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| Eugène Sue Combat de Navarin IntraText CT - Lecture du Texte |
Le spectacle que le soleil éclaira de ses premiers rayons, dans la baie, fut imposant et terrible. Le ciel était pur et transparent, le sommet des montagnes se colorait d'une brillante teinte de pourpre, et, à mesure que le soleil devenait de plus en plus vif, on découvrait la rade d'une manière distincte. Nous avions évité pendant la nuit, et nous nous trouvions en face de l'entrée de la rade.
Nos premiers regards cherchèrent avidement les vaisseaux français. Le Trident avait peu souffert, le Scipion était noirci par le feu d'un brûlot, et la Syrène était démâtée de son mât d'artimon.
Mais autour de nous, quelle scène de dévastation ! une mer chargée de débris et de cadavres, des navires désemparés, criblés de boulets, à moitié brûlés, des embarcations chargées de blessés et de mourants qui imploraient du secours, et plus loin un immense incendie qui dévorait la flotte marchande, et fait presque pâlir la lumière du soleil.
A gauche, sur les rochers de l'ancien Navarin, deux belles frégates égyptiennes étaient échouées, et le feu commençait aussi à les consumer. On voyait, sur la côte, des bandes de Turcs qui, la torche à la main, brûlaient leurs navires échoués, plutôt que de les voir pris par nos escadres.
On peut avoir une idée de cet affreux tableau quand on saura qu'il restait à peine vingt navires, d'une flotte de deux cents bâtiments de guerre ou de commerce...
Insensiblement les communications s'établirent : alors nous sûmes et l'admirable combat soutenu par l'Armide (capitaine IIugon), et la perte énorme que la Syrène avait faite (c'était plus des deux tiers de son équipage, tués ou blessés, son mât d'artimon abattu), et l'héroïque sang-froid de M. de Rigny, et la morne stupeur de l'équipage quand on vit tomber l'amiral de son banc de quart, et le délire de joie quand on le vit se relever tranquillement et reprendre sa canne de commandement où il l'avait laissée... Nous sûmes enfin cette noble et fière rivalité qui embrasait les escadres alliées, et notre gloire maritime encore exaltée par les Anglais et les Russes qui avaient partagé aussi les dangers.
L'énergie passagère que les Égyptiens avaient déployée en incendiant leurs vaisseaux, fit bientôt place à un inconcevable abattement : ils se retirèrent dans les montagnes pour rejoindre Ibrahim, et nous laissèrent maîtres des forts presque démantelés...
Trois jours après, nous quittions la rade ; trois jours après, d'une flotte qui avait coûté des prodiges d'intelligence et des sommes énormes, il ne restait que quelques bâtiments épars et des cadavres.
Favorisés par une assez forte brise, nous sortîmes enfin de cette baie : ce n'étaient plus ces navires forts et fermes, dressant leurs mâts, étalant complaisamment un gréement lisse et peigné comme une chevelure de femme ; ce n'étaient plus ces batteries étincelantes, ces peintures de mille couleurs qui se croisaient en losanges et se déroulaient sur la poupe en merveilleuses arabesques...
Non, ce n'était plus cela ; les mâts rompus étaient assemblés au hasard par de grossiers cordages, les voiles trouées à jour étaient remplacées par des voiles plus petites qui grimaçaient sur des vergues déformées, les manoeuvres flottaient au vent, les plats-bords étaient noirs de poudre et les préceintes sillonnées par mille éclats, mille boulets.
Et pourtant que ce négligé allait bien à la Syrène ! Ainsi, quelquefois vous voyez au bal une vive et fringante jeune fille aux yeux brillants, à la peau vermeille, fraîche et veloutée : une gaze, dont les plis sont minutieusement arrêtés, entoure sa jolie taille ; ses cheveux parfumés sont arrondis en boucles symétriques ; un soulier de satin aux cordons noirs et étroits, se découpe sur un bas de soie blanche et matte ; il règne enfin je ne sais quel ordre, quel apprêt calculé qui plaît, je le veux bien ; pourtant, ne trouveriez-vous pas moins d'élégance, mais plus de charme peut-être, dans son regard devenu languissant et voilé, dans sa légère pâleur, dans sa chevelure dénouée, dans ce ravissant désordre, enfin, qui prouve... que la flotte coalisée était mille fois plus poétique après le combat.
Huit jours après notre sortie de
Navarin, nous étions à Malte, et là, comme en Angleterre, comme en Russie, nous
entendîmes une mélopée d'admiration s'élever en faveur de notre brave amiral
qui sut, pendant trois ans, assurer notre supériorité et notre influence dans
la Méditerranée, et compléta, comme en se jouant, par une étonnante victoire,
sa réputation de général et d'homme d'état2.