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Jules Tellier
A propos de Victor Hugo

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  • Aux caveaux du Panthéon (Le Parti National, 15 septembre 1887)
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Aux caveaux du Panthéon

(Le Parti National, 15 septembre 1887)

par

Jules Tellier

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Donc, la Patrie, reconnaissante aux grands hommes, a élevé en leur honneur un monument d’un style contestable, et les a enfermés dans ses caveaux. Il y dorment, rangés au fond des cryptes froides. On les visite en s’éclairant d’une chandelle. O l’ingénieuse idée, d’enfouir le plus bas ceux qui ont le plus haut plané, et de dérober au jour ceux qui devraient être exposés sans cesse aux yeux des hommes ! Mais, puisque enfin on les a mis là, il est bon de les y aller voir de temps en temps, par piété, et pour distraire leur solitude. Et puis, il y a parmi eux quelqu’un de très grand qu’on oublie un peu, et dont j’aime à me souvenir

Pauvre Hugo ! Des critiques s’attaquent à sa gloire, et l’on nous disait naguère que des rats s’attaquaient à ses couronnes, et un peu, je crois à son cercueil. A peine entré dans la grande salle, j’interroge un gardien :

Ce n’étaient pas des rats, me dit-il, mais de bien petites, bien petites souris. Elles avaient trouvé moyen d’entrer en se glissant sous la porte, et elles s’étaient logées dans une des couronnes, qui est toute en paille. Quand la chose a été révélée par le Figaro, plus de vingt personnes, monsieur, sont venues proposer des trappes pour les détruire. Mais je m’en suis bien chargé tout seul, et il y a beau temps qu’il n’en vient plus.

Rassuré à demi, je questionne pourtant un autre gardien, vieux et décoré. Celui-là me répond sévèrement que « c’est des bêtises », et qu’il n’y a jamais eu de rats dans le Panthéon. Ils sont bien optimistes, ces gardiens. - Ce qui est sûr, c’est que les couronnes sont toujours aux mêmes places, recouvrant presque (pourquoi ?) les noms dorés des combattants des Trois Glorieuses. Seulement, leurs voiles noirs sont déchirés çà et là, et remplacés par d’autres voiles qui n’ont pas été tissés de main humaine. Il peut être content, le poète qui a écrit :

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie
Parce qu’on les hait

On respecte les bêtes qu’il aima. La sollicitude de l’administration va peut-être jusqu’à chasser les rongeurs, non jusqu’à troubler les arachnides.

Nous descendons aux caveaux. « La Patrie reconnaissante » y a mis deux ou trois grands hommes, et beaucoup de petits autour. Connaissez-vous le vice-amiral comte de Winter, et le général Ebenezer Reynier ? Entendîtes-vous parler du cardinal Erskine, ou du capitaine Mareri, évêque de Sabine, ou du cardinal Caprara, archevêque de Milan ? ou encore de Treilhard, qui dirigea en son temps la section de législation du Conseil d’Etat ? Sinon, vous ferez ici leur connaissance. Il paraît que les « grands hommes » étaient trente-neuf il y a deux ans. Hugo, qui fait à présent le quarantième, doit trouver que l’immortalité n’est guère mieux répartie chez les morts que chez les vivants, et que la société n’est pas moins mêlée dans les panthéons que dans les académies.

Le cercueil de Hugo est, comme on sait, un cercueil triple, de sapin, de plomb et de chêne, recouvert de velours orné de clous d’argent. Nous nous massons devant la grille de bois qui ferme le petit caveau où il est déposé ; et le gardien nous débite un discours, en scandant ses mots, avec un geste lyrique :

« Victor Hugo, poète français, sénateur ! Le cercueil que vous voyez fut exposé sous l’Arc de Triomphe. Depuis son « transfèrement » ici, il est resté le même. Il est d’une valeur unique au monde. Mais bientôt vous ne le verrez plus. A cette place sera le tombeau de marbre du poète. Alors le cercueil ne sera plus visible. Il sera « fermé » intérieurement. Au-dessus du tombeau sera la statue de Victor Hugo. Elle le représentera les yeux au ciel, tenant à la main un livre de poésie. »

Il dit « poésie » d’un ton mystérieux et saugrenu. Et, à trois pas de-là, il nous range contre le mur, pose sa lanterne à terre, et nous fait entendre « l’écho ». Il lui adresse la parole en termes familiers, et l’écho les répète. Puis il frappe d’une baguette sur une manière de tambour, et des roulements se répercutent d’un bout à l’autre de la voûte. Le public est plein de joie.

Moi, je me souviens de cette hôtesse de Waterloo, qui racontait à l’auteur des Misérables ses souvenirs sur la bataille : « J’étais toute petite, et j’imitais le bruit du canon, en faisant : Boum ! boum ! » Lui aussi, le pauvre grand poète, il a accompagné du tapage des ses vers le fracas de tous les événements du siècle. Et voici qu’il est puni par où il a péché, et que le « boum-boum » dont il abusa pendant sa vie le poursuit après sa mort

Je souris, et je m’en blâme. On est si ingrat pour le Maître, et les rangs de ses fidèles se sont tant éclaircis ! Aujourdhui, parmi les lettrés, les timides affectent de lui préférer Lamartine, et les hardis, Baudelaire. Il fut pourtant un bien grand et bien divertissant versificateur. Et ne fut-il que cela ? Des gens déclarent qu’il manquait de pensée. Je le veux croire, sur leur parole. Mais écoutez une anecdote.

Il y a peu de mois, M. Renan et M. Lemaître dînaient côte à côte. La conversation tomba sur Hugo.

- C’était, dit M. Renan, un esprit bien philosophique !

M. Lemaître a ce léger travers (c’en est un, je pense) de croire que M. Renan se moque toujours, ou presque.

Il s’inquiéta :

- Mais en quoi, philosophique ? Et où ?

- Dans bien des pages. Il avait tout à fait le sens de l’inconscient. C’était un métaphysicien, point un simple lettré.

- Et quelle est sa philosophie ? La vôtre ?

- Elle en diffère moins qu’on ne croirait. Au fond, c’est le panthéisme pour soi, et le déisme pour les autres.

Croyez-vous que M. Renan s’amusât en parlant ainsi ? Je crois, moi, qu’il était fort sincère. La valeur philosophique de Hugo (M. Dupuy l’a très bien vu), n’est guère contestée des philosophes. M. Renouvier n’a pas dédaigné d’écrire des articles sur la métaphysique des Contemplations. Il se pourrait que ce ne fût point tant une naïveté de considérer Hugo comme notre plus grand penseur. Il faudrait seulement s’entendre, et surtout l’entendre, dégager le sens intime de son œuvre si vaste et si touffue

Mais le vent n’y est point. L’élite échappe au vieux maître. Pour la foule, elle l’admire par habitude, et ne le lit pas. Sa gloire va évidemment subir une éclipse passagère. Et c’est parce que je m’en afflige que j’ai voulu vous conduire aujourdhui devant le cercueil de celui qui, malgré tout, sera tenu pour le plus grand peut-être, et sûrement pour le plus « amusant » des poètes.

 




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