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| Guy de Maupassant Gustave Flaubert IntraText CT - Lecture du Texte |
« Hors le style, point de livre », telle
pourrait être sa devise. il pense, en effet, que la première préoccupation d'un
artiste doit être de faire beau ; car, la beauté étant une vérité par elle-même,
ce qui est beau est toujours vrai tandis que ce qui est vrai peut n'être pas
toujours beau. Et par beau je
n'entends point le beau moral, les nobles sentiments, mais le beau plastique,
le seul que connaissent les artistes. Une chose très laide et répugnante peut,
grâce à son interprète, revêtir une beauté indépendante d'elle-même, tandis que
la pensée la plus vraie et la plus belle disparaît fatalement dans les laideurs
d'une phrase mal faite. Il faut ajouter qu'une partie du public hait jusqu'au
mot « forme », comme on hait toujours ce qu'on est incapable de
comprendre.
Donc M. Flaubert est avant tout un
artiste ; c'est-à-dire : un auteur impersonnel. Je défierais qui que ce fût, après avoir lu
tous ses ouvrages, de deviner ce qu'il est dans la vie privée, ce qu'il pense
et ce qu'il dit dans ses conversations de chaque jour. On sait ce que devait
penser Dickens, ce que devait penser Balzac. Ils apparaissent à tout moment
dans leurs livres ; mais vous figurez-vous ce qu'était La Bruyère, ce que
pouvait dire le grand Cervantes ? Flaubert n'a jamais écrit les mots je,
moi. Il ne vient jamais causer avec le public au milieu d'un livre, ou
le saluer à la fin, comme un acteur sur la scène, et il ne fait point de
préfaces. Il est le montreur de marionnettes humaines qui doivent parler
par sa bouche, tandis qu'il ne s'accorde point le droit de penser par la
leur ; et il ne faut pas qu'on aperçoive Les ficelles ou qu'on reconnaisse
la voix.
Fils d'Apulée, fils de Rabelais, fils de La Bruyère,
fils de Cervantes, frère de Gautier, il a bien moins de parenté avec Balzac,
quoi qu'on en ait dit, et encore moins avec le philosophe Stendhal.
Flaubert est l'écrivain de l'art difficile, simple et
compliqué en même temps : compliqué par la composition savante,
travaillée, qui donne à ses œuvres un caractère frappant d'immutabilité ;
simple dans l'apparence, tellement simple et naturel qu'un bourgeois, avec
l'idée qu'il se fait du style, ne pourra jamais s'écrier en le lisant :
« Voilà, ma foi, des phrases bien tournées. »
Il
devine juste comme Balzac, il voit juste comme Stendhal et comme bien
d'autres ; mais il rend plus juste qu'eux, mieux et plus simplement ;
malgré les prétentions de Stendhal à une simplicité qui n'est en somme que de
la sécheresse, et malgré les efforts de Balzac pour bien écrire, efforts qui
aboutissent trop souvent à ce débordement d'images fausses, de périphrases
inutiles, de relatifs, de « qui », de « que », à cet
empêtrement d'un homme qui, ayant cent fois plus de matériaux qu'il n'en faut
pour construire une maison, emploie tout parce qu'il ne sait pas choisir, et
crée néanmoins une œuvre immense, mais moins belle et moins durable que s'il
avait été plus architecte et moins maçon ; plus artiste et moins
personnel.
L'immense différence qu'il y a entre eux est là en
effet tout entière : c'est que Flaubert est un grand artiste et que la
plupart des autres n'en sont point. Il est impassible au-dessus des passions
qu'il agite. Au lieu de rester au milieu des foules, il s'isole dans une tour
pour considérer ce qui se passe sur la terre, et, n'ayant plus la vue bornée
par les têtes des hommes, il saisit mieux les ensembles, il a des proportions
plus définies, un plan plus ferme, des horizons plus développés.
Lui aussi il construit sa maison, mais il sait les
matériaux qu'il doit employer, et il rejette les autres sans hésitations. Aussi
son œuvre est-elle absolue, et on n'en pourrait enlever une parcelle sans
détruire l'harmonie totale ; tandis qu'on peut couper dans Balzac, couper
dans Stendhal, couper dans tant d'autres, et bien fin qui s'en apercevrait.