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| Guy de Maupassant Notre Cœur IntraText CT - Lecture du Texte |
DEUXIÈME PARTIE
I
Mariolle venait d'arriver chez elle. Il
l'attendait, car elle n'était pas rentrée, bien qu'elle lui eût donné
rendez-vous par une dépêche bleue, le matin.
Dans ce salon, où il aimait tant se sentir, où tout lui
plaisait, il éprouvait cependant chaque fois qu'il s'y trouvait seul, une
oppression du coeur, un peu d'essoufflement, d'énervement, qui l'empêchaient
d'y rester assis tant qu'elle n'avait point paru. Il marchait, dans une attente
heureuse, avec la crainte que quelque obstacle imprévu ne l'empêchât de revenir
et ne remît au lendemain leur rencontre.
Quand il entendit s'arrêter une voiture devant la porte
de la rue, il eut un tressaillement d'espoir, et lorsque sonna le timbre de
l'appartement, il ne douta plus.
Elle entra, son chapeau sur la tête, ce qu'elle ne
faisait jamais, avec un air pressé et content.
- J'ai une nouvelle pour vous, dit-elle.
- Laquelle donc, madame ?
Elle se mit à rire en le regardant.
- Eh bien ! je vais passer quelque temps à la
campagne.
Un chagrin le saisit, subit et fort, que son visage
refléta.
- Oh ! Et vous m'annoncez cela avec une figure
satisfaite !
- Oui. Asseyez-vous, je vais vous conter tout. Vous
savez ou vous ne savez pas, que M. Valsaci, le frère de ma pauvre mère,
l'ingénieur en chef des ponts, a une propriété à Avranches où il passe une
partie de sa vie avec sa femme et ses enfants, car il exerce là-bas sa
profession. Or nous allons les voir tous les étés. Cette année, je ne voulais
pas ; mais il s'est fâché et il a fait à papa une scène pénible. A ce
propos, je vous confierai que papa est jaloux de vous, et m'en fait aussi, des
scènes, en prétendant que je me compromets. Il faudra que vous veniez moins
souvent. Mais ne vous troublez point, j'arrangerai les choses. Donc papa m'a
réprimandée et m'a fait promettre d'aller passer dix jours, peut-être douze, à
Avranches. Nous partons mardi matin. Qu'en dites-vous ?
- Je dis que vous me navrez.
- C'est tout ?
- Que voulez-vous ? je ne peux vous en
empêcher !
- Vous ne voyez rien à faire ?
- Mais... mais non... je ne sais pas moi ! Et
vous ?
- Moi j'ai une idée, que voici : Avranches est
tout près du Mont Saint-Michel. Connaissez-vous le Mont Saint-Michel ?
- Non, madame.
- Eh bien ! vous aurez vendredi prochain,
l'inspiration d'aller voir cette merveille. Vous vous arrêterez à Avranches,
vous vous promènerez, samedi soir, par exemple, au coucher du soleil dans le
Jardin public, d'où l'on domine la baie. Nous nous y rencontrerons par hasard.
Papa fera une tête, mais je m'en moque. J'organiserai une partie pour aller
tous ensemble avec la famille, le lendemain, à l'abbaye. Montrez de
l'enthousiasme, et soyez charmant, comme vous savez l'être quand vous voulez.
Faites la conquête de ma tante et invitez-nous tous à dîner à l'auberge où nous
descendrons. On y couchera et nous ne nous quitterons ainsi que le lendemain.
Vous reviendrez par Saint-Malo, et huit jours plus tard je serai de retour à
Paris. Est-ce bien imaginé ? Suis-je gentille ?
Il murmura dans un élan de reconnaissance :
- Vous êtes tout ce que j'aime au monde.
- Chut ! fit-elle
Et pendant quelques instants ils se regardèrent. Elle
souriait, lui envoyant dans ce sourire toute sa reconnaissance, le remerciement
de son coeur, et sa sympathie aussi, très sincère, très vive, devenue tendre.
Il la contemplait, lui, avec des yeux qui la dévoraient. Il avait envie de
tomber à ses pieds, de s'y rouler, de mordre sa robe, de crier quelque chose,
et surtout de lui faire voir ce qu'il ne savait pas dire, ce qui était en lui
des talons à la tête, dans son corps comme dans son âme, inexprimablement
douloureux parce qu'il ne le pouvait montrer, son amour, son terrible et
délicieux amour.
Mais elle le comprenait sans qu'il s'exprimât, comme un
tireur devine que sa belle a fait un trou juste à la place de la mouche noire
du carton. Il n'y avait plus rien dans cet homme, rien qu'Elle. Il était à elle
plus qu'elle-même. Et elle était contente, et elle le trouvait charmant.
Elle lui dit, avec bonne humeur :
- Alors c'est entendu, nous faisons cette partie.
Il balbutia, la voix coupée par l'émotion :
- Mais oui, madame, c'est entendu.
Puis après un nouveau silence, elle reprit, sans autre
excuse :
- Je ne peux vous garder plus longtemps aujourd'hui. Je
suis rentrée uniquement pour vous dire cela, puisque je pars après
demain ! Toute ma journée de demain est prise, et j'ai encore quatre ou
cinq courses à faire avant le dîner.
Il se leva tout de suite, saisi de peine, lui qui
n'avait d'autre désir que de ne la plus quitter ; et, lui ayant baisé les
mains, il s'en alla, le coeur un peu meurtri, mais plein d'espoir.
Ce furent quatre jours bien longs qu'il eut à passer.
Il les traîna dans Paris, sans voir personne, préférant le silence aux voix et
la solitude aux amis.
Il prit donc, le vendredi matin, le train express de
huit heures. Il n'avait guère dormi, enfiévré par l'attente de ce voyage. Sa
chambre noire, silencieuse, où passaient seulement les roulements des fiacres
attardés, évocateurs des désirs de départ, l'avait, durant toute la nuit,
oppressé comme une prison.
Dès qu'une lueur apparut entre les rideaux fermés, la
lueur grise et triste du tout premier matin, il sauta du lit, ouvrit sa fenêtre
et regarda le ciel. La peur du mauvais temps le hantait. Il faisait beau. Une
brume légère flottait, présage de chaleur. Il s'habilla plus vite qu'il ne
fallait, fut prêt deux heures trop tôt, le coeur rongé par l'impatience de
quitter la maison, d'être en route enfin ; et son domestique dut aller
chercher un fiacre, à peine sa toilette finie, par crainte de n'en point
trouver.
Les premiers cahots de la voiture furent pour lui des
secousses de bonheur ; mais quand il pénétra dans la gare Montparnasse, un
énervement le saisit en reconnaissant que cinquante minutes le séparaient
encore du départ du train.
Un coupé se trouvait libre ; il le loua afin
d'être seul et de pouvoir rêver à son aise. Lorsqu'il se sentit en marche,
glissant vers elle, emporté dans le roulement doux et rapide de l'express, son
ardeur, au lieu de se calmer, grandit, et il avait envie, une envie bête
d'enfant, de pousser à deux mains, de toute sa force, la cloison capitonnée
pour accélérer la vitesse.
Pendant longtemps, jusqu'au milieu du jour, il demeura
muré dans son attente et perclus d'espérance ; puis peu à peu, Argentan
passé, ses yeux furent attirés vers les portières par toute la verdure
normande.
Le convoi traversait un long pays onduleux, coupé de
vallons, où les domaines des paysans, herbages et prairies à pommiers, étaient
entourés de grands arbres dont les têtes touffues semblaient luisantes sous les
rayons du soleil. On touchait à la fin de juillet ; c'était la saison
vigoureuse où cette terre, nourrice puissante, fait épanouir sa sève et sa vie.
Dans tous les enclos, séparés et reliés par ces hautes murailles de feuilles,
les gros boeufs blonds, les vaches aux flancs tachetés de vagues dessins
bizarres, les taureaux roux au front large, au jabot de chair poilue, à l'air
provocateur et fier, debout auprès des clôtures ou couchés dans les pâturages
qui ballonnaient leurs ventres, se succédaient indéfiniment à travers la
fraîche contrée, dont le sol semblait suer du cidre et de la chair.
Partout de minces rivières glissaient au pied des
peupliers, sous des voiles légers de saules ; des ruisseaux brillaient
dans l'herbe une seconde, disparaissaient pour reparaître plus loin, baignaient
toute la campagne d'une fraîcheur féconde.
Et Mariolle promenait, ravi, et distrayait son amour
dans le rapide et continu défilé de ce beau parc à pommiers habité par des
troupeaux.
Mais, quand il eut changé de train à la station de
Folligny, l'impatience d'arriver l'agita de nouveau, et, pendant les dernières
quarante minutes, il tira vingt fois sa montre de sa poche. A tout moment il se
penchait à la portière, et il aperçut enfin, sur une colline assez élevée, la
ville où Elle l'attendait. Le train avait eu du retard, et une heure seulement
le séparait de l'instant où il devait la retrouver, par hasard, à la promenade
publique.
Un omnibus d'hôtel l'ayant recueilli, seul voyageur, se
mit à gravir, au pas lent des chevaux, la route escarpée d'Avranches, à qui ses
maisons, couronnant la hauteur, donnaient de loin un aspect fortifié. De près,
c'était une jolie et vieille cité normande, aux petites demeures régulières et
presque pareilles, tassées les unes contre les autres, avec un air de fierté
ancienne et d'aisance modeste, un air moyen âge et paysan.
Dès que Mariolle eut jeté sa valise dans une chambre,
il se fit indiquer la rue par où l'on parvient au Jardin botanique, et il s'en
alla à grands pas, bien qu'il fût en avance, mais espérant qu'elle aurait
peut-être aussi devancé l'heure.
En arrivant à la grille, il reconnut d'un coup d'oeil
qu'il était vide ou presque vide. Trois vieux hommes seulement s'y promenaient,
bourgeois indigènes qui devaient récréer là quotidiennement leurs derniers
loisirs ; et une famille de jeunes Anglais, filles et garçons, aux jambes
sèches, jouait autour d'une institutrice blonde dont le regard distrait
semblait rêver.
Mariolle, le coeur battant, marchait devant lui,
scrutant les chemins. Il atteignit une grande allée d'ormes d'un vert puissant
qui coupait en deux le jardin par le travers, allongeant au milieu une voûte
épaisse de feuillage ; puis il passa outre, et soudain, en approchant
d'une terrasse dominant l'horizon, il fut distrait brusquement de celle qui le
faisait venir en ce lieu.
Du pied de la côte sur laquelle il était debout partait
une inimaginable plaine de sable qui se mêlait au loin avec la mer et le
firmament. Une rivière y promenait son cours, et, sous l'azur flambant de
soleil, des mares d'eau la tachetaient de plaques lumineuses qui semblaient des
trous ouverts sur un autre ciel intérieur.
Au milieu de ce désert jaune, encore trempé par la
marée en fuite, surgissait, à douze ou quinze kilomètres du rivage, un
monumental profil de rocher pointu, fantastique pyramide coiffée d'une
cathédrale.
Elle n'avait pour voisin, dans ces dunes immenses,
qu'un écueil à sec, au dos ronds, accroupi sur les vases mouvantes :
Tombelaine.
Plus loin, dans la ligne bleuâtre des flots aperçus,
d'autres roches noyées montraient leurs crêtes brunes ; et l'oeil,
continuant le côté de cette solitude sablonneuse la vaste étendue verte du pays
normand, si couvert d'arbres qu'il avait l'air d'un bois illimité. C'était
toute la nature s'offrant d'un seul coup, en un seul lieu, dans sa grandeur,
dans sa puissance, dans sa fraîcheur et dans sa grâce ; et le regard
allait de cette vision de forêts à cette apparition du mont de granit,
solitaire habitant des sables, qui dressait sur la grève démesurée son étrange
figure gothique.
Le plaisir bizarre, dont Mariolle jadis avait souvent
tressailli devant les surprises que les terres inconnues gardent aux yeux des
voyageurs, l'envahit si brusquement qu'il demeura immobile, l'esprit ému et
attendri, oubliant son coeur garrotté. Mais, un son de cloche ayant vibré, il
se retourna, ressaisi tout à coup par l'espérance ardente de leur rencontre. Le
jardin était toujours presque vide. Les enfants anglais avaient disparu. Seuls
les trois vieillards faisaient encore leur promenade monotone. Il se mit à
marcher comme eux.
Elle allait venir tout à l'heure, dans un instant. Il
la verrait au bout des chemins qui aboutissaient à cette merveilleuse terrasse.
Il reconnaîtrait sa taille, sa démarche, puis sa figure et son sourire, et il
entendrait sa voix. Quel bonheur ! quel bonheur ! Il la sentait
proche, quelque part, introuvable, invisible encore, mais pensant à lui,
sachant aussi qu'elle allait le revoir.
Il faillit pousser un cri léger. Une ombrelle bleue,
rien qu'un dôme d'ombrelle, glissait là-bas au-dessus d'un massif. C'était elle
sans aucun doute. Un petit garçon apparut, poussant un cerceau devant
lui ; puis deux dames, - il la reconnut, - puis deux hommes : son
père et un autre monsieur. Elle était tout en bleu, comme un ciel de printemps.
Ah ! oui ! il la reconnaissait sans distinguer encore ses traits ;
mais il n'osait point aller vers elle, sentant qu'il allait balbutier, rougir,
qu'il ne saurait expliquer ce hasard sous l'oeil soupçonneux de M. de Pradon.
Il marchait cependant à leur rencontre, sa jumelle sans
cesse levée, tout occupé, semblait-il, à contempler l'horizon. Ce fut elle qui
l'appela, sans même prendre la peine de jouer la surprise.
- Bonjour, Monsieur Mariolle, dit-elle. C'est superbe,
n'est-ce pas ?
Interdit par cet accueil, il ne savait sur quel ton
répondre et balbutiait :
- Ah ! vous, madame, quelle chance de vous
rencontrer ! J'ai voulu connaître ce délicieux pays.
Elle reprit en souriant :
- Et vous avez choisi le moment où j'y suis. C'est tout
à fait aimable de votre part.
Puis elle présenta :
- Un de mes meilleurs amis, M. Mariolle ; ma
tante, Mme Valsaci, mon oncle qui fait des ponts.
Après les saluts échangés, M. de Pradon et le jeune
homme se donnèrent une froide poignée de main, et on continua la promenade.
Elle l'avait placé entre elle et sa tante, en lui
jetant un très rapide regard, un de ces regards qui ont l'air d'une
défaillance. Elle reprit :
- Qu'est-ce que vous pensez de ce pays ?
- Moi, dit-il, je crois que je n'ai jamais rien vu de
plus beau.
Alors elle :
- Ah ! si vous y aviez passé quelques jours comme
je viens de le faire, vous sentiriez comme il vous pénètre. Il est d'une
impression inexprimable. Ces allées et venues de la mer sur les sables, ce
grand mouvement qui ne cesse jamais, qui baigne tout ça deux fois par jour, et
si vite, qu'un cheval au galop ne pourrait pas fuir devant lui, ce spectacle
extraordinaire que le ciel nous donne pour rien, je vous jure que ça me met
hors de moi. Je ne me reconnais plus. N'est-ce pas, ma tante ?
Mme Valsaci, une femme déjà vieille, à cheveux gris,
distinguée dame de province, épouse estimée d'ingénieur en chef, hautain
fonctionnaire impurifiable de la morgue de l'École, avoua que jamais elle
n'avait vu sa nièce dans cet état d'enthousiasme. Puis elle ajouta, après réflexion :
- Ça n'est pas étonnant d'ailleurs quand on n'a guère
regardé et admiré, comme elle, que des décors de théâtre.
- Mais je vais à Dieppe et à Trouville presque tous les
ans.
La vieille dame se mit à rire.
- A Dieppe et à Trouville on n'y va jamais que pour
retrouver des amis. La mer n'est là que pour baigner des rendez-vous.
Ce fut dit très simplement, peut-être sans malice.
On retournait vers la terrasse, qui attirait
irrésistiblement les pieds. Ils y venaient malgré eux, de tous les points du
jardin, comme des boules roulent sur une pente. Le soleil baissant semblait
étendre un drap d'or fin, transparent et léger, derrière la haute silhouette de
l'Abbaye, qui s'assombrissait de plus en plus, pareille à une châsse gigantesque
sur un voile éclatant. Mais Mariolle ne regardait plus que l'adorée figure
blonde qui passait à son côté, enveloppée dans un nuage bleu. Jamais il ne
l'avait vue si délicieuse. Elle lui semblait changée sans qu'il sût en quoi,
fraîche d'une fraîcheur imprévue répandue sur sa chair, dans ses yeux, sur ses
cheveux et entrée aussi dans son âme, d'une fraîcheur venue de ce pays, de ce
ciel, de cette clarté, de cette verdure. Jamais il ne l'avait connue et aimée
ainsi.
Il marchait à côté d'elle, sans trouver rien à lui
dire ; et le frôlement de sa robe, le coudoiement, parfois, de son bras,
la rencontre, si parlante, de leurs regards, l'anéantissaient complètement,
comme s'ils eussent tué en lui sa personnalité d'homme. Il se sentait soudain
détruit par le contact de cette femme, absorbé par elle jusqu'à n'être plus
rien, rien qu'un désir, rien qu'un appel, rien qu'une adoration. Elle avait
supprimé tout son être ancien comme on flambe une lettre.
Elle vit bien, elle comprit cette absolue victoire, et
vibrante, et touchée, plus vivante aussi dans cet air de campagne et de mer
plein de rayons et de sève, elle lui dit, en ne le regardant point :
- Je suis si contente de vous voir !
Tout de suite elle ajouta :
- Combien restez-vous de temps ici ?
Il répondit :
- Deux jours, si aujourd'hui peut compter pour un jour.
Puis, se tournant vers la tante :
- Est-ce que Mme Valsaci consentirait à me faire
l'honneur de venir passer la journée de demain au Mont Saint-Michel avec son
mari ?
Mme de Burne répondit pour sa parente :
- Je ne lui permettrai pas de refuser, puisque nous
avons la chance de vous rencontrer ici.
La femme de l'ingénieur ajouta :
- Oui, Monsieur, j'y consens bien volontiers, à la
condition que vous dînerez chez moi ce soir.
Il salua en acceptant.
Soudain ce fut en lui une joie délirante, une de ces
joies qui vous saisissent quand on reçoit la nouvelle de ce qu'on a le plus
espéré. Qu'avait-il obtenu ? qu'était-il arrivé de nouveau dans sa
vie ? Rien ; et pourtant il se sentait soulevé par l'ivresse d'un
indéfinissable pressentiment.
Ils se promenèrent longtemps sur cette terrasse,
attendant que le soleil disparût, pour voir jusqu'à la fin se dessiner sur
l'horizon de feu l'ombre noire et dentelée du Mont.
Ils causaient à présent de choses simples, répétant
tout ce qu'on peut dire devant une étrangère et se regardant par moments.
Puis on rentra dans la villa, bâtie, à la sortie
d'Avranches, au milieu d'un beau jardin dominant la baie.
Voulant être discret, un peu troublé d'ailleurs par
l'attitude froide et presque hostile de M. de Pradon, Mariolle s'en alla de
bonne heure. Quand il prit, pour les porter à sa bouche, les doigts de Mme de
Burne, elle lui dit deux fois de suite, avec un accent bizarre : "A
demain, à demain."
Dès qu'il fut parti, M. et Mme Valsaci, qui avaient
depuis longtemps des habitudes provinciales, proposèrent de se coucher.
- Allez, dit Mme de Burne, moi je fais un tour dans le
jardin.
Son père ajouta :
- Et moi aussi.
Elle sortit, enveloppée d'un châle, et ils se mirent à
marcher côte à côte sur le sable blanc des allées que la pleine lune éclairait,
comme de petites rivière sinueuses à travers les gazons et les massifs.
Après un silence assez long, M. de Pradon dit presque à
voix basse :
- Ma chère enfant, tu me rendras cette justice que je
ne t'ai jamais donné de conseils ?
Elle le sentait venir, et, prête à cette attaque :
- Je vous demande pardon, papa, vous m'en avez donné au
moins un.
- Moi ?
- Oui, oui.
- Un conseil relatif à... ton existence ?
- Oui, et même un très mauvais. Aussi je suis bien
décidée, si vous m'en donnez d'autres, à ne pas les suivre.
- Quel conseil t'ai-je donné ?
- Celui d'épouser M. de Burne. Ce qui prouve que vous
manquez de jugement, de clairvoyance, de la connaissance des hommes en général
et de la connaissance de votre fille en particulier.
Il se tut quelques instants, un peu surpris et
embarrassé, puis lentement :
- Oui, je me suis trompé ce jour-là. Mais je suis sûr
de ne pas me tromper dans l'avis très paternel que je te dois aujourd'hui.
- Dites toujours. J'en prendrai ce qu'il faudra.
- Tu es sur le point de te compromettre.
Elle se mit à rire, d'un rire trop vif, et complétant
sa pensée.
- Avec M. Mariolle sans doute.
- Avec M. Mariolle.
- Vous oubliez, reprit-elle, que je me suis compromise
déjà avec M. Georges de Maltry, avec M. Massival, avec M. Gaston de Lamarthe,
avec dix autres, dont vous avez été jaloux, car je ne peux pas trouver un homme
gentil et dévoué sans que toute ma troupe se mette en fureur, vous le premier,
vous que la nature m'a donné comme père noble et régisseur général.
Il répondit vivement :
- Non, non, tu ne t'es jamais compromise avec personne.
Tu apportes, au contraire, dans tes relations avec tes amis beaucoup de tact.
Elle reprit crânement :
- Mon cher papa, je ne suis plus une petite fille, et
je vous promets que je ne me compromettrai pas davantage avec M. Mariolle
qu'avec les autres ; ne craignez rien. J'avoue cependant que c'est moi qui
l'ai prié de venir ici. Je le trouve charmant, aussi intelligent et bien moins
égoïste que les anciens.
C'était également votre avis jusqu'au jour où vous avez
cru découvrir que je le préférais un peu. Oh ! vous n'êtes pas si malin
que ça ! Je vous connais aussi, et je vous en raconterais long, si je
voulais. Donc, M. Mariolle me plaisant, je me suis dit qu'il serait fort
agréable de faire par hasard avec lui une belle excursion, qu'il est stupide de
se priver, quand on ne court aucun danger, de tout ce qui peut nous amuser. Et
je ne cours aucun danger de me compromettre puisque vous êtes là.
Elle riait franchement, à présent, sachant bien que
chaque parole portait, qu'elle le tenait entravé par ce soupçon jeté de
jalousie un peu suspecte flairée en lui depuis longtemps, et elle s'amusait de
cette découverte avec une coquetterie secrète, inavouable et hardie.
Il se taisait, gêné, mécontent, irrité, sentant aussi
qu'elle devinait, au fond de sa paternelle sollicitude, une mystérieuse rancune
dont il ne voulait pas lui-même connaître l'origine.
Elle ajouta :
- Ne craignez rien. Il est tout naturel de faire en
cette saison une promenade au Mont Saint-Michel avec mon oncle, ma tante, vous,
mon père, et un ami. On ne le saura pas d'ailleurs. Et si on le sait personne
n'y peut trouver rien à redire. Quand nous serons de retour à Paris, je ferai
rentrer cet ami dans les rangs avec les autres.
- Soit, reprit-il ; mettons que je n'ai pas parlé.
Ils firent encore quelques pas. M. de Pradon
demanda :
- Revenons-nous à la maison ? Je suis fatigué, je
vais me coucher.
- Non, moi je me promène encore un peu. La nuit est si
belle.
Il murmura, avec des intentions :
- Ne t'éloigne pas. On ne sait jamais quelles gens on
peut rencontrer.
- Oh ! je reste sous les fenêtres.
- Alors adieu, ma chère enfant.
Il la baisa rapidement sur le front, et rentra.
Ella alla s'asseoir plus loin sur un petit banc
rustique planté en terre au pied d'un chêne. La nuit était chaude, pleine
d'exhalaisons des champs, d'effluves de la mer et de clarté brumeuse, car, sous
la lune épanouie en plein ciel, la baie s'était voilée de vapeurs.
Elles rampaient comme de blanches fumées et cachaient
la dune, que la marée montante devait à présent couvrir.
Michèle de Burne, les mains croisées sur ses genoux,
les yeux au loin, cherchait à voir dans son âme, à travers un brouillard
impénétrable et pâle comme celui des sables.
Combien de fois déjà, dans son cabinet de toilette à
Paris, assise ainsi devant sa glace, elle s'était demandé : Qu'est-ce que
j'aime ? qu'est-ce que je désire ? qu'est-ce que j'espère ?
qu'est-ce que je veux ? qu'est-ce que je suis ?
A côté du plaisir d'être elle et du besoin profond de
plaire, dont elle jouissait vraiment beaucoup, elle ne s'était jamais senti au
coeur autre chose que des curiosités vite éteintes. Elle ne s'ignorait point
d'ailleurs, ayant trop l'habitude de regarder et d'étudier son visage et toute
sa personne pour ne pas observer aussi son âme. Jusqu'alors elle avait pris son
parti de ce vague intérêt pour tout ce qui émeut les autres, impuissant à la
passionner, capable au plus de la distraire.
Et cependant, chaque fois qu'elle avait senti naître en
elle le souci intime de quelqu'un, chaque fois qu'une rivale, lui disputant un
homme auquel elle tenait et surexcitant ses instincts de femme, avait fait
brûler en ses veines un peu de fièvre d'attachement, elle avait trouvé à ces
faux départs de l'amour une émotion bien plus ardente que le seul plaisir du
succès. Mais cela ne durait jamais. Pourquoi ? Elle se fatiguait, elle se
dégoûtait, elle voyait trop clair peut-être. Tout ce qui lui avait plu d'abord
dans un homme, tout ce qui l'avait animée, agitée, émue, séduite, lui
paraissait bientôt connu, défloré, banal. Tous ils se ressemblaient trop sans
être jamais pareils ; et aucun d'eux encore ne lui avait paru doué de la
nature et des qualités qu'il fallait pour la tenir longtemps en éveil et lancer
son coeur dans un amour.
Pourquoi cela ? Était-ce leur faute à eux, ou bien
sa faute à elle ? Manquaient-ils de ce qu'elle attendait, ou bien
manquait-elle de ce qui fait qu'on aime ? Aime-t-on parce qu'on rencontre
une fois un être qu'on croit vraiment créé pour soi, ou bien aime-t-on
simplement parce qu'on est né avec la faculté d'aimer ? Il lui semblait
par moments que le coeur de tout le monde doit avoir des bras comme le corps,
des bras tendres et tendus qui attirent, étreignent et enlacent, et que le sien
était manchot. Il avait seulement des yeux, son coeur.
On voyait souvent des hommes, des hommes supérieurs
devenir éperdument amoureux de filles indignes d'eux, sans esprit, sans valeur,
parfois même sans beauté ? Pourquoi ? Comment ? Quel
mystère ? Ce n'était donc pas seulement à une rencontre providentielle
qu'était due cette crise des êtres, mais à une sorte de germe qu'on porte en
soi et qui se développe tout à coup. Elle avait écouté des confidences, elle
avait surpris des secrets, elle avait même vu, de ses yeux, la transfiguration
subite venue de cette ivresse éclatant dans une âme, et elle y avait songé
beaucoup.
Dans le monde, dans le train-train courant des visites,
des potins, de toutes les petites bêtises dont on s'amuse, dont on occupe les
riches désoeuvrements, elle avait découvert parfois, avec une surprise
envieuse, jalouse et presque incrédule, des êtres, des femmes, des hommes en
qui quelque chose d'extraordinaire sans aucun doute s'était produit. Cela ne se
voyait point d'une façon manifeste, éclatante ; mais, avec son flair
inquiet, elle le sentait et le devinait. Sur leur visage, dans leur sourire,
dans leurs yeux surtout, quelque chose d'inexprimable, de ravi, de
délicieusement heureux apparaissait, une joie de l'âme répandue dans tout le
corps lui-même, illuminant la chair et le regard.
Sans savoir pourquoi, elle leur en voulait. Les
amoureux l'avaient toujours fâchée, et elle qualifiait en elle-même de dédain
cette irritation sourde et profonde que lui inspiraient les gens dont le coeur
battait de passion. Elle les reconnaissait, croyait-elle, avec une promptitude
et une sûreté de pénétration exceptionnelle. Souvent, en effet, elle avait
flairé et dévoilé des liaisons avant que dans la société on les eût encore
soupçonnées.
Quand elle songeait à cela, à cette folie tendre où
pouvait nous jeter l'existence voisine d'un autre être, sa vue, sa parole, sa
pensée, le je ne sais quoi de l'intime personne dont notre coeur devient
éperdument troublé, elle s'en jugeait incapable. Et cependant, que de fois,
lasse de tout et rêvant à d'inexprimables désirs, tourmentée par cette
harcelante envie de changement et d'inconnu qui n'était peut-être que
l'agitation obscure d'une indéfinie recherche d'affection, elle avait souhaité,
avec une honte secrète née dans son orgueil, de rencontrer un homme qui la
jetterait, ne fût-ce que pendant quelque temps, quelques mois, dans cette
surexcitation ensorcelante de toute la pensée et de tout le corps ; car la
vie, en ces périodes d'émotion, devait prendre un étrange attrait d'extase et
d'ivresse.
Non seulement elle avait souhaité cette rencontre, mais
elle l'avait même un peu cherchée, rien qu'un peu, avec cette activité
indolente qui ne s'arrêtait longtemps à rien.
En tous ses commencements d'entraînement vers les
hommes qualifiés supérieurs qui l'avaient éblouie durant quelques semaines,
c'était toujours en des déceptions irrémédiables que sa courte effervescence de
coeur était morte. Elle attendait trop de leur valeur, de leur nature, de leur
caractère, de leur délicatesse, de leurs qualités. Avec chacun d'eux elle en
avait été toujours réduite à constater que les défauts des hommes éminents sont
souvent plus saillants que leurs mérites, que le talent est un don spécial,
comme une bonne vue et un bon estomac, un don de cabinet de travail, un don
isolé, sans rapports avec l'ensemble des agréments personnels qui rendent
cordiales ou attrayantes les relations.
Mais, depuis qu'elle avait rencontré Mariolle, autre
chose l'attachait à lui. L'aimait-elle cependant, l'aimait-elle d'amour ?
Sans prestige, sans notoriété, il l'avait conquise par son affection, par sa
tendresse, par son intelligence, par toutes les véritables et simples
attractions de sa personne. Il l'avait conquise, car elle pensait à lui sans
cesse ; sans cesse elle désirait sa présence ; aucun être au monde ne
lui était plus agréable, plus sympathique, plus indispensable. Était-ce de
l'amour cela ?
Elle ne se sentait point à l'âme cette flamme dont tout
le monde parle, mais elle s'y sentait pour la première fois une envie sincère
d'être pour cet homme quelque chose de plus qu'une amie séduisante.
L'aimait-elle ? Pour aimer, faut-il qu'un être apparaisse rempli
d'exceptionnelles attirances, différent et au-dessus de tous, dans l'auréole
que le coeur allume autour de ses préférés, ou suffit-il qu'il vous plaise
beaucoup, qu'il vous plaise à ne pouvoir presque plus se passer de lui ?
En ce cas, elle l'aimait, ou, du moins, elle était bien
près de l'aimer. Après y avoir réfléchi profondément, avec une attention aiguë,
elle se répondit enfin : "Oui, je l'aime, mais je manque
d'élan : c'est la faute de ma nature."
De l'élan, elle s'en était pourtant senti un peu tout à
l'heure en le voyant venir à elle sur cette terrasse du jardin d'Avranches.
Pour la première fois, elle avait senti ce quelque chose d'inexprimable qui
nous porte, qui nous pousse, qui nous jette vers quelqu'un ; elle avait
éprouvé un grand plaisir à marcher près de lui, à l'avoir près d'elle, brûlé
d'amour pour elle, en regardant descendre le soleil derrière l'ombre du Mont
Saint-Michel pareille à une vision de légende. L'amour lui-même n'était-il pas
une espèce de légende des âmes, à laquelle les uns croient par instinct, à laquelle
les autres, à force d'y songer, finissent par croire aussi quelquefois ?
Allait-elle finir par y croire ? Elle avait éprouvé une envie molle et
bizarre d'appuyer sa tête sur l'épaule de cet homme, d'être plus près de lui,
de chercher ce "tout près" qu'on ne trouve jamais, de lui donner ce
qu'on offre en vain et ce qu'on garde toujours : la secrète intimité de
soi.
Oui, elle avait eu de l'élan vers lui, et elle en avait
encore, en ce moment, au fond du coeur. Il lui suffirait d'y céder, peut-être,
pour que cela devînt de l'entraînement. Elle résistait trop, elle raisonnait
trop, elle combattait trop le charme des gens. Ne serait-il pas doux, en un
soir semblable à celui-ci, de se promener avec lui le long des saules de la
rivière, et, pour payer toute sa passion, de lui offrir, de temps en temps, ses
lèvres ?
Une fenêtre de la villa s'ouvrit. Elle tourna la tête.
C'était son père, qui cherchait sans doute à la voir.
Elle lui cria :
- Vous ne dormez donc pas ?
Il répondit :
- Si tu ne rentres point, tu vas prendre froid.
Alors elle se leva et revint vers la maison. Puis,
quand elle fut dans sa chambre, elle souleva encore ses rideaux pour regarder
les vapeurs de la baie de plus en plus blanches sous la lune, et dans son coeur
aussi il lui semblait que les brumes venaient de s'éclairer sous un lever de
tendresse.
Elle dormit bien cependant, et ce fut la femme de
chambre qui la réveilla, car on devait partir tôt pour déjeuner au Mont.
Un grand break vint les prendre. En l'entendant rouler
sur le sable, devant le perron, elle se pencha à sa fenêtre, et elle rencontra
tout de suite les yeux d'André Mariolle, qui la cherchaient. Son coeur se mit à
battre un peu. Elle constata, surprise et oppressée, l'impression étrange et nouvelle
de ce muscle qui palpite et qui fait courir le sang parce qu'on aperçoit
quelqu'un. Comme la veille, avant de s'endormir, elle se répéta : "Je
vais donc l'aimer ?"
Puis, quand elle fut en face de lui, elle le devina
tellement épris, tellement malade d'amour, qu'elle eut vraiment envie d'ouvrir
ses bras et de lui donner sa bouche.
Ils échangèrent seulement un regard qui le fit pâlir de
bonheur.
La voiture se mit en marche. C'était un clair matin
d'été, plein de chants d'oiseaux et de jeunesse épandue. On descendit la côte,
on passa la rivière, on traversa des villages par une petite route caillouteuse
qui faisait sauter les voyageurs sur les banquettes du break. Après un long
silence, Mme de Burne se mit à plaisanter son oncle sur l'état de ce
chemin ; cela suffit à rompre la glace ; et la gaieté qui flottait
dans l'air sembla pénétrer les esprits.
Tout à coup, au sortir d'un hameau, la baie réapparut,
non plus jaune comme la veille au soir, mais luisante d'eau claire qui couvrait
tout, les sables, les prés salés, et, au dire du cocher, la route elle-même, un
peu plus loin.
Alors, pendant une heure, on alla au pas pour laisser à
cette inondation le temps de retourner vers le large.
Les ceintures d'ormes ou de chênes des fermes au milieu
desquelles on passait cachaient aux yeux, à tout moment, le profil grandissant
de l'Abbaye dressée sur son rocher, en pleine mer maintenant. Puis, entre deux
coups, elle se remontrait soudain, de plus en plus proche, de plus en plus
surprenante. Le soleil éclairait de tons roux l'église dentelée de granit
assise sur son pied de roche.
Michèle de Burne et André Mariolle la contemplaient,
puis se regardaient, mêlant l'un et l'autre au trouble naissant ou suraigu de
leurs coeurs la poésie de cette apparition dans cette matinée rose de juillet.
On causait avec une aisance amicale. Mme Valsaci
contait des histoires tragiques d'enlisements, les drames nocturnes du sable
mou qui dévore les hommes. M. Valsaci défendait la digue, attaquée par les artistes,
ou vantait ses avantages au point de vue des communications ininterrompues avec
le mont, et des dunes gagnées, pour les pâturages d'abord, pour la culture plus
tard.
Soudain le break s'arrêta. La mer noyait la route. Ce
n'était presque rien, une pelure liquide sur la voie pierreuse ; mais on
pressentait que par places il devait y avoir des fondrières, des trous dont on
ne sortirait pas. Il fallut attendre.
"Oh ! cela descend vite !" affirma
M. Valsaci, et du doigt il montrait le chemin dont la mince surface d'eau
fuyait, semblait bue par la terre, ou tirée au loin par une force puissante et
mystérieuse.
Ils descendirent pour regarder de plus près ce départ
étrange, rapide et muet de la mer, et, pas à pas, ils le suivaient. Déjà
apparaissaient des taches vertes dans les herbages submergés, légèrement
soulevés par endroits ; et ces taches grandissaient, s'arrondissaient,
devenaient des îles. Ces îles bientôt prirent des aspects de continents séparés
par des océans minuscules ; et puis ce fut enfin par toute l'étendue du
golfe une course de déroute de la marée retournant au loin. On eût dit un long
voile argenté qu'on retirait de sur la terre, un voile immense troué,
déchiqueté, plein de déchirures, qui s'en allait, laissant à nu de grandes prairies
à l'herbe rase, sans découvrir encore les sables blonds qui les suivaient.
On était remonté dans la voiture, et tout le monde se
tenait debout pour mieux voir. La route séchant devant eux, les chevaux
remarchaient, mais toujours au pas ; et, comme les cahots faisaient
parfois perdre l'équilibre, André Mariolle sentit soudain l'épaule de Mme de
Burne appuyée contre la sienne. Il crut d'abord que le hasard d'une secousse
avait amené ce contact ; mais elle y resta, et chaque soubresaut des roues
martelait la place où elle s'était posée d'une trépidation qui secouait son
corps et affolait son coeur. Il n'osait plus regarder la jeune femme, paralysé
de bonheur par cette familiarité inespérée, et il pensait, dans un désordre
d'idées pareil à celui des ivresses : "Est-ce possible ?
Serait-ce possible ? Est-ce que nous perdons la tête tous les
deux ?"
La voiture se remettant à trotter, il fallut s'asseoir.
Alors Mariolle éprouva le besoin subit, impérieux, mystérieux, d'être aimable
pour M. de Pradon, et il s'occupa de lui avec des attentions flatteuses.
Sensible aux compliments presque autant que sa fille, le père se laissa séduire
et reprit bientôt sa figure souriante.
On avait enfin atteint la digue. Et on courait vers le
Mont dressé au bout de cette route droite, élevée au milieu des sables. La
rivière de Pontorson en baignait le talus de gauche ; à droite, les
pâturages couverts de petit gazon, que le cocher appelait de la Criste marine,
avaient fait place aux dunes encore suantes, imprégnées de mer.
Et le haut monument grandissant sur le ciel bleu, où il
profilait, très nette à présent en tous ses détails, sa tête à clochetons et à
tourelles, sa tête d'abbaye hérissée de gargouilles grimaçantes, chevelures de
monstres, dont la foi épouvantée de nos pères a coiffé leurs sanctuaires
gothiques.
Il était près d'une heure quand on arriva dans l'hôtel,
où le déjeuner était commandé. La patronne, par prudence, n'était point
prête ; il fallut attendre encore. On se mit donc à table fort tard ;
on avait grand faim. Le champagne tout de suite égaya les âmes.
Tout le monde se sentait content, et deux coeurs se
sentaient tout près d'être heureux. Vers le dessert, quand l'animation des vins
bus et le plaisir des causeries eurent développé dans les corps ce bonheur de
vivre qui nous anime parfois à la fin des bons repas et nous dispose à tout
approuver, à tout accepter, Mariolle demanda :
- Voulez-vous que nous restions ici jusqu'à
demain ? Ce serait si beau de voir cela au clair de lune et si agréable de
dîner encore ensemble ce soir !
Mme de Burne accepta tout de suite ; les deux
hommes consentirent. Seule, Mme Valsaci hésitait, à cause de son petit garçon
resté chez elle, mais son mari la rassura, lui rappela que souvent elle s'était
absentée ainsi. Il écrivit même, séance tenante, une dépêche pour la
gouvernante. Il trouvait charmant André Mariolle, qui avait approuvé la digue,
par flatterie, et l'avait jugée beaucoup moins nuisible à l'effet du Mont qu'on
ne le disait en général.
En quittant la table, ils allèrent visiter le monument.
On prit le chemin des remparts. La ville, un tas de maisons du moyen âge
étagées les unes au-dessus des autres sur le bloc énorme de granit qui porte à
son sommet l'abbaye, est séparée des sables par une haute muraille crénelée.
Cette muraille monte, en contournant la vieille cité, avec des coudes, des
angles, des plates-formes, des tours de guet, autant d'étonnements pour l'oeil
qui découvre, à chaque circuit, une nouvelle étendue de l'immense horizon. On se
taisait, soufflant un peu après ce long déjeuner, et surpris toujours de voir
et de revoir cet étonnant édifice. Au-dessus d'eux, c'était, dans le ciel, un
emmêlement prodigieux de flèches, de fleurs de granit, d'arches jetées d'une
tour à l'autre, une invraisemblable, énorme et légère dentelle d'architecture,
brodée à jour sur l'azur, et d'où jaillissait, d'où semblait s'élancer, comme
pour s'envoler, l'armée menaçante et fantastique des gargouilles à face de
bêtes. Entre la mer et l'abbaye, sur le flanc nord du Mont, une pente sauvage
et presque à pic, qu'on appelle la Forêt, parce qu'elle est couverte de vieux
arbres, commençait à la fin des maisons, étalant une sombre tache verte sur le
jaune illimité des sables. Mme de Burne et André Mariolle, qui marchaient les
premiers, s'arrêtèrent pour regarder. Elle s'appuyait à son bras engourdie dans
un ravissement qu'elle n'avait jamais senti. Elle montait, légère, prête à
monter toujours, avec lui vers ce monument de rêve et vers autre chose encore.
Elle aurait voulu que ce chemin escarpé ne finît jamais, car elle s'y sentait
presque pleinement satisfaite pour la première fois de sa vie.
Elle murmura :
- Dieu ! est-ce beau !
Il répondit, en la regardant :
- Je ne puis penser qu'à vous.
Avec un sourire, elle reprit :
- Je ne suis pourtant pas très poétique, mais je trouve
cela si beau, que je me sens vraiment très émue.
Il balbutia :
- Moi, je vous aime comme un fou.
Il sentit son bras légèrement pressé, et ils se
remirent en route.
Un gardien les attendait à la porte de l'abbaye, et ils
entrèrent par cet escalier superbe, entre deux tours énormes, qui les conduisit
à la salle des gardes. Puis ils allèrent de salle en salle, de cour en cour, de
cachot en cachot, écoutant, s'étonnant, enchantés de tout, admirant tout, la
crypte des gros piliers, d'une beauté si robuste, qui soutient sur ses énormes
colonnes le choeur entier de l'église supérieure, et toute la Merveille,
construction formidable de trois étages de monuments gothiques élevés les uns
au-dessus des autres, le plus extraordinaire chef-d'oeuvre de l'architecture
monastique et militaire du moyen âge.
Puis ils arrivèrent au cloître. Leur surprise fut
telle, qu'ils s'arrêtèrent devant ce grand préau carré qu'enferme la plus
légère, la plus gracieuse, la plus charmante des colonnades de tous les
cloîtres du monde. Sur deux rangs, les minces petits fûts coiffés de chapiteaux
délicieux portent, tout le long des quatre galeries, une guirlande
ininterrompue d'ornements et de fleurs gothiques d'une variété infinie, d'une
invention toujours nouvelle, fantaisie élégante et simple des vieux artistes
naïfs, dont le rêve et la pensée creusaient la pierre avec leur marteau.
Michèle de Burne et André Mariolle en firent le tour, à
tout petits pas, le bras sur le bras, tandis que les autres, un peu fatigués
admiraient de loin, debout près de la porte d'entrée.
- Dieu que j'aime ceci ! dit-elle, en s'arrêtant.
Il répondit :
- Moi je ne sais plus où je suis, ni où je vis, ni ce
que je vois. Je sens que vous êtes près de moi, voilà tout.
Alors elle le regarda bien en face, souriante, et
murmura :
- André !
Il comprit qu'elle se donnait. Ils ne parlèrent plus et
se remirent à marcher.
On continua la visite du monument, mais à peine
regardaient-ils.
L'escalier de dentelle cependant les put distraire une
minute, emprisonné dans une arche jetée en plein ciel entre deux clochetons,
pour escalader, semble-t-il les nues ; et ils furent encore saisis
d'étonnement en arrivant au chemin des Fous, vertigineux sentier de granit qui
circule sans parapet presque au faîte de la dernière tour.
- Peut-on passer ? demanda-t-elle.
- C'est défendu, reprit le guide.
Elle montra vingt francs. L'homme hésita. Toute la
famille, étourdie déjà devant l'abîme et l'immensité de l'étendue, s'opposait à
cette imprudence.
Elle interrogea Mariolle :
- Vous irez bien là, vous ?
Il se mit à rire :
- J'ai franchi des passages plus difficiles.
Et, sans plus s'occuper des autres, ils partirent.
Il marchait le premier sur l'étroite corniche, tout au
bord du gouffre, et elle le suivait, glissant contre le mur, les yeux baissés,
pour ne pas voir le trou béant sous eux, émue à présent, presque défaillante de
peur, cramponnée à la main qu'il tendait vers elle ; mais elle le sentait
fort, sans défaillance, sûr de sa tête et de son pied, et elle pensait, ravie
malgré sa frayeur : "Vraiment, c'est un homme." Ils étaient
seuls dans l'espace, aussi haut que planent les oiseaux de mer, dominant le
même horizon que les bêtes aux ailes blanches parcourent sans cesse de leur vol
en l'explorant de leurs petits yeux jaunes.
La sentant trembler, Mariolle demanda :
- Vous avez le vertige ?
Elle répondit à voix basse :
- Un peu, mais avec vous je ne crains rien.
Alors, se rapprochant d'elle, il l'enlaça d'un bras
pour la soutenir, et elle se sentit tellement rassurée par ce rude secours
qu'elle leva la tête pour regarder au loin.
Il la portait presque, et elle se laissait aller,
jouissant de cette protection robuste qui lui faisait traverser le ciel, et
elle lui savait gré, un gré romanesque de femme, de ne pas gâter de baiser
cette promenade de goélands.
Lorsqu'ils eurent rejoint ceux qui les attendaient
tourmentés d'inquiétude, M. de Pradon, exaspéré, dit à sa fille :
- Dieu, est-ce niais ce que tu viens de faire !
Elle répondit avec conviction :
- Non, puisque ça a réussi. Rien n'est bête de ce qui
réussit, papa.
Il haussa les épaules, et on redescendit. On s'arrêta
encore chez le portier pour acheter des photographies, et lorsqu'on revint à
l'hôtel, il était presque l'heure du dîner. La patronne conseilla une courte
promenade sur les sables, vers le large, afin d'admirer le Mont du côté de la
pleine mer, d'où il présentait, disait-elle, son plus magnifique aspect.
Bien que fatiguée la troupe entière repartit et
contourna les remparts en s'éloignant un peu dans la dune inquiétante, molle
avec des aspects de solidité, où le pied posé sur le beau tapis jaune tendu
sous lui, et qui semblait dur, s'enfonçait soudain jusqu'au mollet en des vases
trompeuses et dorées.
De là, l'Abbaye, perdant tout à coup l'aspect de
cathédrale marine dont elle étonnait de loin la terre ferme, prenait, pour
menacer l'Océan, un air belliqueux de manoir féodal, avec sa grande muraille
crénelée percée de meurtrières pittoresques et soutenue par des contreforts
géants qui venaient souder leur maçonnerie de cyclopes dans le pied de
l'étrange montagne. Mais Mme de Burne et André Mariolle ne s'occupaient plus
guère de tout cela. Ils ne songeaient qu'à eux-mêmes, enlacés dans le filet
qu'ils s'étaient tendu l'un à l'autre, enfermés dans cette prison où l'on ne
sait plus rien du monde, où l'on ne voit plus rien qu'un être.
Lorsqu'ils se retrouvèrent assis devant leurs assiettes
pleines, sous la gaie lumière des lampes, ils semblèrent se réveiller, et ils
s'aperçurent tout de même qu'ils avaient faim.
On resta longtemps à table, et, lorsque le dîner fut
fini, on oublia le clair de lune dans le bien-être de la causerie. Personne
d'ailleurs n'avait plus envie de sortir, et personne n'en parla. La grande lune
pouvait moirer de lueurs poétiques le mince petit flot de la marée montante
glissant déjà sur les sables avec son bruit d'eau qui court presque
imperceptible et terrifiant ; elle pouvait éclairer les remparts
serpentant autour du Mont, et, dans le décor unique de la baie illimitée,
luisante du frisson des clartés rampantes sur les dunes, illuminer l'ombre romantique
de tous les clochetons de l'Abbaye, - on n'avait plus envie de rien voir.
Il n'était même pas dix heures quand Mme Valsaci,
accablée de sommeil, parla de s'aller coucher. Et cette proposition fut
acceptée sans la moindre résistance. Après des adieux pleins de cordialité,
chacun rentra dans sa chambre.
André Mariolle savait bien qu'il ne dormirait
point ; il alluma ses deux bougies sur sa cheminée, ouvrit sa fenêtre et
regarda la nuit.
Tout son corps défaillait sous la torture d'une inutile
espérance. Il la savait là, tout près, séparée de lui par deux portes, et il
était presque aussi impossible de la rejoindre que d'arrêter ce flot de la mer
qui noyait tout le pays. Il avait dans la gorge un besoin de crier, et dans les
nerfs un tel supplice d'attente inapaisable et vaine, qu'il se demandait ce
qu'il allait faire, ne pouvant plus supporter la solitude de cette soirée de
stérile bonheur.
Tous les bruits peu à peu étaient morts dans l'hôtel et
dans la rue unique et tortueuse de la ville. Mariolle restait toujours accoudé
à sa fenêtre, sachant seulement que le temps passait, regardant la nappe
d'argent de la marée haute, et retardant sans cesse l'heure du lit, comme s'il
eût subi le pressentiment d'on ne sait quelle providentielle fortune.
Il lui sembla tout à coup qu'une main touchait sa
serrure. Il se retourna d'une secousse. Sa porte lentement s'ouvrait. Une femme
entra, la tête voilée d'une dentelle blanche et tout le corps enveloppé d'un de
ces grands manteaux de chambre qui semblent faits de soie, de duvet et de
neige. Elle referma avec soin la porte derrière elle ; puis comme si elle
ne l'eût pas vu, debout et foudroyé de joie dans le cadre clair de sa fenêtre,
elle marcha droit à la cheminée et souffla les deux bougies.