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| Guy de Maupassant Gustave Flaubert IntraText CT - Lecture du Texte |
II
Les gens qui jugent tout sans rien savoir, et qui
s'empressent, aussitôt que vient de paraître un livre d'un genre nouveau et
inconnu, d'y attacher, comme une pancarte, la bêtise de leur jugement qu'ils
croient être éternel, ont proclamé bien haut, à l'apparition de Madame
Bovary, que M. Flaubert était un réaliste, ce qui dans leur esprit,
signifiait matérialiste.
Depuis il a publié Salammbô, un poème antique,
et Saint Antoine, une quintessence des philosophies ; cela ne fait
rien ; des journalistes compétents l'avaient baptisé matérialiste, et
matérialiste il est resté pour les cerveaux rudimentaires des gens bien
pensants.
Ce n'est point ici la place de faire l'histoire du
roman moderne et d'expliquer toutes les causes de l'émotion profonde soulevée
par l'apparition du premier livre de M. Flaubert. Il me suffira de faire
ressortir la plus importante.
Depuis l'origine des temps, le public français buvait
avec délices l'onctueux sirop des romans invraisemblables. Il aimait les héros
et les héroïnes et les choses qu'on ne voit jamais dans la vie, pour l'unique
raison qu'elles sont irréalisables. On appelait les auteurs de ces livres des
idéalistes, simplement parce qu'ils se tenaient toujours à des distances
incommensurables des choses possibles, réelles, matérielles. - Quant à des
idées, ils en avaient peut-être encore moins que leurs lecteurs. Balzac est
venu, et c'est à peine si on y a fait attention dans le commencement. - C'était
pourtant un innovateur étrangement puissant et fertile et un des maîtres de
l'avenir, écrivain imparfait, sans doute, gêné par la phrase mais inventeur de
personnages immortels qu'il faisait mouvoir comme dans un grossissement
d'optique, les rendant par cela même plus frappants et en quelque sorte plus
vrais que la réalité ! - Madame Bovary paraît, et voilà tout le monde
bouleversé. Pourquoi ? Parce que M. Flaubert est un idéaliste, mais aussi
et surtout un artiste, et que son livre était cependant un livre vrai ;
parce que le lecteur, sans s'en rendre compte, sans savoir, sans comprendre, a
subi la toute-puissante influence du style, l'illumination de l'art qui éclaire
toutes les pages de ce livre.
En effet, la première qualité de M. Flaubert, qui pour
moi éclate aux yeux dès qu'on ouvre un de ses ouvrages, c'est la forme ;
cette chose si rare chez les écrivains et si inaperçue du public ; je dis
inaperçue, mais sa force irrésistible domine et pénètre ceux qui y croient le
moins, comme la chaleur du soleil échauffe un aveugle qui n'en voit cependant
point la lumière.
Le public entend généralement par « forme » une
certaine sonorité des mots disposés en périodes arrondies, avec des débuts de
phrases imposants et des chutes mélodieuses. Aussi ne s'est-il presque jamais
douté de l'art immense enfermé dans les livres de M. Flaubert.
Chez lui, la forme c'est l'œuvre elle-même : elle
est comme une suite de moules différents qui donnent des t contours à l'idée,
cette matière dont sont pétris les livres. Elle lui fournit la grâce, la
force, la grandeur, toutes ces qualités, qui, pour ainsi dire, dissimulées dans
la pensée même, n'apparaissent que par le secours de l'expression. Variable à l'infini comme les
sensations, les impressions et les sentiments divers, elle se colle sur eux,
inséparable. Elle se plie à toutes leurs manifestations, leu apportant le mot
toujours juste et unique, la mesure, le rythme particulier pour chaque
circonstance, pour chaque effet, et crée par cette indissoluble union ce que
les littérateurs appellent le style, fort différent de celui qu'on admire
officiellement.
En effet, en appelle généralement style une forme
particulière de phrase propre à chaque écrivain, ainsi qu'un moule uniforme
dans lequel il coule toutes les choses qu'il veut exprimer. De cette
façon, il y a le style de Pierre, le style de Paul et le style de Jacques.
Flaubert n'a point son style, mail il a le style ;
c'est-à-dire que les expressions et la composition qu'il emploie pour formuler
une pensée quelconque sont toujours celles qui conviennent absolument à
cette pensée, son tempérament se manifestant par la justesse et non par la
singularité du mot.