| Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText |
| Guy de Maupassant Notre Cœur IntraText CT - Lecture du Texte |
Dès qu'André Mariolle eut quitté Mme de Burne, le
charme mordant de sa présence s'évanouissant, il sentit en lui et autour de
lui, dans sa chair, dans son âme, dans l'air et dans le monde entier une espèce
de disparition de ce bonheur de vivre qui le soutenait et l'animait depuis
quelque temps.
Que s'était-il passé ? Rien, presque rien. Elle
avait été charmante pour lui à la fin de cette réunion, lui disant, par un ou
deux regards ; "Il n'y a que vous ici pour moi". Et pourtant il
sentait qu'elle venait de lui faire des révélations qu'il aurait voulu toujours
ignorer. Cela aussi n'était rien, presque rien ; et il demeurait cependant
stupéfait comme un homme qui découvre de sa mère ou de son père une action
suspecte, en apprenant que, depuis ces vingt jours, pendant ces vingt jours
qu'il avait cru donnés entièrement, voués par elle, comme par lui, minute par
minute au sentiment si neuf et si vif de leur tendresse éclose, elle avait
repris son existence ancienne, fait tant de visites, de démarches, de projets,
recommencé ces odieuses luttes de galanterie, combattu ses rivales, pourchassé
des hommes, reçu avec plaisir des compliments, et déployé toutes ses grâces
pour d'autres que pour lui.
Déjà ! Elle avait fait tout cela, déjà ! Oh,
plus tard, il n'aurait pas été surpris. Il connaissait le monde, les femmes,
les sentiments, il n'aurait jamais eu, étant assez intelligent pour tout
comprendre, des exigences excessives, ni des inquiétudes ombrageuses. Elle
était belle, née, faite pour plaire, pour recevoir des hommages, et entendre
des fadeurs. Parmi tous elle l'avait choisi, s'était donnée hardiment,
royalement. Il serait demeuré, il demeurerait quand même le serviteur
reconnaissant de ses caprices et le spectateur résigné de sa vie de jolie
femme. Mais quelque chose souffrait en lui, dans cette espèce de caverne
obscure du fond de l'âme où sont blotties les sensibilités délicates.
Il avait tort sans doute, et il avait toujours eu tort
ainsi depuis qu'il se connaissait. Il passait dans le monde avec trop de
prudence sentimentale. La peau de son âme était trop tendre. De là l'espèce
d'isolement dans lequel il avait vécu, par crainte des contacts et des
froissements. Il avait tort, car ces froissements viennent presque toujours de
ce qu'on n'admet pas, de ce qu'on ne tolère point chez les autres une nature
très différente de la nôtre. Il le savait, l'ayant souvent observé ; mais
il ne pouvait non plus modifier la vibration spéciale de son être.
Certes il n'avait rien à reprocher à Mme de
Burne ; car, si elle l'avait tenu éloigné de son salon et caché pendant
ces jours de bonheur donné par elle, c'était pour égarer les regards, tromper
les surveillances, être à lui plus sûrement ensuite. Pourquoi donc cette peine
entrée en son coeur ? Ah ! pourquoi ? C'est qu'il l'avait crue à
lui tout entière, et il venait de reconnaître, de deviner qu'il ne pourrait jamais
saisir et posséder la si grande surface de cette femme qui appartenait à tout
le monde.
Il s'avait d'ailleurs fort bien que toute la vie est
faite d'à peu près, et il s'y était jusqu'ici résigné, cachant son
mécontentement des satisfactions insuffisantes sous une sauvagerie volontaire.
Mais il avait pensé cette fois qu'il allait obtenir enfin le "tout à
fait" sans cesse espéré, sans cesse attendu. Le "tout à fait"
n'est point de ce monde.
Sa soirée fut mélancolique, et il se consolait par des
raisonnements de l'impression pénible qu'il avait éprouvée.
Quand il fut au lit, cette impression, au lieu de
diminuer, s'accrut, et, comme il ne laissait en lui rien d'inexploré, il
chercha les moindres origines des malaises nouveaux de son coeur. Ils
passaient, s'en allaient, revenaient comme de petits souffles de vent glacé,
éveillant en son amour une souffrance encore faible, lointaine, mais
inquiétante à la façon de ces vagues névralgies que fait naître un courant
d'air, menace du mal aux horribles crises.
Il comprit d'abord qu'il était jaloux, non plus
seulement comme un amoureux exalté, mais comme un mâle qui possède. Tant qu'il
ne l'avait pas revue au milieu des hommes, de ses hommes, il avait ignoré cette
sensation, tout en la prévoyant un peu, mais en la supposant différente, très
différente de ce qu'elle allait devenir. En retrouvant la maîtresse qu'il
supposait occupée de lui seul pendant ces jours de rendez-vous secrets et
fréquents, pendant cette période des premières étreintes qui aurait dû être
toute d'isolement et d'émotion ardente, en la retrouvant, autant et plus même
qu'avant de se donner, amusée et passionnée par toutes ses anciennes et futiles
coquetteries, par ce gaspillage de sa personne à tout venant, qui ne devait pas
laisser grand'chose d'elle-même au préféré, il se sentit jaloux encore plus par
la chair que par l'âme, non pas d'une façon vague, comme d'une fièvre qui
couve, mais d'une façon précise, car il douta d'elle.
Il douta d'abord par l'instinct, par une sensation de
méfiance glissée en ses veines plus qu'en sa pensée, par ce mécontentement
presque physique de l'homme qui n'est pas sûr de sa compagne. Après avoir douté
ainsi, il soupçonna.
Qu'était-il pour elle, après tout ? Un premier
amant, ou le dixième ? Le successeur direct du mari, M. de Burne, ou le
successeur de Lamarthe, de Massival, de Georges de Maltry, et le prédécesseur
du comte de Bernhaus, peut-être ? Que savait-il d'elle ? Qu'elle
était jolie à ravir, élégante plus qu'aucune autre, intelligente, fine, spirituelle,
mais changeante, vite lassée, fatiguée, dégoûtée, éprise d'elle-même avant tout
et insatiablement coquette. Avait-elle eu un amant - ou des amants avant
lui ? Si elle n'en avait pas eu, se serait-elle donnée avec cette
crânerie ? Où aurait-elle pris l'audace d'ouvrir la porte de sa chambre,
la nuit, dans une auberge ? Serait-elle venue ensuite avec cette facilité
dans la maison d'Auteuil ? Avant de s'y rendre, elle avait posé seulement
quelques questions de femme expérimentée et prudente. Il avait répondu en homme
circonspect, accoutumé à ces rencontres ; et aussitôt elle avait dit
"oui", confiante, rassurée, renseignée probablement par des aventures
précédentes.
Comme elle avait frappé avec une autorité discrète, à
cette petite porte derrière laquelle il attendait, lui, défaillant, le coeur
battant ! Comme elle était entrée sans émotion visible, préoccupée
uniquement de constater si on ne pouvait pas la reconnaître des maisons
voisines ! Comme elle s'était sentie chez elle, tout de suite, en ce logis
suspect, loué et meublé pour ses abandons ! Une femme, même hardie,
supérieure aux morales, dédaigneuse des préjugés, aurait-elle gardé cette
tranquillité en pénétrant, novice, dans tout l'inconnu du premier
rendez-vous ?
Le trouble mental, les hésitations physiques, la
crainte instinctive des pieds qui ne savent pas où ils vont, n'aurait-elle pas
senti tout cela si elle n'était point un peu experte en ces excursions d'amour,
et si la pratique de ces choses n'avait usé déjà sa native pudeur ?
Enfiévré de cette fièvre irritante, intolérable, que
les peines de l'âme éveillent dans la chaleur du lit, Mariolle s'agitait,
entraîné comme un homme qui glisse sur une pente par l'enchaînement de ses
suppositions. Parfois il essayait d'en arrêter la marche et d'en briser la
suite ; il cherchait, il trouvait, il savourait des réflexions justes et
rassurantes ; mais un germe de peur était en lui dont il ne pouvait
entraver l'accroît.
Pourtant qu'avait-il à lui reprocher ? Rien autre
chose que de n'être pas toute pareille à lui, de ne pas comprendre la vie comme
lui, et de n'avoir pas dans le coeur un instrument de sensibilité tout à fait
d'accord avec le sien.
Dès son réveil le lendemain, le désir de la revoir, de
fortifier près d'elle sa confiance en elle grandit en lui comme une faim, et il
attendit le moment convenable pour lui faire sa première visite officielle.
En le voyant entrer dans le salon des intimes, où,
seule, elle écrivait quelques lettres, elle vint à lui les deux mains
tendues :
- Ah ! bonjour, cher ami, dit-elle, avec un air de
joie si vive et si sincère que tout ce qu'il avait pensé d'odieux, dont l'ombre
flottait encore en son esprit, s'évapora sous cet accueil.
Il s'assit près d'elle, et il lui parla tout de suite
de la façon dont il l'aimait, car ce n'était plus la même chose qu'avant. Il
lui fit comprendre avec tendresse qu'il y a sur la terre deux races
d'amoureux : ceux qui désirent comme des fous et dont l'ardeur s'affaiblit
au lendemain du triomphe, et ceux que la possession asservit et capture, en qui
l'amour sensuel, se mêlant aux immatériels et inexprimables appels que le coeur
de l'homme jette parfois vers une femme, fait éclore la grande servitude de
l'amour complet et torturant.
Torturant, certes, et toujours, quelque heureux qu'il
soit, car rien ne rassasie, même aux heures les plus intimes, le besoin d'Elle
que nous portons en nous.
Mme de Burne l'écoutait charmée, reconnaissante, et
s'exaltant à l'entendre, s'exaltant comme au théâtre lorsqu'un acteur joue puissamment
son rôle, et que ce rôle nous émeut par l'éveil d'un écho, l'écho troublant
d'une passion sincère ; mais ce n'était pas en elle que criait cette
passion. Pourtant elle se sentait si contente d'avoir fait naître ce
sentiment-là, si contente que ce fût dans un homme capable de l'exprimer ainsi,
dans un homme qui lui plaisait décidément beaucoup, à qui elle s'attachait
vraiment, dont elle avait de plus en plus besoin, non pour son corps, non pour
sa chair, mais pour son mystérieux être féminin si avide de tendresse,
d'hommages, d'asservissement, si contente, qu'elle avait envie de l'embrasser,
de lui donner sa bouche, de se donner toute, pour qu'il continuât à l'adorer
ainsi.
Elle lui répondit sans feinte et sans pruderie, avec
l'adresse profonde dont certaines femmes sont douées, en lui montrant qu'il
avait fait aussi, en son coeur à elle, de grands progrès. Et, dans le salon, où
par hasard, ce jour-là, personne ne vint jusqu'au crépuscule, ils demeurèrent
en tête-à-tête à se parler de la même chose, en se caressant avec des mots qui
n'avaient pas le même sens pour leurs âmes.
On avait apporté les lampes quand Mme de Bratiane
parut. Mariolle se retira, et, comme Mme de Burne l'accompagnait dans le
premier salon, il lui demanda :
- Quand vous verrai-je là-bas ?
- Voulez-vous vendredi ?
- Mais oui. Quelle heure ?
- La même. Trois heures.
- A vendredi. Adieu. Je vous adore.
Pendant les deux jours d'attente qui le séparaient de
ce rendez-vous, il découvrit, il sentit l'impression du vide qu'il n'avait
jamais éprouvée ainsi. Une femme lui manquait, et rien qu'elle n'existait plus.
Et, comme cette femme n'était pas loin, était trouvable, que de simples
conventions sociales l'empêchaient de la rejoindre à tout instant, même de vivre
près d'elle, il s'exaspérait dans sa solitude, dans l'interminable écoulement
des moments qui passent parfois si lentement, de cette impossibilité absolue
d'une chose si facile.
Il arriva au rendez-vous le vendredi, trois heures trop
tôt ; mais attendre là où elle viendrait lui plaisait, soulageait son
énervement, après avoir tant souffert déjà de l'attendre mentalement en des
lieux où elle ne viendrait point.
Il s'installa près de la porte longtemps avant
qu'eussent tinté les trois coups tant désirés, et, lorsqu'il les eut entendus,
il commença à frémir d'impatience. Le quart sonna. Il regarda dans la ruelle,
prudemment, en glissant sa tête entre le battant et le portant. Elle était
déserte d'un bout à l'autre. Les minutes devenaient pour lui d'une lenteur
torturante. Il tirait sans répit sa montre, et, lorsque l'aiguille eut atteint
la demie, il avait dans l'âme l'impression d'être debout à cette place depuis
un temps incalculable. Il perçut soudain un brut léger sur les pavés, et les
petits coups frappés par le doigt ganté sur le bois, lui faisant oublier son
angoisse, l'émurent de reconnaissance pour elle.
Un peu essoufflée, elle demanda :
- Je suis bien en retard ?
- Non, pas trop.
- Figurez-vous que j'ai failli ne pas pouvoir venir. Ma
maison était pleine, et je ne savais comment m'y prendre pour mettre tout ce
monde à la porte. Dites-moi, êtes vous sous votre nom ici ?
- Non. Pourquoi cette question ?
- Afin de pouvoir vous envoyer une dépêche si j'avais
un empêchement invincible.
- Je m'appelle M. Nicolle.
- Très bien. Je ne l'oublierai pas. Dieu ! qu'il
fait bon dans ce jardin !
Les fleurs, entretenues, renouvelées, multipliées par
le jardinier qui voyait son client payer très cher sans résistance, bariolaient
le gazon de cinq grandes taches parfumées.
S'arrêtant devant un banc, contre une corbeille
d'héliotropes :
- Asseyons-nous un peu ici, dit-elle, je vais vous
raconter une histoire très drôle.
Et elle raconta un potin tout chaud dont elle était
encore émue. On disait que Mme Massival, l'ancienne maîtresse épousée par
l'artiste, exaspérée de jalousie, avait pénétré chez Mme de Bratiane au milieu
d'une soirée, pendant que la marquise chantait, accompagnée par le compositeur,
et avait fait une scène épouvantable : d'où fureur de l'Italienne,
surprise et joie des invités.
Massival, affolé, essaya d'emmener, d'entraîner sa
femme qui le frappait au visage, lui arrachait la barbe et les cheveux, le
mordait et déchirait ses vêtements. Cramponnée à lui, elle l'immobilisait,
tandis que Lamarthe et deux domestiques survenus au bruit s'efforçaient de
l'arracher aux griffes et aux dents de cette furie.
Le calme ne se rétablit qu'après le départ du ménage.
Depuis ce moment, le musicien était demeuré invisible, tandis que le romancier
témoin de cette scène la racontait partout avec une fantaisie très spirituelle
et amusante.
Mme de Burne en était fort agitée, tellement préoccupée
que rien ne l'en pouvait distraire. Les noms de Massival et de Lamarthe,
revenus sans cesse sur ses lèvres, agaçaient Mariolle.
- C'est tout à l'heure que vous avez appris cela ?
dit-il.
- Mais oui, il y a une heure à peine.
Il pensa avec amertume : "Et voilà pourquoi
elle est en retard."
Puis il demanda :
- Entrons-nous ?
Docile et distraite, elle murmura encore :
- Mais oui.
Quand elle l'eut quitté, une heure plus tard, car elle
était fort pressée, il retourna seul dans la petite maison solitaire et s'assit
sur une chaise basse, dans leur chambre. En tout son être, en toute son âme,
l'impression de ne l'avoir pas plus possédée que si elle n'était point venue
laissait une sorte de trou noir au fond duquel il regardait. Il n'y voyait
rien : il ne comprenait pas ; il ne comprenait plus. Si elle n'avait
point échappé à son baiser, elle venait du moins d'échapper à l'embrassement de
sa tendresse par une absence mystérieuse de la volonté d'être à lui. Elle ne
s'était pas refusée, elle ne s'était pas dérobée. Mais il semblait que son
coeur ne fût point entré avec elle. Il était resté quelque part, très loin,
flânant, distrait par de petites choses.
Il s'aperçut alors clairement qu'il l'aimait déjà avec
ses sens autant qu'avec son âme, plus peut-être. La déception de ses caresses
inutiles l'agitait d'une frénétique envie de courir derrière elle, de la
ramener, de la reprendre. Mais pourquoi ? à quoi bon ? puisque le
souci de cette mobile pensée était ailleurs ce jour-là ? Il devrait donc
attendre les jours et les heures où viendrait à cette fuyante maîtresse, ainsi
que ses autres caprices, le caprice d'être amoureuse.
Il rentra chez lui lentement, très las, à pas pesants,
les yeux sur le trottoir, fatigué de vivre. Et il songea qu'ils n'avaient pris
aucun rendez-vous prochain, ni chez elle, ni ailleurs.