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| Jules Claretie Petite Cora IntraText CT - Lecture du Texte |
J'avais, de cette vision de la petite Cora, de ce petit corps grêle et exquis, de ces yeux profonds, si tristes, de cette douce voix zézayante, de cette fille d'Afrique costumée de la robe de soie d'une muscadine, emporté un souvenir touché, tant il y avait de charme tendre, de résignation fataliste dans cette jolie créature qui, pour retrouver l'ami perdu, s'était livrée aux hasards de la vie de Paris comme un chien se fût jeté à la nage pour suivre son maître emporté par le bateau, - et qui, partant de là-bas, naïve, confiante, était tombée dans le brouhaha, le fourmillement, l'engrenage de ce monstre qu'est Paris, en disant :
- Connaissez-vous un gentil officier blond qui s'appelle Pierre, et où est la grand'place du village que je l'y retrouve ?
Pauvre fille ! de la soeur de charité, elle n'avait pas seulement l'appétit du costume elle avait aussi la vocation et le coeur. Puis je l'avais à peu près oubliée, souriant parfois cependant, quand j'y songeais par hasard, de cette folie de confiance qui l'avait poussée à traverser les mers pour courir après l'amour. Un soir, à la Porte-Saint-Martin, dans Cléopâtre, parmi les esclaves groupées autour de la reine étendue sur sa terrasse, allongée comme un serpent au soleil, je crus reconnaître le petit modèle de l'atelier ami, et la regardant plus longuement à la lorgnette, je la retrouvai, en effet, la petite Cora, non plus sous le costume de soie rayée de la Merveilleuse, mais entourée, caressée des plis transparents d'un vêtement de danseuse égyptienne, des ornements d'or au front, aux poignets, aux chevilles ; et pendant que la reine alanguie suivait d'un oeil morne, au fond du ciel bleu, comme un vol d'ibis, son insatiable rêve, la danseuse d'Égypte dansait, sur un air monotone et lent, cette danse de la rue du Caire, qu'elle avait mimée et dansée, pour vivre, dans le cabaret fumeux de Castelbiel.
Cora ! la petite Cora ! le petit modèle qui avait pour chimère de se voir peinte en soeur de charité ! Elle m'apparaissait là, transformée, son teint brun éclairé par la rampe d'une lueur pâle, et les torsions de son mince corps de créole donnaient vraiment la sensation d'une almée d'Égypte à ce public accouru et ne se doutant guère du pauvre roman d'amour qui attristait cette pâle petite tête aux cheveux dénoués et faisait battre ce petit coeur enfantin sous les vêtements de gaze et les maillots du costumier.
Et je me disais :
- Bah ! maintenant roulée par la vie de Paris, emportée, prise, dans l'engrenage du théâtre, elle oubliera, la petite Cora ! Et adieu donc à l'ami Pierre !
Elle n'était plus sans doute la petite ignorante débarquant dans le grand village pour retrouver le «bien-aimé» ; elle était la danseuse applaudie de Cléopâtre et j'allais rencontrer, quelque jour, sa photographie à la vitrine des papetiers.
Puis encore des mois passèrent, et plus que des mois, et j'avais oublié la petite danseuse, lorsqu'une lettre vint me la rappeler, lettre touchante, poignante, écrite par elle sur un ton très doux de prière... Elle demandait une apostille pour une pétition qu'elle adressait au ministre de la marine.
Malade, poitrinaire, disait-elle, la mort à Paris lui faisait peur. Elle voulait retourner à la Réunion, revoir le pays, retrouver son ciel, le soleil d'autrefois, la vie. Elle en avait assez de ce Paris qui la tuait. Elle avait peur de la misère et de ce qu'elle traîne à ses jupes trouées, la maigre mégère. Partir ! Elle mettait, la petite Cora, autant de fièvre à vouloir s'enfuir qu'elle en avait mis à venir ici chercher Pierre. Mais voilà, pour partir, il fallait de l'argent. Elle tremblait de se retrouver, avec cette toux qui la minait et «ce mal partout» qu'elle avait, dans l'entrepont étouffant du navire. Et elle sollicitait du ministre le rapatriement, avec la grâce de n'être pas mise à la troisième classe, de pouvoir humer l'air libre de la mer et regarder, la nuit, les étoiles.
Le paquebot devait quitter Marseille le 3 avril. Cora demandait à partir dès les jours froids de janvier. Elle savait sans doute que c'est long à revenir, les réponses officielles. La demande de la pauvre fille ne regardait pas le ministère de la marine ; mais - comme on lui répondait en style administratif - elle «rentrait, par son objet, dans les attributions de M. le sous-secrétaire d'État des colonies, à qui, par suite, elle était transmise...»
Et, toussant, dans quelque chambre triste, la petite Cora attendait, vivant des quelques sous économisés depuis les soirs de la Porte-Saint-Martin et se demandant si ses économies - et ses forces, pauvre fille - iraient jusqu'à ce mois d'avril, ce départ de printemps vers le soleil. Elle n'avait même plus le goût de poser pour son portrait en coiffe blanche... Soeur de charité ?
- Non.
Trop fatiguée. Et trop maigre. Je serais si laide !
- Non, non, disait-elle, je vous laisserai ma photographie du temps que je pouvais me croire jolie. Vous lui mettrez la coiffe blanche de la soeur et vous ferez le portrait de mémoire...
C'est bien loin, là-bas !
Elle est partie, par ce mois d'avril, la petite Cora, partie pour le pays où est né son rêve. Ce fantôme d'amour qu'elle a poursuivi, elle le retrouvera encore là-bas, elle le retrouvera plus sûrement que dans les rues boueuses du grand village.
Et je pense souvent à elle, à cette fine tête d'enfant, à ces yeux rêveurs, à cette voix caressante de créole si douce, à cette supplication du petit modèle :
- Oh ! monsieur Georges, en soeur de charité, c'est si zoli ! C'est comme ça que j'aurais voulu être peinte !
Et je me dis aussi que, peut-être, sur l'oreiller blanc où la petite créole aura laissé tomber sa tête brune, quelque coiffe blanche de soeur de charité s'est déjà penchée, là-bas, la grande coiffe qu'elle trouvait si jolie, la coiffe aux larges ailes de papillon blanc, - et qu'une voix de femme aussi douce que la sienne, une voix murmurante et consolatrice aura dit tout bas au petit modèle, à la petite Cora si fatiguée, si fatiguée et fermant ses yeux pour toujours :
- Dormez, petite Cora, dormez bien !
Et elle se sera endormie ainsi, la petite Cora, sous l'aile de la Zolie coiffe blanche, elle se sera endormie pour rêver du bon ami Pierre qu'elle cherchera encore sur la grand'place d'un plus grand village, de cet autre monde plus vaste encore et plus inquiétant que le nôtre : l'infini !