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III
Yasmina lui était apparue, svelte
et fine sous ses haillons bleus, avec son visage bronzé, d'un pur ovale, où les
grands yeux noirs de la race berbère scintillaient mystérieusement, avec leur expression sombre et triste,
contredisant étrangement le contour sensuel à la fois et enfantin des lèvres
sanguines, un peu épaisses. Passés dans le lobe des oreilles gracieuses, deux
lourds anneaux de fer encadraient cette figure charmante. Sur le front, juste
au milieu, la croix berbère était tracée en bleu, symbole inconnu, inexplicable
chez ces peuplades autochtones qui ne furent jamais chrétiennes et que l'islam
vint prendre toutes sauvages et fétichistes, pour sa grande floraison de foi et
d'espérance.
Sur sa tête aux lourds cheveux
laineux, très noirs, Yasmina portait un simple mouchoir rouge, roulé en forme
de turban évasé et plat.
Tout en elle était empreint d'un
charme presque mystique dont le lieutenant Jacques ne savait s'expliquer la
nature.
Il resta longtemps là, assis sur
la pierre que Yasmina avait quittée. Il songeait à la Bédouine et à sa race
tout entière.
Cette Afrique où il était venu
volontairement lui apparaissait encore comme un monde presque chimérique,
inconnu profondément, et le peuple arabe, par toutes les manifestations
extérieures de son caractère, le plongeait en un constant étonnement. Ne
fréquentant presque pas ses camarades du Cercle, il n'avait point encore appris
à répéter les clichés ayant cours en Algérie et si nettement hostiles, a
priori, à tout ce qui est arabe et musulman.
Il était encore sous le coup du
grand enchantement, de la griserie intense de l'arrivée, et il s'y abandonnait
voluptueusement.
Jacques, issu d'une famille noble
des Ardennes, élevé dans l'austérité d'un collège religieux de province, avait
gardé, à travers ses années de Saint-Cyrien, une âme de montagnard, encore
relativement très fermée à cet «esprit moderne», frondeur et sceptique de parti
pris, qui mène rapidement à toutes les décrépitudes morales.
Il savait donc encore voir par
lui-même, et s'abandonner sincèrement à ses propres impressions.
Sur l'Algérie, il ne savait que
l'admirable épopée de la conquête et de la défense, l'héroïsme sans cesse
déployé de part et d'autre pendant trente années.
Cependant, intelligent, peu
expansif, il était déjà porté à analyser ses sensations, à classifier en
quelque sorte ses pensées.
Ainsi, le dimanche suivant, quand
il se vit reprendre le chemin de Timgad, eut-il la sensation très nette qu'il
n'y allait que pour revoir la petite Bédouine.
Encore très pur et très noble, il
n'essayait point de truquer avec sa conscience. Il s'avouait
parfaitement qu'il n'avait pu résister à l'envie d'acheter des bonbons, dans
l'intention de lier connaissance avec cette petite fille dont la grâce étrange
le captivait si invinciblement et à laquelle, toute la semaine durant, il n'avait fait que penser.
... Et maintenant, parti dès
l'aube par la belle route de Lambèse, il pressait son cheval, pris d'une
impatience qui l'étonnait lui-même... Ce n'était en somme que le vide de son
coeur à peine sorti des limbes enchantés de l'adolescence, sa vie solitaire
loin du pays natal, la presque virginité de sa pensée que les débauches de
Paris n'avaient point souillée, ce n'était que ce vide profond qui le poussait
vers l'inconnu troublant qu'il commençait à entrevoir au-delà de cette ébauche
d'aventure bédouine.
... Enfin, il s'enfonça dans
l'étroite et profonde gorge de l'oued desséché.
Çà et là, sur les grisailles
fauves des broussailles, un troupeau de chèvres jetait une tache noire à côté
de celle, blanche, d'un troupeau de moutons.
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