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| Guy de Maupassant Pierre et Jean IntraText CT - Lecture du Texte |
Quand il fut rentré dans son appartement, Jean
s'affaissa sur un divan, car les chagrins et les soucis qui donnaient à son
frère des envies de courir et de fuir comme une bête chassée, agissant
diversement sur sa nature somnolente, lui cassaient les jambes et les bras. Il
se sentait mou à ne plus faire un mouvement, à ne pouvoir gagner son lit, mou
de corps et d'esprit, écrasé et désolé. Il n'était point frappé, comme l'avait
été Pierre, dans la pureté de son amour filial, dans cette dignité secrète qui
est l'enveloppe des coeurs fiers, mais accablé par un coup du destin qui
menaçait en même temps ses intérêts les plus chers.
Quand son âme enfin se fut calmée, quand sa pensée se
fut éclaircie ainsi qu'une eau battue et remuée, il envisagea la situation
qu'on venait de lui révéler. S'il eût appris de toute autre manière le secret
de sa naissance, il se serait assurément indigné et aurait ressenti un profond
chagrin ; mais après sa querelle avec son frère, après cette délation
violente et brutale ébranlant ses nerfs, l'émotion poignante de la confession
de sa mère le laissa sans énergie pour se révolter. Le choc reçu par sa
sensibilité avait été assez fort pour emporter, dans un irrésistible
attendrissement, tous les préjugés et toutes les saintes susceptibilités de la
morale naturelle. D'ailleurs, il n'était pas un homme de résistance. Il
n'aimait lutter contre personne et encore moins contre lui-même ; il se
résigna donc, et, par un penchant instinctif, par un amour inné du repos, de la
vie douce et tranquille, il s'inquiéta aussitôt des perturbations qui allaient
surgir autour de lui et l'atteindre du même coup. Il les pressentait
inévitables, et, pour les écarter, il se décida à des efforts surhumains
d'énergie et d'activité. Il fallait que tout de suite, dès le lendemain, la
difficulté fût tranchée, car il avait aussi par instants ce besoin impérieux des
solutions immédiates qui constitue toute la force des faibles, incapables de
vouloir longtemps. Son esprit d'avocat, habitué d'ailleurs à démêler et à
étudier les situations compliquées, les questions d'ordre intime, dans les
familles troublées, découvrit immédiatement toutes les conséquences prochaines
de l'état d'âme de son frère. Malgré lui il en envisageait les suites à un
point de vue presque professionnel, comme s'il eût réglé les relations futures
de clients après une catastrophe d'ordre moral. Certes un contact continuel
avec Pierre lui devenait impossible. Il l'éviterait facilement en restant chez
lui, mais il était encore inadmissible que leur mère continuât à demeurer sous
le même toit que son fils aîné.
Et longtemps il médita, immobile sur les coussins,
imaginant et rejetant des combinaisons sans trouver rien qui pût le satisfaire.
Mais une idée soudain l'assaillit : - Cette
fortune qu'il avait reçue, un honnête homme la garderait-il ?
Il se répondit : "Non", d'abord, et se
décida à la donner aux pauvres. C'était dur, tant pis. Il vendrait son mobilier
et travaillerait comme un autre, comme travaillent tous ceux qui débutent.
Cette résolution virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et
vint poser son front contre les vitres. Il avait été pauvre, il redeviendrait
pauvre. Il n'en mourrait pas, après tout. Ses yeux regardaient le bec de gaz
qui brûlait en face de lui de l'autre côté de la rue. Or, comme une femme
attardée passait sur le trottoir, il songea brusquement à Mme Rosémilly, et il
reçut au coeur la secousse des émotions profondes nées en nous d'une pensée
cruelle. Toutes les conséquences désespérantes de sa décision lui apparurent en
même temps. Il devrait renoncer à épouser cette femme, renoncer au bonheur,
renoncer à tout. Pouvait-il agir ainsi, maintenant qu'il s'était engagé
vis-à-vis d'elle ? Elle l'avait accepté le sachant riche. Pauvre, elle
l'accepterait encore ; mais avait-il le droit de lui demander, de lui
imposer ce sacrifice ? Ne valait-il pas mieux garder cet argent comme un
dépôt qu'il restituerait plus tard aux indigents ?
Et dans son âme où l'égoïsme prenait des masques
honnêtes, tous les intérêts diffusés luttaient et se combattaient. Les
scrupules premiers cédaient la place aux raisonnements ingénieux, puis
reparaissaient, puis s'effaçaient de nouveau.
Il revint s'asseoir, cherchant un motif décisif, un
prétexte tout-puissant pour fixer ses hésitations et convaincre sa droiture
native. Vingt fois déjà il s'était posé cette question : "Puisque je
suis le fils de cet homme, que je le sais et que je l'accepte, n'est-il pas
naturel que j'accepte aussi son héritage ?" Mais cet argument ne
pouvait empêcher le "non" murmuré par la conscience intime.
Soudain il songea : "Puisque je ne suis pas
le fils de celui que j'avais cru être mon père, je ne puis plus rien accepter
de lui, ni de son vivant, ni après sa mort. Ce ne serait ni digne ni équitable.
Ce serait voler mon frère." Cette nouvelle manière de voir l'ayant
soulagé, ayant apaisé sa conscience, il retourna vers la fenêtre.
"Oui, se disait-il, il faut que je renonce à
l'héritage de ma famille, que je le laisse à Pierre tout entier, puisque je ne
suis pas l'enfant de son père. Cela est juste. Alors n'est-il pas juste aussi
que je garde l'argent de mon père à moi ?" Ayant reconnu qu'il ne
pouvait profiter de la fortune de Roland, s'étant décidé à l'abandonner
intégralement, il consentit donc et se résigna à farder celle de Maréchal, car
en repoussant l'une et l'autre, il se trouverait réduit à la pure mendicité.
Cette affaire délicate une fois réglée, il revint à la
question de la présence de Pierre dans la famille. Comment l'écarter ?
Il désespérait de découvrir une solution pratique,
quand le sifflet d'un vapeur entrant au port sembla lui jeter une réponse en
lui suggérant une idée.
Alors il s'étendit tout habillé sur son lit et rêvassa
jusqu'au jour.
Vers neuf heures il sortit pour s'assurer si
l'exécution de son projet était possible. Puis, après quelques démarches et
quelques visites, il se rendit à la maison de ses parents. Sa mère l'attendait
enfermée dans sa chambre.
"Si tu n'étais pas venu, dit-elle, je n'aurais
jamais osé descendre." On entendit aussitôt Roland qui criait dans
l'escalier :
"On ne mange donc point aujourd'hui, nom d'un
chien !" On ne répondit pas, et il hurla :
"Joséphine, nom de Dieu ! qu'est-ce que vous
faites ?"
La voix de la bonne sortit des profondeurs du
sous-sol :
"V'là, M'sieu, qué qui faut ?
- Où est Madame ?
- Madame est en haut avec m'sieu Jean." Alors il
vociféra en levant la tête vers l'étage supérieur :
"Louise ?" Mme Roland entrouvrit la
porte et répondit :
"Quoi ? mon ami.
- On ne mange donc pas, nom d'un chien !
- Voilà, mon ami, nous venons." Et elle descendit,
suivie de Jean.
Roland s'écria en apercevant le jeune homme :
"Tiens, te voilà, toi ! Tu t'embêtes déjà
dans ton logis ?
- Non, père, mais j'avais à causer avec maman ce
matin." Jean s'avança, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur
ses doigts l'étreinte paternelle du vieillard, une émotion bizarre et imprévue
le crispa, l'émotion des séparations et des adieux sans espoir de retour.
Mme Roland demanda :
"Pierre n'est pas arrivé ?" Son mari
haussa les épaules :
"Non, mais tant pis, il est toujours en retard.
Commençons sans lui." Elle se tourna vers Jean :
"Tu devrais aller le chercher, mon enfant ;
ça le blesse quand on ne l'attend pas.
- Oui, maman, j'y vais." Et le jeune homme sortit.
Il monta l'escalier, avec la résolution fiévreuse d'un
craintif qui va se battre.
Quand il eut heurté la porte, Pierre répondit :
"Entrez." Il entra.
L'autre écrivait, penché sur sa table.
"Bonjour", dit Jean.
Pierre se leva :
"Bonjour." Et ils se tendirent la main comme
si rien ne s'était passé.
"Tu ne descends pas déjeuner ?
- Mais... c'est que... j'ai beaucoup à
travailler." La voix de l'aîné tremblait, et son oeil anxieux demandait au
cadet ce qu'il allait faire.
"On t'attend.
- Ah ! est-ce que... est-ce que notre mère est en
bas ?...
- Oui, c'est même elle qui m'a envoyé te chercher.
- Ah, alors... je descends."
Devant la porte de la salle il hésita à se montrer le
premier ; puis il l'ouvrit d'un geste saccadé, et il aperçut son père et
sa mère assis à table, face à face.
Il s'approcha d'elle d'abord sans lever les yeux, sans
prononcer un mot, et s'étant penché il lui tendit son front à baiser comme il
faisait depuis quelque temps, au lieu de l'embrasser sur les joues comme jadis.
Il devina qu'elle approchait sa bouche, mais il ne sentit point les lèvres sur
sa peau, et il se redressa, le coeur battant, après ce simulacre de caresse.
Il se demandait : "Que se sont-ils dit, après
mon départ ?" Jean répétait avec tendresse "mère" et
"chère maman", prenait soin d'elle, la servait et lui versait à
boire. Pierre alors comprit qu'ils avaient pleuré ensemble, mais il ne put
pénétrer leur pensée ! Jean croyait-il sa mère coupable ou son frère un
misérable ?
Et tous les reproches qu'il s'était faits d'avoir dit
l'horrible chose l'assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant
la bouche, l'empêchant de manger et de parler.
Il était envahi maintenant par un besoin de fuir
intolérable, de quitter cette maison qui n'était plus sienne, ces gens qui ne
tenaient plus à lui que par d'imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir
sur l'heure, n'importe où, sentant que c'était fini, qu'il ne pouvait plus
rester près d'eux, qu'il les torturerait toujours malgré lui, rien que par sa
présence, et qu'ils lui feraient souffrir sans cesse un insoutenable supplice.
Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n'écoutant
pas, n'entendait point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de
son frère et prit garde au sens des paroles.
Jean disait :
"Ce sera, paraît-il, le plus beau bâtiment de leur
flotte. On parle de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage
le mois prochain." Roland s'étonnait :
"Déjà ! Je croyais qu'il ne serait pas en
état de prendre la mer cet été. - Pardon ; on a poussé les travaux avec
ardeur pour que la première traversée ait lieu avant l'automne. J'ai passé ce
matin aux bureaux de la Compagnie et j'ai causé avec un des administrateurs.
- Ah ! ah ! lequel ?
- M. Marchand, l'ami particulier du président du
conseil d'administration.
- Tiens, tu le connais ?
- Oui. Et puis j'avais un petit service à lui demander.
- Ah ! alors tu me feras visiter en grand détail
la Lorraine dès qu'elle entrera dans le port, n'est-ce pas ?
- Certainement, c'est très facile !" Jean
paraissait hésiter, chercher ses phrases, poursuivre une introuvable
transition. Il reprit :
"En somme, c'est une vie très acceptable qu'on
mène sur ces grands transatlantiques. On passe plus de la moitié des mois à
terre dans deux villes superbes, New York et Le Havre, et le reste en mer avec
des gens charmants. On peut même faire là des connaissances très agréables et
très utiles pour plus tard, oui, très utiles, parmi les passagers. Songe que le
capitaine, avec les économies sur le charbon, peut arriver à vingt-cinq mille
francs par an, sinon plus..." Roland fit un "bigre !" suivi
d'un sifflement qui témoignaient d'un profond respect pour la somme et pour le
capitaine.
Jean reprit :
"Le commissaire de bord peut atteindre dix mille,
et le médecin a cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture,
éclairage, chauffage, service, etc., etc. Ce qui équivaut à dix mille au moins,
c'est très beau." Pierre, qui avait levé les yeux, rencontra ceux de son
frère, et le comprit.
Alors, après une hésitation, il demanda :
"Est-ce très difficile à obtenir, les places de
médecin sur un transatlantique ?
- Oui et non. Tout dépend des circonstances et des
protections." Il y eut un long silence, puis le docteur reprit :
"C'est le mois prochain que part la
Lorraine ?
- Oui, le sept." Et ils se turent.
Pierre songeait. Certes ce serait une solution s'il
pouvait s'embarquer comme médecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait ;
il le quitterait peut-être. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander
rien à sa famille. Il avait dû, l'avant veille, vendre sa montre, car
maintenant il ne tendait plus la main devant sa mère ! Il n'avait donc
aucune ressource, hors celle-là, aucun moyen de manger d'autre pain que le pain
de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un autre toit. Il
dit alors, en hésitant un peu :
"Si je pouvais, je partirais volontiers là-dessus,
moi." Jean demanda :
"Pourquoi ne pourrais-tu pas ?
- Parce que je ne connais personne à la Compagnie
transatlantique." Roland demeurait stupéfait :
"Et tous tes beaux projets de réussite, que
deviennent-ils ?" Pierre murmura :
"Il y a des jours où il faut savoir tout sacrifier,
et renoncer aux meilleurs espoirs. D'ailleurs, ce n'est qu'un début, un moyen
d'amasser quelques milliers de francs pour m'établir ensuite." Son père,
aussitôt, fut convaincu :
"Ça, c'est vrai. En deux ans tu peux mettre de
côté six ou sept mille francs, qui bien employés te mèneront loin. Qu'en
penses-tu, Louise ?" Elle répondit d'une voix basse, presque
inintelligible :
"Je pense que Pierre a raison." Roland
s'écria :
"Mais je vais en parler à M. Poulin, que je
connais beaucoup ! Il est juge au tribunal de commerce et il s'occupe des
affaires de la Compagnie. J'ai aussi M. Lenient, l'armateur, qui est intime
avec un des vice-présidents." Jean demanda à son frère :
"Veux-tu que je tâte aujourd'hui même M.
Marchand ?
- Oui, je veux bien." Pierre reprit, après avoir
songé quelques instants :
"Le meilleur moyen serait peut-être encore
d'écrire à mes maîtres de l'Ecole de médecine qui m'avaient en grande estime.
On embarque souvent sur ces bateaux-là des sujets médiocres. Des lettres très
chaudes des professeurs MasRoussel, Rémusot, Flache et Borriquel enlèveraient
la chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il
suffirait de faire présenter ces lettres par ton ami M. Marchand au conseil
d'administration." Jean approuvait tout à fait :
"Ton idée est excellente, excellente !"
Et il souriait, rassuré, presque content, sûr du succès, étant incapable de
s'affliger longtemps.
"Tu vas leur écrire aujourd'hui même, dit-il.
- Tout à l'heure, tout de suite. J'y vais. Je ne
prendrai pas de café ce matin, je suis trop nerveux." Il se leva et
sortit.
Alors Jean se tourna vers sa mère :
"Toi, maman, qu'est-ce que tu fais ?
- Rien... Je ne sais pas.
- Veux-tu venir avec moi jusque chez Mme Rosémilly ?
- Mais... oui... oui...
- Tu sais... il est indispensable que j'y aille
aujourd'hui.
- Oui... oui... C'est vrai.
- Pourquoi ça, indispensable ? demanda Roland,
habitué d'ailleurs à ne jamais comprendre ce qu'on disait devant lui.
- Parce que je
lui ai promis d'y aller.
- Ah ! très bien. C'est différent, alors." Et
il se mit à bourrer sa pipe, tandis que la mère et le fils montaient l'escalier
pour prendre leurs chapeaux.
Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda :
"Veux-tu mon bras, maman ?" Il ne le lui
offrait jamais, car ils avaient l'habitude de marcher côte à côte. Elle accepta
et s'appuya sur lui.
Ils ne parlèrent point pendant quelque temps, puis il
lui dit :
"Tu vois que Pierre consent parfaitement à s'en
aller." Elle murmura :
"Le pauvre garçon !
- Pourquoi ça, le pauvre garçon ? Il ne sera pas
malheureux du tout sur la Lorraine.
- Non... je sais bien, mais je pense à tant de
choses." Longtemps elle songea, la tête baissée, marchant du même pas que
son fils, puis avec cette voix bizarre qu'on prend par moments pour conclure
une longue et secrète pensée :
"C'est vilain, la vie ! Si on y trouve une
fois un peu de douceur, on est coupable de s'y abandonner et on le paie bien
cher plus tard." Il fit, très bas : .
"Ne parle plus de ça, maman.
- Est-ce possible ? J'y pense tout le temps.
- Tu oublieras." Elle se tut encore, puis, avec un
regret profond :
"Ah ! comme j'aurais pu être heureuse en
épousant un autre homme !" A présent, elle s'exaspérait contre
Roland, rejetant sur sa laideur, sur sa bêtise, sur sa gaucherie, sur la
pesanteur de son esprit et l'aspect commun de sa personne toute la
responsabilité de sa faute et de son malheur. C'était à cela, à la vulgarité de
cet homme, qu'elle devait de l'avoir trompé, d'avoir désespéré un de ses fils
et fait à l'autre la plus douloureuse confession dont pût. saigner le coeur
d'une mère.
Elle murmura : "C'est si affreux pour une
jeune fille d'épouser un mari comme le mien." Jean ne répondait pas.
Il pensait à celui dont il avait cru être jusqu'ici le
fils, et peut-être la notion confuse qu'il portait depuis longtemps de la
médiocrité paternelle, l'ironie constante de son frère, l'indifférence
dédaigneuse des autres et jusqu'au mépris de la bonne pour Roland avaient-ils
préparé son âme à l'aveu terrible de sa mère. Il lui en coûtait moins d'être le
fils d'un autre ; et après la grande secousse d'émotion de la veille, s'il
n'avait pas eu le contrecoup de révolte, d'indignation et de colère redouté par
Mme Roland, c'est que depuis bien longtemps il souffrait inconsciemment de se
sentir l'enfant de ce lourdaud bonasse.
Ils étaient arrivés devant la maison de Mme Rosémilly.
Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxième
étage d'une grande construction qui lui appartenait. De ses fenêtres on
découvrait toute la rade du Havre.
En apercevant Mme Roland qui entrait la première, au
lieu de lui tendre les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et
l'embrassa, car elle devinait l'intention de sa démarche.
Le mobilier du salon, en velours frappé, était toujours
recouvert de housses. Les murs, tapissés de papier à fleurs, portaient quatre
gravures achetées par le premier mari, le capitaine. Elles représentaient des
scènes maritimes et sentimentales. On voyait sur la première la femme d'un
pêcheur agitant un mouchoir sur une côte, tandis que disparaît à l'horizon la
voile qui emporte son homme. Sur la seconde, la même femme, à genoux sur la
même côte, se tord les bras en regardant au loin, sous un ciel plein d'éclairs,
sur une mer de vagues invraisemblables, la barque de l'époux qui va sombrer.
Les deux autres gravures représentaient des scènes
analogues dans une classe supérieure de la société.
Une jeune femme blonde rêve, accoudée sur le bordage
d'un grand paquebot qui s'en va. Elle regarde la côte déjà lointaine d'un oeil
mouillé de larmes et de regrets.
Qui a-t-elle laissé derrière elle ?
Puis, la même jeune femme assise près d'une fenêtre
ouverte sur l'Océan est évanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber
de ses genoux sur le tapis.
Il est donc mort, quel désespoir !
Les visiteurs, généralement, étaient émus et séduits
par la tristesse banale de ces sujets transparents et poétiques. On comprenait
tout de suite, sans explication et sans recherche, et on plaignait les pauvres
femmes, bien qu'on ne sût pas au juste la nature du chagrin de la plus
distinguée. Mais ce doute même aidait à la rêverie. Elle avait dû perdre son
fiancé !
L'oeil, dès l'entrée, était attiré invinciblement vers
ces quatre sujets et retenu comme par une fascination. Il ne s'en écartait que
pour y revenir toujours, et toujours contempler les quatre expressions des deux
femmes qui se ressemblaient comme deux soeurs. Il se dégageait surtout du
dessin net, bien fini, soigné, distingué à la façon d'une gravure de mode,
ainsi que du cadre bien luisant, une sensation de propreté et de rectitude
qu'accentuait encore le reste de l'ameublement.
Les sièges demeuraient rangés suivant un ordre
invariable, les uns contre la muraille, les autres autour du guéridon. Les
rideaux blancs, immaculés, avaient des plis si droits et si réguliers qu'on
avait envie de les friper un peu ; et jamais un grain de poussière ne ternissait
le globe où la pendule dorée, de style Empire, une mappemonde portée par un
Atlas agenouillé, semblait mûrir comme un melon d'appartement.
Les deux femmes, en s'asseyant, modifièrent un peu la
place normale de leurs chaises.
"Vous n'êtes pas sortie aujourd'hui ? demanda
Mme Roland.
- Non. Je vous avoue que je suis un peu fatiguée."
Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mère, tout le plaisir
qu'elle avait pris à cette excursion et à cette pêche.
"Vous savez, disait-elle, que j'ai mangé ce matin
mes salicoques. Elles étaient délicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons
un jour ou l'autre cette partie-là..." Le jeune homme l'interrompit :
"Avant d'en commencer une seconde, si nous
terminions la première ?
- Comment ça ? Mais il me semble qu'elle est
finie.
- Oh ! Madame, j'ai fait, de mon côté, dans ce
rocher de Saint-Jouin, une pêche que je veux aussi rapporter chez moi."
Elle prit un air naïf et malin :
"Vous ? Quoi donc ? Qu'est-ce que vous
avez trouvé ?
- Une femme ! Et nous venons, maman et moi, vous
demander si elle n'a pas changé d'avis ce matin." Elle se mit à
sourire :
"Non, Monsieur, je ne change jamais d'avis,
moi." Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, où elle fit
tomber la sienne d'un geste vif et résolu. Et il demanda :
"Le plus tôt possible, n'est-ce pas ?
- Quand vous voudrez.
- Six semaines ?
- Je n'ai pas d'opinion. Qu'en pense ma future
belle-mère ?" Mme Roland répondit avec un sourire un peu mélancolique :
"Oh ! moi, je ne pense rien. Je vous remercie
seulement d'avoir bien voulu Jean, car vous le rendrez très heureux.
- On fera ce qu'on pourra, maman."
Un peu attendrie, pour la première fois, Mme Rosémilly
se leva et, prenant à pleins bras Mme Roland, l'embrassa longtemps comme un
enfant ; et sous cette caresse nouvelle une émotion puissante gonfla le
coeur malade de la pauvre femme.
Elle n'aurait pu dire ce qu'elle éprouvait. C'était
triste et doux en même temps. Elle avait perdu un fils, un grand fils, et on
lui rendait à la place une fille, une grande fille.
Quand elles se retrouvèrent face à face, sur leurs
sièges, elles se prirent les mains et restèrent ainsi, se regardant et se
souriant, tandis que Jean semblait presque oublié d'elles.
Puis elles parlèrent d'un tas de choses auxquelles il
fallait songer pour ce prochain mariage, et quand tout fut décidé, réglé, Mme
Rosémilly parut soudain se souvenir d'un détail et demanda :
"Vous avez consulté M. Roland, n'est-ce
pas ?" La même rougeur couvrit soudain les joues de la mère et du
fils. Ce fut la mère qui répondit :
"Oh ! non, c'est inutile !" Puis
elle hésita, sentant qu'une explication était nécessaire, et elle reprit :
"Nous faisons tout sans rien lui dire. Il suffit
de lui annoncer ce que nous avons décidé." Mme Rosémilly, nullement
surprise, souriait, jugeant cela bien naturel, car le bonhomme comptait si peu.
Quand Mme Roland se retrouva ans la rue avec son
fils :
"Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais
bien me reposer." Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant
l'épouvante de sa maison.
Ils entrèrent chez Jean.
Dès qu'elle sentit la porte fermée derrière elle, elle
poussa un gros soupir comme si cette serrure l'avait mise en sûreté ;
puis, au lieu de se reposer, comme elle l'avait dit, elle commença à ouvrir les
armoires, à vérifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs et des
chaussettes. Elle changeait l'ordre établi pour chercher des arrangements plus
harmonieux, qui plaisaient davantage à son oeil de ménagère ; et quand
elle eut disposé les choses à son gré, aligné les serviettes, les caleçons et
les chemises sur leurs tablettes spéciales, divisé tout le linge en trois
classes principales, linge de corps, linge de maison et linge de table, elle se
recula pour contempler son oeuvre, et elle dit :
"Jean, viens donc voir comme c'est joli." Il
se leva et admira pour lui faire plaisir.
Soudain, comme il s'était rassis, elle s'approcha de
son fauteuil à pas légers, par-derrière, et, lui enlaçant le cou de son bras
droit, elle l'embrassa en posant sur la cheminée un petit objet enveloppé dans
un papier blanc, qu'elle tenait de l'autre main.
Il demanda :
"Qu'est-ce que c'est ?" Comme elle ne
répondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du cadre :
"Donne !" dit-il.
Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers
ses armoires. Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et,
traversant l'appartement, alla l'enfermer à double tour, dans le tiroir de son
bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de ses yeux,
puis elle dit, d'une voix un peu chevrotante :
"Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne
tient bien ta cuisine. Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout
inspecter pour me rendre compte."