bénard seraient réalisées, et que l'explosion de la frégate nous avait couverts de débris brûlants, et tué ou blessé beaucoup de monde.

A chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries, traversaient les oeuvres vives, perçaient le pont, et c'était avec une singulière insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et bondir.

Il était cinq heures et demie : le roulement du canon s'affaiblissait, la fumée devenait moins intense, et l'on s'apercevait que le combat tirait à sa fin ; à six heures, ce qu'on pouvait appeler comparativement du calme, remplaça le tumulte de cette bataille meurtrière ; la nuit s'approchait, la flotte égyptienne était totalement désemparée, et les Turcs se jetaient à la côte en incendiant leurs bâtiments de commerce.

On fit alors prendre quelques moments de repos aux équipages, et on leur distribua des rafraîchissements. Alors seulement les officiers, que leur poste avait retenus dans les batteries, purent monter sur le pont. Ce fut là une émotion impossible à décrire ; ce qu'on ne peut comprendre qu'après l'avoir éprouvé.

Nous nous revîmes tous, et il faut savoir avec quel plaisir on se retrouve, on se serre la main, après avoir lutté pendant cinq heures contre un péril imminent. Aussi, ce fut du plus profond du coeur que chacun félicita son camarade.

Ce premier moment d'exaltation passé, on donna un coup d'oeil au vaisseau, à la rade...

Quelle différence ! ce matin il fallait voir ces agrès, ces manoeuvres soigneusement rangées, ce pont si blanc, ces canons si luisants, ces drômes si étincelantes : tout cela ce soir est brisé, rompu, sanglant ; les manoeuvres éparses encombrent le pont, les vergues percées, hachées, pendent au travers des cordages, les voiles sont à jour, et le pont est rougi de sang.

Et quelle nuit ! à chaque instant des explosions, à chaque instant des navires en feu, qui sans direction se croisaient en tous sens et menaçaient de nous incendier. Nous savions bien que nous avions l'avantage, mais nous ignorions nos pertes ; seulement un canot de l'amiral russe vint remercier le Breslaw de l'assistance que ce vaisseau lui avait prêtée.

On illumina les batteries ; les canonniers restèrent jusqu'au jour couchés près de leurs pièces, car on savait que les Turcs devaient, le lendemain, tenter un dernier effort et engager de nouveau le combat avec une réserve qui n'avait pas donné pendant l'action.

Après avoir inspecté sa batterie, maître Bénard monta sur le pont, et s'avança vers la roue du gouvernail, où se tenait alors un timonnier... Il s'aperçut en frémissant que la barre était ensanglantée.

«Dis-moi, mon garçon, as-tu gouverné pendant l'affaire, lui demanda-t-il ?

- Oui, maître Bénard, car c'est moi qui ai remplacé maître Bouquin

Bénard frissonna.

«Mais je croyais, ajouta-t-il, après un moment de silence... je croyais qu'il était à la barre de rechange, dans la batterie de dix-huit.

- Oui, maître Bénard, il allait y descendre, mais le voilier s'est mis à rire comme il passait, en disant : «Tiens, voilà un ancien qui s'affale en bas, parce que ça va chauffer... Est-ce que les dents lui claquent ? En parlant par respect, maître Bénard, c'était une bêtise, parce que tout l'équipage savait que le maître timonnier était un bon, qui en avait vu des grises dans le temps de l'autre.

- Eh bien, achève...

- Alors, maître Bénard, l'ancien est remonté ; il a pris la barre en disant au voilier : «Si j'en reviens, ce sont tes dents qui claqueront.» Enfin, maître, à la première volée que le vaisseau turc nous a envoyé, j'étais là, tout près, j'ai fermé les yeux, et, en les rouvrant, j'ai vu maître Bouquin couché par terre, la tête sur un habitacle... Le boulet l'avait pris là, dit le jeune homme encore pâle à ce souvenir... là... Et il montrait sa poitrine.

- C'est moi, maître, qui l'ai amarré sur la chaise, et je l'ai entendu qui disait bien bas : Je le savais ! Pauvre Misère ! » Et voilà tout ce que j'ai vu, maître Bénard

A ce moment, on entendit les cris d'un enfant.

«Qu'est-ce que c'est ? demanda Bénard.

- Ah ! maître, ce sont ces vermines de mousses qui tourmentent ce pauvre Misère ; je reconnais sa voix... Tenez, ils sont là, sur l'avant, près de la poulaine.

- Mille tonnerres ! dit Bénard en se glissant le long des bastingages pour arriver inaperçu près du lieu de la scène

Le malheureux Misère était attaché sur la drôme : une douzaine de mousses l'entouraient, et un novice, surnommé le Parisien, présidait ces démons incarnés.

«Il nous faut une brise d'est pour sortir d'ici, et rien n'est meilleur pour changer le temps, que de fouetter un mousse ; ainsi tais-toi ; c'est l'affaire d'un moment.

- Pardon, pardon, Parisien ! criait la pauvre enfant.

- Tappe donc, Cartahut, dit le Parisien pour toute réponse.

- Eh bien ! je le dirai à mon père, cria Misère au premier coup.

- Ah ! oui, ton père... joliment !... il est...

La phrase du Parisien fut interrompue par le plus glorieux coup de poing qu'un homme ait jamais reçu, lequel coup de poing fut suivi d'une myriade de soufflets et de coups de pied accompagnés de blasphèmes à faire foudroyer le vaisseau.

C'était Bénard qui vengeait Misère. «Ah ! gredin, hurlait le digne canonnier, eh donc ! je vous y prends encore ! votre compte sera réglé demain. Quant à toi, Parisien, qui es le plus grand et qui les mets en train, je me charge de toi... et la sauce sera bonne. Mettez-moi ce chien-là aux fers par les deux pattes sur un parc à boulets ? dit-il à deux matelots qui obéirent ponctuellement. Toi, Misère, viens en bas, mon enfant...

- Voir mon père, maître Bernard ?... - Non, mon petit, non... demain... ou après... En attendant, couche-toi là... près de cet affût. En attendant, c'est moi qui serai ton père. Entends-tu... je t'aimerai bien, mais, sacredieu ! n'aie pas peur ?

- Oui, maître Bénard, dit Misère tout tremblant et n'osant pleurer au souvenir du gros baiser que son père lui donnait tous les soirs.

- Sacredieu !... pensa Bénard, en s'enveloppant dans sa capote : hier, à cette heure-ci, mon vieux matelot était près de moi... et aujourd'hui... Pauvre Bouquin, va !...»

Et il s'assit aux pieds de Misère en attendant le jour.




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