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Jules Claretie
Petite Cora

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I

Le petit modèle, charmante sous le grand chapeau du Directoire, avec la jolie robe collante à rayures roses, les cheveux noirs un peu crépus, ébouriffés, hochait la tête pendant que le peintre caressait sur la toile les contours de ce mince corps souple, ces lignes juvéniles apparaissant sous la transparence des étoffes d'autrefois.

- Oh ! monsieur Georges, c'est joli, bien joli, ce costume ; mais ce n'est pas comme ça que j'aurais voulu être peinte !

Elle disait zoli, avec un doux accent créole, un grasseyement léger, très tendre, et de grands yeux noirs mélancoliques dans un visage d'enfant arabe, à la pâleur cuivrée.

- Ah ! ce n'est pas comme ça ! Et comment auriez-vous voulu être peinte, mademoiselle Cora ?

Les prunelles tristes du petit modèle devinrent ardentes tout à coup, - avides devant un rêve évoqué, - et Cora répondit, la voix tremblante :

- Oh ! ce que j'aurais voulu ! C'est en soeur de charité que j'aurais voulu me voir !

- En soeur de charité ?

- Oui ; mais avec ces grandes ailes blanches qui battent des deux côtés de la figure. C'est si beau cette coiffure, si beau ! Et soeur de charité, c'est si bien d'être soeur de charité !... J'aurais voulu être, moi, soeur de charité, au lieu de...

Elle s'arrêta, et à ses yeux noirs montèrent de grosses larmes.

- Cora, si vous pleurez, ma petite Cora, vous n'aurez plus l'air d'une merveilleuse du Directoire !

C'était dans l'atelier de mon jeune ami Georges, à deux pas de l'église Saint-Vincent-de-Paul dont les deux tours apparaissaient par la grande baie vitrée, détachant leurs silhouettes grises sur un beau ciel bleu, un ciel de mai, léger, chargé de vie. Les yeux profonds de la petite Cora le regardaient, ce ciel de printemps, et regardaient aussi ces tours grises, nettement découpées, et cette horloge qui sonnait l'heure de l'église, et sous le chapeau rose du Directoire elle hochait toujours sa tête de petite Africaine, tandis que le peintre jetait dans un gai tableau représentant, sous une tonnelle fleurie, des muscadins et des merveilleuses attablés devant des sorbets, avec des chaises vertes, des étoffes rayées, un fouillis de couleurs claires, de cheveux blonds, de bas chinés, d'écharpes, d'éventails, de sourires, et, au fond, Paris, le grand Paris révolutionnaire vaguement entrevu à travers la brume et grondant sourdement aux pieds, aux petits pieds des muscadines riant là, du haut de la butte Montmartre ou de la colline de Belleville...

Le petit modèle était loin, très loin du tableau où elle figurait. Son regard, dont la mélancolie semblait toute pleine d'un infini désert, devenait fixe en s'arrêtant sur les tours de l'église.

- Soeur de charité !

Ses lèvres, d'un rouge anémié, ses grosses lèvres dont l'ourlet un peu renflé formait un dessin classiquement pur, ses lèvres les répétaient tout bas, ces mots qu'elle avait prononcés tout à l'heure très haut avec l'expression d'un regret : soeur de charité !

- Et comment va la santé ? demanda le peintre, tout en continuant son tableau, assis sur son tabouret, à la petite Cora debout à quelques pas de lui, dans la lumière.

- La santé, monsieur Georges ? Eh bien, elle ne va pas mal, la santé !... Je crois que je m'en sortirai ! Le médecin m'a donné une potion, avec de l'éther, qui me fait du bien. Je dors mieux...

Elle toussa un peu, ajoutant très vite comme pour se faire pardonner - ou s'illusionner elle-même :

- J'ai encore une toux, mais si mince !... Oh ! ça va bien, monsieur Georges, ça va bien du côté de la santé... Ce qui ne va pas...

Elle s'arrêta, essayant de sourire et son visage enfantin, le nez tout petit, les oreilles mignonnes, son visage exotique exprima une tristesse navrante sous l'effort du rictus :

- Ce qui ne va pas, c'est la tête !...

- Ou le coeur. Vous pensez donc toujours à lui ?

- Toujours, oui, toujours ! Et toujours j'y penserai, répéta la petite créole, qui gentiment prononçait : touzours.

Ah ! le roman de la petite Cora ! Il y avait un roman, dans cette jolie tête pâle, dans ce coeur de femme-enfant il y avait un rêve, une souffrance, et la vie avait touché durement ce modèle au regard mélancolique ! Le vent d'amour avait soufflé sur ces cheveux noirs, un peu crépus, attristé ces lèvres charnues faites pour les baisers et le sourire...

Oui, il y avait de par le monde quelqu'un qui pour elle était lui, ce lui vers qui sa pensée allait et irait touzours, un lui qui l'avait oubliée, sans doute, qui ne se souciait plus d'elle, un lui dont elle ne savait que le petit nom, Pierre, un nom répété tant de fois, doux pour elle comme une caresse, adoré, ce nom, tout ce qui lui restait d'un passé qui n'était pas bien vieux, car, en vérité, quel âge avait-elle la petite Cora ? Dix-huit ans !

- Mais, disait-elle tristement, on est vieille à dix-huit ans, chez nous ! Surtout - et son rictus essayait encore de corriger ce que ses paroles avaient de navrant - surtout quand on n'a pas eu de chance !




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