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| Isabelle Eberhardt Yasmina IntraText CT - Lecture du Texte |
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IV Et Jacques chercha presque anxieusement celui de Yasmina. - Comment se nomme-t-elle ? Quelle âge a-t-elle ? Voudra-t-elle me parler, cette fois, ou bien s'enfuira-t-elle comme l'autre jour ? Jacques se posait toutes ces questions avec une inquiétude croissante. D'ailleurs, comment allait-il lui parler, puisque, bien certainement, elle ne comprenait pas un mot de français et que lui ne savait pas même le sabir ?... Enfin, dans la partie la plus déserte de l'oued, il découvrit Yasmina, couchée à plat ventre parmi ses agneaux, et la tête soutenue par ses deux mains. Dès qu'elle l'aperçut, elle se leva, hostile de nouveau. Habituée à la brutalité et au dédain des employés et des ouvriers des ruines, elle haïssait tout ce qui était chrétien. Mais Jacques souriait, et il n'avait pas l'air de lui vouloir du mal. D'ailleurs, elle voyait bien qu'il était tout jeune et très beau sous sa simple tenue de toile blanche. Elle avait auprès d'elle une petite guerba suspendue entre trois piquets formant faisceau. Jacques lui demanda à boire, par signes. Sans répondre, elle lui montra du doigt la guerba. Il but. Puis il lui tendit une poignée de bonbons roses. Timidement, sans oser encore avancer la main, elle dit en arabe, avec un demi-sourire et levant pour la première fois ses yeux sur ceux du roumi : - Ouch-noua ? Qu'est-ce ? Elle croqua un bonbon, puis, soudain, avec un accent un peu rude, elle dit : - Merci ! Longtemps elle ne comprit pas. Enfin, comme il s'était mis à lui citer tous les noms de femmes arabes qu'il connaissait, elle sourit et dit : «Smina» (Yasmina). Alors, il voulut la faire asseoir près de lui pour continuer la conversation. Mais, prise d'une frayeur subite, elle s'enfuit. Toutes les semaines, quand approchait le dimanche, Jacques se disait qu'il agissait mal, que son devoir était de laisser en paix cette créature innocente dont tout le séparait et qu'il ne pourrait jamais que faire souffrir... Mais il n'était plus libre d'aller à Timgad ou de rester à Batna et il partait... Bientôt, Yasmina n'eut plus peur de Jacques. Toutes les fois, elle vint d'elle-même s'asseoir près de l'officier, et elle essaya de lui faire comprendre des choses dont le sens lui échappait la plupart du temps, malgré tous les efforts de la jeune fille. Alors, voyant qu'il ne parvenait pas à la comprendre, elle se mettait à rire... Et alors, ce rire de gorge qui lui renversait la tête en arrière, découvrait ses dents d'une blancheur laiteuse, donnait à Jacques une sensation de désir et une prescience de voluptés grisantes... En ville, Jacques s'acharnait à l'étude de l'arabe algérien... Son ardeur faisait sourire ses camarades qui disaient, non sans ironie : «Il doit y avoir une bicotte là-dessous». Déjà, Jacques aimait Yasmina, follement, avec toute l'intensité débordante d'un premier amour chez un homme à la fois très sensuel et très rêveur en qui l'amour de la chair se spiritualisait, revêtait la forme d'une tendresse vraie... Cependant, ce que Jacques aimait en Yasmina, en son ignorance absolue de l'âme de la Bédouine, c'était un être purement imaginaire, issu de son imagination, et bien certainement fort peu semblable à la réalité... Souriante, avec, cependant, une ombre de mélancolie dans le regard, Yasmina écoutait Jacques lui chanter, maladroitement encore, toute sa passion qu'il n'essayait même plus d'enchaîner. - C'est impossible, disait-elle avec, dans la voix, une tristesse déjà douloureuse. Toi, tu es un roumi, un kéfer, et moi, je suis musulmane. Tu sais, c'est haram chez nous, qu'une musulmane prenne un chrétien ou un juif ; et pourtant, tu es beau, tu es bon. Je t'aime... Un jour, très naïvement, elle lui prit le bras et dit, avec un long regard tendre : «Fais-toi musulman... C'est bien facile ! Lève ta main droite, comme ça, et dis, avec moi : «La illaha illa Allah, Mohammed raçoul Allah» : «Il n'est point d'autre divinité que Dieu, et Mohammed est l'envoyé de Dieu». Lentement, par simple jeu, pour lui faire plaisir, il répéta les paroles chantantes et solennelles qui, prononcées sincèrement, suffisent à lier irrévocablement à l'islam... Mais Yasmina ne savait point que l'on peut dire de telles choses sans y croire, et elle pensait que l'énonciation seule de la profession de foi musulmane par son roumi en ferait un croyant... Et Jacques, ignorant des idées frustes et primitives que se fait de l'islam le peuple illettré, ne se rendait point compte de la portée de ce qu'il venait de faire. Ce jour-là, au moment de la séparation, spontanément, avec un sourire heureux, Yasmina lui donna un baiser, le premier... Ce fut pour Jacques une ivresse sans nom, infinie...
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