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| Guy de Maupassant Notre Cœur IntraText CT - Lecture du Texte |
André Mariolle entra le premier chez Mme Michèle de
Burne. Il s'assit, et il contempla autour de lui ces murs, ces objets, ces
tentures, ces bibelots, ces meubles qu'il chérissait à cause d'elle, tout cet
appartement familier où il l'avait connue, trouvée et si souvent retrouvée, où
il avait appris à aimer, où il avait découvert en lui et senti croître, de jour
en jour, cette passion, jusqu'à l'heure de l'inutile victoire. Avec quelle
ardeur il l'avait attendue quelquefois en ce lieu coquet, fait pour elle, cadre
délicieux de cet être exquis ! Et comme il connaissait l'odeur de ce
salon, de ces étoffes, une douce odeur d'iris, aristocrate et simple ! Là
il avait tressailli de toutes les attentes, tremblé à toutes les espérances,
exploré toutes les émotions, et, pour finir, toutes les détresses. Il serrait,
comme les mains d'un ami qu'on abandonne, les bras du large fauteuil où il
avait si souvent causé avec elle en la regardant sourire et parler. Il aurait
voulu qu'elle ne vînt pas, que personne ne vînt, et rester là, seul, toute la
nuit, rêvant à son amour, comme on veille près d'un mort. Puis il serait parti,
dès l'aurore, pour longtemps, peut-être pour toujours.
La porte de la chambre s'ouvrit. Elle parut et vint à
lui, la main tendue. Il se maîtrisa et ne laissa rien voir. Ce n'était pas une
femme, mais un bouquet vivant, un inimaginable bouquet.
Une ceinture d'oeillets serrait sa taille et descendait
autour d'elle jusqu'à ses pieds, en cascades. Autour des bras nus et des
épaules courait une guirlande emmêlée de myosotis et de muguets, tandis que
trois orchidées féeriques semblaient sortir de sa gorge et caressaient la chair
pâle des seins de leur chair rose et rouge de fleurs surnaturelles. Ses cheveux
blonds étaient poudrés de violettes d'émail où luisaient de minuscules
diamants. D'autres brillants, tremblant sur des épingles d'or, scintillaient
comme de l'eau dans la garniture embaumés du corsage.
- J'aurai la migraine, dit-elle, mais tant pis !
ça me va bien.
Elle sentait bon, comme le printemps dans les
jardins ; elle était plus fraîche que ses guirlandes. André la regardait,
ébloui, et songeant qu'il serait aussi brutalement barbare de la prendre en ses
bras en ce moment que de piétiner un parterre épanoui. Leur corps ainsi n'était
plus qu'un prétexte à parures, un objet à orner : ce n'était plus un objet
à aimer. Elles ressemblaient à des fleurs, elles ressemblaient à des oiseaux,
elles ressemblaient à mille autres choses autant qu'à des femmes. Leurs mères,
toutes celles des générations passées, employaient l'art coquet pour aider la
beauté, mais elles cherchaient d'abord à plaire par la séduction directe de
leur corps, par la puissance naturelle de leur grâce, par l'irrésistible
attrait que la forme féminine exerce sur le coeur des mâles. Aujourd'hui, la
coquetterie était tout, l'artifice était devenu le grand moyen et aussi le but,
car elles s'en servaient plutôt même afin d'irriter les yeux des rivales et de
fouetter stérilement leur jalousie que pour la conquête des hommes.
A qui donc était destinée cette toilette, à lui
l'amant, ou à humilier la princesse de Malten ?
La porte s'ouvrit : on l'annonça.
Mme de Burne eut un élan vers elle ; et, tout en
veillant aux orchidées, elle l'embrassa, les lèvres entr'ouvertes, avec une
petite moue de tendresse. Ce fut un joli, un désirable baiser, donné et rendu à
plein coeur par les deux bouches.
Mariolle tressaillit d'angoisse. Pas une fois elle
n'était accourue à lui avec cette brusquerie heureuse ; jamais elle ne
l'avait embrassé ainsi, et par un revirement subit de sa pensée :
"Ces femmes-là ne sont plus faites pour nous," se dit-il avec fureur.
Massival parut, puis derrière lui M. de Pradon, le
comte de Bernhaus, puis Georges de Maltry, resplendissant de chic anglais.
On n'attendait plus que Lamarthe et Prédolé. On parla
du sculpteur, et toutes les voix formulèrent des éloges.
"Il avait ressuscité la grâce, retrouvé la
tradition de la Renaissance avec quelque chose de plus : la sincérité
moderne ; c'était, d'après M. Georges de Maltry, l'exquis révélateur de la
souplesse humaine." Ces phrases, depuis deux mois, couraient tous les
salons, allaient de toutes les bouches à toutes les oreilles.
Il parut enfin. On fut surpris. C'était un gros homme
d'un âge indéterminable, avec des épaules de paysan, une forte tête aux traits
accentués, couverte de cheveux et de barbe grisâtres, un nez puissant, des
lèvres charnues, l'air timide et embarrassé. Il portait ses bras un peu loin du
corps, avec une sorte de gaucherie, attribuable sans doute aux énormes mains
qui sortaient des manches. Elles étaient larges, épaisses, avec des doigts
velus et musculeux, des mains d'hercule ou de boucher ; et elles
semblaient maladroites, lentes, gênées d'être là, impossibles à cacher.
Mais la figure était éclairée par des yeux limpides,
gris et perçants, d'une vivacité extraordinaire. Eux seuls semblaient vivre en
cet homme pesant. Ils regardaient, scrutaient, fouillaient, jetaient partout
leur éclair aigu, rapide et mobile, et on sentait qu'une vive et grande
intelligence animait ce regard curieux.
Mme de Burne, un peu déçue, indiqua poliment un siège,
où l'artiste s'assit. Puis il resta là, confus, semblait-il, d'être venu dans
cette maison.
Lamarthe, introducteur adroit, voulant rompre cette
glace, s'approcha de son ami.
- Mon cher, dit-il, je vais vous montrer où vous êtes.
Vous avez vu d'abord notre divine hôtesse ; regardez maintenant ce qui
l'entoure.
Il montrait sur la cheminée un buste authentique de
Houdon, puis, sur un secrétaire de Boule, deux femmes enlacées et dansant, par
Clodion, et enfin sur une étagère, quatre statuettes de Tanagra choisies parmi
les plus parfaites.
Alors la figure de Prédolé s'éclaira soudain, comme
s'il eût retrouvé ses enfants dans un désert. Il se leva, puis marcha vers les
quatre antiques petites figures de terre ; et, quand il en saisit deux en
même temps dans ses formidables mains qui semblaient faites pour tuer des
boeufs, Mme de Burne eut peur pour elles. Mais, dès qu'il les eût touchées, on
eût dit qu'il les caressait, car il les maniait avec une souplesse et une
adresse surprenantes, en les faisant tourner dans ses doigts épais, devenus
agiles comme ceux d'un jongleur. A le voir ainsi les contempler et les palper,
on sentait qu'il avait dans l'âme et dans les mains, ce gros homme, une tendresse
unique, idéale et délicate pour toutes les petites choses élégantes.
- Sont-elles jolies ? demanda Lamarthe.
Alors le sculpteur les vanta comme s'il les eût
félicitées, et il parla des plus remarquables qu'il connût, en quelques mots,
d'une voix un peu voilée mais sûre, tranquille, au service d'une pensée claire
qui savait bien la valeur des termes.
Puis, conduit par l'écrivain, il inspecta les autres
bibelots rares que Mme de Burne avait réunis grâce aux conseils de ses amis. Il
les appréciait avec des étonnements et des joies en les découvrant en ce lieu,
et toujours il les prenait dans ses mains et les retournait légèrement en tous
sens, comme pour se mettre en tendre contact avec eux. Une statuette de bronze
était cachée dans un coin obscur, lourde comme un boulet ; il l'enleva
d'un seul poignet, l'apporta près d'une lampe, l'admira longuement, puis la
remit en place sans effort visible.
Lamarthe dit ;
- Est-il taillé pour lutter avec le marbre et la
pierre, ce gaillard-là !
On le regardait avec sympathie.
Un domestique annonça :
- Madame est servie.
La maîtresse de la maison prit le bras du sculpteur
pour passer dans la salle à manger, et, lorsqu'elle l'eut fait asseoir à sa
droite, elle lui demanda par courtoisie, comme elle eût interrogé l'héritier
d'une grande famille sur l'origine exacte de son nom :
- Votre art, monsieur, a aussi ce mérite, n'est-ce pas,
d'être l'aîné de tous les autres ?
Il répondit de sa voix tranquille :
- Mon Dieu ! madame, les bergers bibliques
jouaient de la flûte ; la musique semble donc plus ancienne, bien qu'à
notre sens la véritable musique ne date pas de loin. Mais la véritable
sculpture date de très loin.
Elle reprit :
- Vous aimez la musique ?
Il répondit avec une conviction grave :
- J'aime tous les arts.
Elle demanda encore :
- Sait-on quel fut l'inventeur du vôtre ?
Il réfléchit, et, avec une douceur d'accent, comme s'il
eût conté une histoire attendrissante :
- D'après la tradition hellénique, ce fut l'Athénien
Dédale. Mais la plus jolie légende est celle qui attribue cette découverte à un
potier de Sicyone nomme Dibutades. Sa fille Kora ayant dessiné, au moyen d'un
trait, l'ombre du profil de son fiancé, son père remplit cette silhouette d'argile
et la modela. Mon art venait de naître.
Lamarthe murmura : "Charmant". Puis,
après un silence, il reprit :
- Ah ! si vous vouliez, Prédolé !
- S'adressant ensuite à Mme de Burne :
- Vous ne vous figurez pas, madame, comme cet homme est
intéressant quand il parle de ce qu'il aime, comme il sait l'exprimer, le
montrer et le faire adorer.
Mais le sculpteur ne semblait pas disposé à poser ni à
pérorer. Il avait introduit entre sa chemise et son cou un des coins de sa
serviette pour ne pas tacher son gilet, et il mangeait son potage avec
recueillement, avec cette espèce de respect que les paysans ont pour la soupe.
Puis il but un verre de vin et se redressa, l'air plus
à l'aise, s'acclimatant.
De temps en temps, il essayait de se retourner, car il
apercevait, reflété dans une glace, un groupe tout moderne placé derrière lui,
sur la cheminée. Il ne le connaissait pas et cherchait à deviner l'auteur.
A la fin, n'y tenant plus, il demanda :
- C'est de Falguières, n'est-ce pas ?
Mme de Burne se mit à rire.
- Oui, c'est de Falguières. Comment avez-vous reconnu
cela dans une glace ?
Il sourit à son tour.
- Ah ! madame, je reconnais n'importe comment,
d'un seul coup d'oeil la sculpture des gens qui font aussi de la peinture, et
la peinture des gens qui font aussi de la sculpture. Ça ne ressemble pas du
tout à l'oeuvre d'un homme qui pratique exclusivement un seul art.
Lamarthe, voulant faire briller son ami, demanda des
explications, et Prédolé s'y prêta.
Il définit, raconta et caractérisa la peinture des
sculpteurs et la sculpture des peintres d'une façon si claire, originale et
neuve, avec sa parole lente et précise, que les regards l'écoutaient autant que
les oreilles. Faisant reculer sa démonstration à travers l'histoire de l'art,
et cueillant des exemples d'époque en époque, il remonta jusqu'aux premiers
maîtres italiens, peintres et sculpteurs en même temps, Nicolas et Jean de
Pise, Donatello, Lorenzo Ghiberti. Il indiqua des opinions curieuses de Diderot
sur le même sujet, et, pour conclure, cita les portes du Baptistère de
Saint-Jean de Florence, par Ghiberti, bas-reliefs si vivants et dramatiques
qu'ils ont plutôt l'air de toiles peintes.
De ses lourdes mains agitées devant lui comme si elles
eussent été pleines de matières à modeler, et devenues dans leurs mouvements
souples et légères à ravir les yeux, il reconstituait avec tant de conviction
l'oeuvre racontée qu'on suivait curieusement ses doigts faisant surgir
au-dessus des verres et des assiettes toutes les images inexprimées par sa
bouche.
Puis, comme on lui offrit des choses qu'il aimait, il
se tut et se mit à manger.
Jusqu'à la fin du dîner il ne parla plus beaucoup,
suivant à peine lui-même la conversation qui allait d'un écho de théâtre à une
rumeur politique, d'un bal à un mariage, d'un article de la Revue des Deux
Mondes au concours hippique récemment ouvert. Il mangeait bien et buvait
sec, sans en paraître ému, ayant la pensée nette, saine, difficile à troubler,
à peine excitable par le bon vin.
Lorsqu'on fut revenu dans le salon, Lamarthe, qui
n'avait pas obtenu du sculpteur tout ce qu'il en attendait, l'attira près d'une
vitrine pour lui montrer un objet inestimable, un encrier d'argent, pièce
cotée, classée, historique, ciselée par Benvenuto Cellini.
Ce fut une espèce d'ivresse qui s'empara du sculpteur.
Il contemplait cela comme on regarde le visage d'une maîtresse, et, saisi
d'attendrissement, il énonça, sur l'oeuvre de Cellini, des idées gracieuses et
fines comme l'art du divin ciseleur ; puis, sentant qu'on l'écoutait, il
se livra tout entier, et, assis sur un grand fauteuil, tenant et regardant sans
cesse le bijou qu'on venait de lui présenter, il raconta ses impressions sur
toutes les merveilles d'art connues par lui, mit à nu sa sensibilité, et rendit
visible l'étrange griserie que la grâce des formes faisait entrer par ses yeux
dans son âme. Pendant dix ans il avait parcouru le monde en ne regardant que du
marbre, de la pierre, du bronze et du bois sculptés par des mains géniales, ou
bien de l'or, de l'argent, de l'ivoire et du cuivre, vagues matières
métamorphosées en chefs-d'oeuvre sous les doigts de fées des ciseleurs.
Et lui-même il sculptait en parlant, avec des reliefs
surprenants et de délicieux modelés obtenus par la justesse des mots.
Les hommes, debout autour de lui, l'écoutaient avec un
intérêt extrême, tandis que les deux femmes, assises près du feu, paraissaient
s'ennuyer un peu et causaient à voix basse, de temps en temps, déconcertées de
ce qu'on pût prendre tant de goût à de simples contours d'objets.
Quand Prédolé se tut, Lamarthe, emballé et ravi lui
serra la main, et d'une voix amicale attendrie par l'émotion d'un amour
commun :
- Vrai, j'ai envie de vous embrasser, dit-il. Vous êtes
le seul artiste, le seul passionné et le seul grand homme d'aujourd'hui, le
seul qui aimez vraiment ce que vous faites, qui y trouvez du bonheur, qui n'en
êtes jamais las ni dégoûté. Vous maniez l'art éternel dans sa forme la plus
pure, la plus simple, la plus haute et la plus inaccessible. Vous enfantez le
beau par la courbe d'une ligne, et vous ne vous souciez pas d'autre chose. Je
bois un verre d'eau-de-vie à votre santé.
Puis la conversation redevint générale, mais
languissante, étouffée par les idées qui avaient passé dans l'air de ce joli
salon meublé d'objets précieux.
Prédolé s'en alla de bonne heure, en donnant pour
raison qu'il était au travail tous les matins au lever du jour.
Lorsqu'il fut parti, Lamarthe, enthousiasmé, demanda à
Mme de Burne :
- Eh bien ! comment le trouvez-vous ?
Elle répondit, en hésitant, d'un air mécontent et peu
séduit :
- Assez intéressant, mais raseur.
Le romancier sourit et pensa : "Parbleu, il
n'a pas admiré votre toilette, et vous êtes le seul de vos bibelots qu'il ait à
peine regardé". Puis, après quelques phrases aimables, il alla s'asseoir
auprès de la princesse de Malten, afin de lui faire la cour. Le comte de
Bernhaus s'approcha de la maîtresse de la maison, et, prenant un petit tabouret,
parut s'affaisser à ses pieds. Mariolle, Massival, Maltry et M. de Pradon
continuaient à parler du sculpteur, qui avait fait sur leurs esprits une forte
impression. M. de Maltry le comparait aux maîtres anciens, dont toute la vie
fut embellie et illuminée par l'amour exclusif et dévorant des manifestations
de la Beauté ; et il philosophait là-dessus, avec des phrases subtiles,
justes et fatigantes.
Massival, las d'écouter parler d'un art qui n'était
point le sien, se rapprocha de Mme de Malten et s'assit auprès de Lamarthe, qui
lui céda bientôt la place pour aller rejoindre les hommes.
- Partons-nous ? dit-il à Mariolle.
- Oui, bien volontiers.
Le romancier aimait parler, la nuit, sur les trottoirs
en reconduisant quelqu'un. Sa voix brève, stridente, mordante, semblait
s'accrocher et grimper aux murs des maisons. Il se sentait éloquent et
clairvoyant, spirituel et imprévu en ces tête-à-tête nocturnes, où il
monologuait plutôt qu'il ne causait. Il y obtenait pour lui-même des succès
d'estime qui lui suffisaient, et il se préparait au bon sommeil par cette
légère fatigue des poumons et des jambes.
Mariolle, lui, était à bout de forces. Toute sa misère,
tout son malheur, tout son chagrin, toute son irrémédiable déception
bouillonnaient en son coeur depuis qu'il avait franchi cette porte.
Il n'en pouvait plus, il n'en voulait plus. Il allait
partir pour ne point revenir.
Quand il prit congé de Mme de Burne, elle lui dit adieu
d'un air distrait.
Les deux hommes se trouvèrent seuls dans la rue. Le
vent ayant tourné, le froid de la journée avait cessé. Il faisait chaud et
doux, ainsi qu'il fait doux deux heures après une giboulée, au printemps. Le
ciel, plein d'étoiles, vibrait comme si, dans l'espace immense, un souffle
d'été eût avivé le scintillement des astres.
Les trottoirs étaient redevenus gris et secs, tandis
que, sur les chaussées, des flaques d'eau luisaient encore sous le gaz.
Lamarthe dit :
- Quel homme heureux, ce Prédolé !... Il n'aime
qu'une chose, son art, ne pense qu'à cela, ne vit que pour cela, et cela
emplit, console, égaye, fait heureuse et bonne existence. C'est vraiment un
grand artiste de la vieille race. Ah ! il ne s'inquiète guère des femmes,
celui-là, de nos femmes à colifichets, à dentelles et à déguisements. Avez-vous
vu comme il a fait peu d'attention à nos deux belles dames, qui étaient
pourtant très séduisantes ? Mais il faut de la pure plastique, à lui, et
non de l'artificiel. Il est vrai que notre divine hôtesse l'a jugé
insupportable et imbécile. Pour elle, un buste de Houdon, des statuettes de
Tanagra ou un encrier de Benvenuto ne sont que les petites parures nécessaires
à l'encadrement naturel et riche d'un chef-d'oeuvre qui est Elle : Elle et
sa robe, car sa robe fait partie d'Elle ; c'est la note nouvelle qu'elle
donne chaque jour à sa beauté. Comme c'est futile et personnel, une
femme !
Il s'arrêta ; en frappant le trottoir d'un coup de
canne si sec que le bruit courut quelque temps dans la rue. Puis il
continua :
- Elles connaissent, comprennent et savourent ce qui
les fait valoir : la toilette et le bijou qui changent de mode tous les
dix ans ; mais elles ignorent ce qui est d'une sélection rare et
constante, ce qui exige une grande et délicate pénétration artiste, et un
exercice désintéressé, purement esthétique de leurs sens. Elles ont d'ailleurs
des sens très rudimentaires, des sens de femelles, peu perfectibles,
inaccessibles à ce qui ne touche pas directement l'égotisme féminin qui absorbe
tout en elles. Leur finesse est de sauvage, d'indien, de guerre, de piège.
Elles sont même presque impuissantes à goûter les jouissances matérielles
d'ordre inférieur qui exigent une éducation physique et une attention raffinée
d'un organe, comme la gourmandise. Quand elles arrivent, par exception, à
respecter la bonne cuisine, elles demeurent toujours incapables de comprendre
les grands vins, qui parlent seulement au palais des hommes, car le vin parle.
Il donna sur le pavé un nouveau coup de canne, qui
scanda ce dernier mot, et mit un point à sa phrase.
Puis il reprit :
- Il ne faut pas leur demander tant d'ailleurs. Mais
cette absence de goût et de compréhension qui obscurcit leur vue intellectuelle
quand il s'agit de choses élevées, les aveugle souvent bien davantage encore
quand il s'agit de nous. Il est inutile, pour les séduire, d'avoir de l'âme, du
coeur, de l'intelligence, des qualités et des mérites exceptionnels, comme
autrefois, où on s'éprenait d'un homme pour sa valeur et son courage. Celles
d'aujourd'hui sont des cabotines, les cabotines de l'amour, répétant de chic
une pièce qu'elles jouent par tradition et à laquelle elles ne croient plus. Il
leur faut des cabotins pour leur donner la réplique et mentir leur rôle comme
elles. J'entends par cabotins les pitres du monde ou d'ailleurs.
Ils marchèrent quelques moments en silence, l'un à côté
de l'autre. Mariolle l'avait écouté avec attention, répétant mentalement ses
phrases, l'approuvant de toute sa douleur. Il savait, d'ailleurs, qu'une sorte
d'aventurier italien venu pour donner des assauts à Paris, le prince Epilati,
gentilhomme de salles d'armes, dont on parlait partout et dont on vantait
beaucoup l'élégance et la souple vigueur, exhibées au high-life et à la
cocoterie d'élite sous des maillots collants de soie noire, accaparait en ce
moment l'attention et la coquetterie de la petite baronne de Frémines.
Comme Lamarthe continuait à se taire, il lui dit :
- C'est notre faute ; nous choisissons mal, il y a
d'autres femmes que celles-là !
Le romancier répliqua :
- Les seules encore capables d'attachement sont les
demoiselles de magasin ou les petites bourgeoises sentimentales, pauvres et mal
mariées. J'ai porté quelquefois secours à une de ces âmes en détresse. Elles
sont débordantes de sentiment, mais de sentiment si vulgaire que le troquer
contre le nôtre c'est faire l'aumône. Or je dis que dans notre jeune société
riche, où les femmes n'ont envie et besoin de rien et n'ont d'autre désir que
d'être un peu distraites, sans dangers à courir, où les hommes ont réglementé
le plaisir comme le travail, je dis que l'antique, charmant et puissant attrait
naturel qui poussait jadis les sexes l'un vers l'autre a disparu.
Mariolle murmura :
- C'est vrai.
Son envie de fuir s'accrut, de fuir loin de ces gens,
de ces fantoches qui mimaient, par désoeuvrement, la vie passionnée, belle et
tendre d'autrefois, et ne goûtaient plus rien de sa saveur perdue.
- Bonsoir ! dit-il, je vais me coucher.
Il rentra chez lui, s'assit à sa table, et
écrivit :
Adieu, madame. Vous rappelez-vous ma première
lettre ? Je vous disais adieu aussi ; mais je ne suis pas parti.
Comme j'ai eu tort ! J'aurai quitté Paris quand vous recevrez celle-ci.
Ai-je besoin de vous expliquer pourquoi ? Les hommes comme moi ne devraient
jamais rencontrer les femmes comme vous. Si j'étais un artiste et si mes
émotions pouvaient être exprimées de manière à m'en soulager, vous m'auriez
peut-être donné du talent ; mais je ne suis rien qu'un pauvre garçon en
qui est entré, avec mon amour pour vous, une atroce et intolérable détresse.
Quand je vous ai rencontrée, je ne me serais pas cru capable de sentir et de
souffrir de cette façon. Une autre, à votre place, aurait versé en mon coeur
une allégresse divine en le faisant vivre. Mais vous n'avez pu que le torturer.
C'est malgré vous, je le sais ; je ne vous reproche rien, et je ne vous en
veux pas. Je n'ai même pas le droit de vous écrire ces lignes. Pardonnez-moi.
Vous êtes ainsi faite que vous ne pouvez pas sentir comme je sens, que vous ne pouvez
pas seulement deviner ce qui se passe en moi quand j'entre chez vous, quand
vous me parlez et quand je vous regarde. Oui, vous consentez, vous m'acceptez,
et vous m'offrez même un paisible et raisonnable bonheur dont je devrais vous
remercier à genoux toute ma vie. Mais je n'en veux pas. Ah ! quel amour,
horrible et torturant, celui qui demande sans cesse l'aumône d'une chaude
parole ou d'une caresse émue, et qui ne la reçoit jamais ! Mon coeur est
vide comme le ventre d'un mendiant qui courut longtemps, la main tendue,
derrière vous. Vous lui avez jeté de belles choses, mais pas de pain. C'est du
pain, c'est de l'amour qu'il me fallait. Je m'en vais misérable et pauvre,
pauvre de votre tendresse, dont quelques miettes m'auraient sauvé. Je n'ai plus
rien au monde qu'une pensée cruelle attachée à moi et qu'il faut tuer. C'est ce
que je vais essayer de faire.
Adieu, madame. Pardon, merci, pardon. Ce soir encore,
je vous aime de toute mon âme. Adieu, madame.