Un parodiste de Victor
Hugo
(Le Parti National, 15 octobre 1888)
par
Jules Tellier
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Avez-vous, je ne dis pas lu, mais
seulement ouvert, le recueil d'articles de défunt M. Caro qu'on vient de
publier sous le titre de Poètes et Romanciers ? Si oui, vous y aurez
aperçu des pages sur les Contemplations, qui sont bien étranges. Etranges
pour moi, du moins, car les jugements n'y diffèrent guère de ceux qui sont de
mode à présent, et, normaliens ou décadents, nos jeunes n'en seront nullement
effarouchés. Pour M. Caro, les Contemplations sont une déception. Les
satyres qu’on y trouve sont « grotesquement furibondes », les pièces
philosophiques, absurdes ; des pièces d’amour, on pourrait applaudir une ou
deux, si ces riens « étaient signés Parny, ou même Béranger ». Au reste le
style est partout « étrange ; et pour les appositions de substantifs qui se
rencontrent çà et là dans le livre (cheval aurore, gibet misère) et qui sont
comme des raccourcis violents de comparaisons, « ces unions font rougir la
langue française ». Mais le mot décisif est celui-ci :
Il y a à la fin des Contemplations
une page admirable, où, comme Zoroastre imaginait Ormuzd et Ahriman réconciliés
à la fin des temps, et « l’enfer même devenant un lieu de délices », Victor
Hugo aussi imagine l’esprit du mal transfiguré dans l’avenir, et conduit par
Jésus devant le trône de Dieu :
Et vers Dieu,
par la main, il conduira ce frère,
Et, quand ils seront près des degrés de lumière,
Par nous seuls aperçus,
Tous deux seront si beaux que Dieu, dont l’œil flamboie,
Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,
Bélial de Jésus !…
M. Caro cite la page ; et
savez-vous comme il l’annonce ? « Ici, dit-il, il faut citer textuellement. On
croirait que nous inventons. » Oh ! non, on ne l’aurait pas cru…
Notez que M. Caro n’était point
un détracteur de parti pris. C’était un critique tout à fait poli et
bienveillant. Il n’aurait pas demandé mieux que d’admirer. Mais tout cela lui
semblait si parfaitement exécrable ! Tous les livres de Hugo ont été jugés
absurdes à leur apparition. Je comprends, pour moi, que le poète, exaspéré de
tant d’inintelligence, ait fini par s’arrêter à cette idée sommaire que tous
les critiques étaient des sots ou des Zoïle. Sans doute, il avait tort de le
croire, mais on avait tout fait pour qu’il le crût. A propos de l’Année
terrible, M. Louis Étienne écrivait : « M. Hugo tombe à chaque page dans la
platitude, cet écueil des talents appauvris. »
Le même Louis Étienne avait
distingué dans la première série de la Légende des Siècles « dix-sept
bons vers ». Il ne disait pas « dix-sept beaux vers ». Pour beaucoup de
critiques et pour M. Eugène Veuillot, notamment, c’est de cette première série
de la Légende des Siècles que date la « décadence » de Victor Hugo. Pour
d’autres, elle avait commencé depuis longtemps déjà. Gustave Planche au début
de son article sur Ruy Blas (1828) déclarait que l’auteur d’une telle
œuvre était « tombé au-dessous de la critique littéraire ». En 1834, M. Nisard
qualifiait le poète des Feuilles d’automne de « jeune homme déchu ». Voilà
une déchéance précoce et de quand datait-elle donc, si elle était en 1834 un
fait accompli ? J’apprends par un article de Sainte-Beuve que, lorsque parut la
seconde série des Odes et Ballades, on fut généralement d’avis qu’elle
était loin de tenir les promesses de la première. Ainsi, c’est de 1824 que
date, contre Victor Hugo, l’accusation de « déchéance » et de « décadence ». Il
avait vingt-deux ans. On conviendra qu’il eût été malaisé de s’y prendre plus
tôt.
Mais, de tant de recueils, aucun
ne fut aussi maltraité que les Contemplations. Soyez sûrs qu’en son
temps l’article de M. Caro parut modéré, et plutôt optimiste. Lisez ceux de
Gustave Planche, de Louis Veuillot, de Barbey d’Aurevilly… Ils n’y vont pas de
main légère, et M. Barbey résume d’un mot l’impression générale : « Victor Hugo
est mort… »
Comme je me promenais sur les
quais, occupé de ces souvenirs dont se réjouissait mon incurable hugolâtrie,
j’ai découvert un petit livre que je crois tout à fait ignoré. Il m’a coûté
vingt-cinq sous, et je ne les regrette pas, car il m’a diverti. C’est une
parodie des Contemplations. Elle a pour titre : les Recontemplations,
avec ce sous-titre : Moins de douze mille vers. Cela est signé Van Il…
Une dédicace m’apprend que ce pseudonyme cache un personnage considérable, M.
L. Alvin, « conservateur en chef de la Bibliothèque royale de Belgique » [L. Joseph Van
IL(Louis-Joseph Alvin).- Les Recontemplations, moins de douze mille vers...-
Bruxelles : Bruylant-Christophe, 1856.-In-12, 195 p.]. Pour épigraphe, ces trois vers de La Fontaine :
Quand l’absurde
est outré, l’on lui fait trop d’honneur
De vouloir par raison combattre son erreur ;
Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.
Cela est net, comme vous voyez.
La fantaisie de M. Alvin en vaut
d’autres. Il y a à la fin du livre un lexique de la langue de Victor Hugo, avec
exemples empruntés aux Contemplations. Quelques lignes sont amusantes :
ALPHABET. - Se dit très bien de tout ce qui présente un
peu d’obscurité :
Les constellations, sombre
alphabet qui luit…
O nature, alphabet des grandes lettres d’ombre !
BORNE ARISTOTE. - Médiocre philosophe :
Syllepse, hypallage, litote,
Frémirent. Je montai sur la borne Aristote…
EFFARÉS. - Se dit très bien des choses inanimées (les
astres effarés, les objets effarés). Se dit aussi très bien des personnages
particulièrement connus pour leur sérénité calme. Exemples :
A Racine effaré nous préférons
Molière…
Les Abrahams effarés…
MÉMOIRE ANTÉRIEURE. - Faculté au moyen de laquelle on parvient à oublier. Exemple :
Et la mémoire antérieure
Qui le remplit d’un vaste oubli…
Cela n’est point très méchant, et
on s’en peut réjouir un instant, tout en admirant profondément le poète. De
même, pour les vers. Naturellement le parodiste emploie à toutes les lignes ces
appositions de substantifs qui révoltaient la pudeur de M. Caro :
Car celui qui,
livrant le combat ignorance,
S’est enfui quand venait le combat vérité,
Ne te cueillera point, verte palme Espérance,
Qui croît sur l’arbre Eternité !
Et naturellement aussi, les
pitiés bizarres de Hugo, et ses sympathies paradoxales (J’aime l’araignée et
j’aime l’ortie), servent de thème à des plaisanteries faciles :
J’aime la
tortue, en sa carapace
Retirant son cou ;
J’aime le butor, la buse rapace.
Et le kangourou.
Le chabot me va, car il est difforme
Et tout contrefait…
Je ne te hais point, lentille punaise,
Ni toi, poinçon pou !
Mais la première pièce du livre
n’est pas une parodie. C’est une satire, une apostrophe directe à Hugo. Elle
témoigne de peu de sens critique. Mais ou je me trompe, ou les vers ne vous
paraîtront point si gauches, pour être d’un inconnu :
Ta muse,
fantasque Erato,
De la libellule a les ailes,
Comme un autre Benvenuto,
Ta strophe, tu nous la cisèles ;
Ton vers au rythme indéfini
Se disloque en triple césure
Ainsi qu’un clown de Franconi
Dont le corps n’est qu’une jointure.
De Boileau narguant la leçon,
Ta baguette, vaillante à l’œuvre,
Frappe et sépare en maint tronçon,
L’alexandrin, pauvre couleuvre.
De l’idéal et du réel,
Confus amas, triste mélange,
Lorsque ta tête est dans le ciel,
Ton pied patauge dans la fange ;
Exaltant ce qu’on a honni,
Couvrant d’ombre ce qui rayonne,
Mêlant les roses de Parny
Aux fleurs dont la mort se couronne,
Tu butines sur les sommets,
Tu sais moissonner dans le vide,
Mais la saine raison jamais,
Sombre songeur, ne fut ton guide…
Autour du cirque Emilien
On peut rencontrer d’aventure
Un ouvrier ciselant bien
L’ondoiement d’une chevelure,
Un ongle, une plume, une fleur,
Qui sous le moindre souffle tremble,
« Mais, dit Horace, le malheur,
C’est qu’il ne peut faire un ensemble ! »
Vit-il encore, M. Alvin ? S’il
vit, il doit être bien vieux. Mais il me plaît de penser qu’il passe encore ses
journées parmi les livres, à la Bibliothèque royale, et qu’il relit son Horace.
Ce doit être un petit vieillard, malin, propret et suranné. J’imagine que les
Belges d’à présent l’effarent, avec leurs tristesses, leur mysticisme, leurs
perversités. Sûrement il ne parle qu’avec effroi de Rodenbach, et de Verhaeren,
et des vers où M. Maeterlinck décrit les hyènes rouges de ses haines et les
chiens verts de ses péchés, et des poèmes symboliques et « instrumentés » de M.
René Ghil. Et peut-être qu’aujourd’hui, s’il resonge à ces Contemplations
qu’il a moquées, dans le lointain où elles lui apparaissent, elles lui semblent
comme plus proches des œuvres classiques. Peut-être qu’il est près de les
considérer, à voir qu’on les néglige, et qu’il aime à dire que, tout de même,
le mauvais de ce temps-là valait mieux que le bon d’à-présent…
Je ne veux pas surfaire ma
trouvaille. Elle m’a amusé un instant, et j’ai pensé qu’elle vous amuserait de
même. Mais les « Ennemis de Victor Hugo » ne pourraient-ils fournir matière à
un livre intéressant ? Je crois que oui, et qu’on l’écrira. Dès maintenant nous
avons des chercheurs qui se font une spécialité d’étudier la vie et l’œuvre de
Victor Hugo, - M. Macé de Challes, par exemple, de qui le Figaro a
publié de curieux articles. Nous aurons sous peu tout un clan d’hugoïstes
(est-ce ainsi qu’on dira ?) comme nous en avons un de moliéristes. Je suivrai,
quant à moi, leurs études avec intérêt. Et, malgré les dédains de nos critiques
d’aujourd’hui (qui ressemblent de près à ceux d’autrefois), je veux espérer que
je ne serai pas seul…
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