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XL
Marchenoir
sortit de la gare de Paris, au point du jour, son léger bagage à la main. Il
avait besoin de marcher, de se piétiner lui-même sur les pavés et le bitume de
cette ville de damnation, où chaque rue lui rappelait une escale du pèlerinage
aux enfers qui avait été sa vie.
Il
sentit, avec toute la vigueur renouvelée de ses facultés impressionnelles, le
despotisme de cette patrie. Il faut avoir vécu par l'âme et par l'esprit
dans cet ombilic de l'intellectualité humaine, y avoir écorché vives ses
illusions et ses espérances, et ensuite avoir trouvé le moyen de garder un
tronçon de coeur, pour comprendre la volupté d'inhalation de cette atmosphère
empoisonnée par deux millions de poitrines, après une absence un peu prolongée.
L'homme, naturellement esclave, se rebaigne, alors, avec délices, dans le
cloaque cent fois maudit et relèche, avec un attendrissement canin, les
semelles cloutées qui se posèrent si souvent sur sa figure...
Marchenoir
méprisait, haïssait Paris, et cependant il ne concevait habitable aucune autre
ville terrestre. C'est que l'indifférence de la multitude est un désert plus
sûr que le désert même, pour ces coeurs altiers qu'offense la salissante
sympathie des médiocres. Puis, sa double vie affective et intellectuelle avait
réellement débuté dans ces amas d'épluchures, où des chiens, -- probablement
crevés, aujourd'hui, -- s'étaient étonnés, naguères, de le voir picorer sa
subsistance. Sa genèse morale avait commencé au milieu de ces balayeurs
matutinaux et de ces voitures maraîchères qui descendent en furie vers les
Halles, pour arriver à l'ouverture de la grande Gueule. Autrefois, quand
s'achevait une de ces transperçantes nuits qui paraissaient avoir trois cent
soixante heures au vagabond sans linge et sans asile, il se souvenait,
maintenant, d'avoir espéré, quand même, et d'avoir dilaté son rêve imprécis
dans le frisson de semblables aurores.
Ici,
sur ce banc du boulevard Saint-Germain, devant Cluny, il s'était assis, une
fois, au petit jour, il y avait bien vingt ans ! Il n'avait plus la force de
marcher et, d'ailleurs, il était arrivé, n'allant nulle part. Il
assignait le soleil à comparaître, ne fût-ce que par pitié, et faisait semblant
de ne pas dormir pour échapper à la sollicitude des argousins, lorsqu'un être
plus triste encore était venu s'asseoir à côté de lui. C'était une fille
errante, épuisée d'une recherche vaine et sur le point de rentrer. La
physionomie du noctambule avait remué, par quelque endroit, le déplorable coeur
sans tige de cette flétrie, qui voulut savoir ce qu'il était et ce qu'il
faisait là.
--
Pauvre monsieur, lui dit-elle, venez chez moi, je ne suis qu'une malheureuse,
mais je peux bien vous donner mon lit pour quelques heures ; je couche avec
tout le monde pour de l'argent, c'est vrai, mais je ne suis pas une dégoûtante
et je ne veux pas vous laisser sur ce banc.
Ces
amours de fange et de misère avaient duré une demi-journée et il n'avait jamais
pu revoir sa samaritaine. C'était un des souvenirs qui attendrissaient le plus
Marchenoir.
De
Cluny à l'Observatoire, en remontant le boulevard Saint-Michel, il retrouvait
ainsi, à chaque pas, d'indélébiles impressions, car c'était ce quartier qu'il
avait le plus souvent parcouru dans les sinistres croisières nocturnes de son
adolescence. Quand il fut arrivé au carrefour et presque à l'entrée de la rue
Denfert-Rochereau, où demeurait Leverdier, qu'il avait, non sans combat, résolu
de voir tout d'abord, avant de rentrer chez lui, -- une palpitation le secoua
en apercevant le restaurant banal, théâtre de sa première rencontre avec la Ventouse,
devenue, par lui, cette sublime Véronique essuyant la Face du Sauveur. Il fut,
à l'instant, ressaisi de tout son trouble et d'une crainte plus grande de
l'inconnu. Son ami lui parut un homme infiniment redoutable qui allait
prononcer de définitives choses et il monta son escalier avec tremblement.
Après
les premiers cris et la première étreinte, ces deux êtres si singuliers, chacun
en son genre, s'assirent l'un en face de l'autre, les mains dans les mains,
haletants, pantelants, larmoyants, bégayants : -- Mon cher ami ! -- Mon bon
Georges ! -- tous deux, déjà ! sentant monter, du fond même de leur joie
l'impossibilité de l'exprimer, -- comme si les bourgeois avaient raison et
qu'il existât une jalouse prohibition de l'infini contre tous les sentiments
absolus !
--
Mais j'y pense, cria Leverdier, en se levant avec précipitation, tu dois avoir
besoin de prendre quelque chose, je viens justement de faire du café et je
possède d'excellent genièvre. Tu vas être servi à l'instant.
Marchenoir,
silencieux, frémissant, n'osant interroger, remarquait que le nom de Véronique
n'avait pas encore été prononcé. Il observait aussi que l'empressement de son
ami était quelque peu fébrile et tumultueux et qu'en somme il aurait fallu dix
fois moins de temps pour servir la plus grande tasse du meilleur café de la
terre.
Tout
à coup, il alla vers lui et, lui posant ses deux mains, sur les épaules : --
Georges, dit-il, il y a quelque chose, je veux le savoir.
Leverdier
avait à peu près son âge. C'était un de ces nègres blonds, lavés au safran des
étoiles et frottés d'un pastel sang, qui plaisent aux femmes beaucoup plus
qu'aux hommes, ordinairement mieux armés contre les surprises de la face
humaine. Le trait dominant de sa vibratile physionomie était les yeux, comme
chez Marchenoir. Mais, au contraire de ces clairs miroirs d'extase, allumables
seulement au foyer de quelque émotion profonde, les siens étaient
perpétuellement dardants et perscrutateurs, comme ceux d'un pygargue en chasse ou
d'un loup-cervier. Nul éclair de férocité, pourtant. De toute cette figure
transsudait, au contraire, une bonté joyeuse et active, dont l'expression
valait un miracle, et l'intensité même de son regard était un simple effet de
la merveilleuse attention de son coeur. A peine une vague ironie relevait-elle,
parfois, la commissure et remontait plisser le coin de l'oeil droit.
Visiblement, la palette de cette âme était au grand complet, à l'exception
d'une seule couleur, le noir, dont un déluge de ténèbres n'aurait pu
réparer l'absence. Cet homme avait évidemment reçu pour vocation d'être le
grand public consolateur, à lui tout seul, et pour l'unique virtuose qui pût se
passer d'applaudissements vulgaires.
Le
contraste était saisissant quand on les voyait ensemble, chacun d'eux
paraissant avoir précisément tout ce qui manquait à l'autre. De taille moyenne
tous deux, Marchenoir offrait l'aspect d'un molosse dont l'approche était à
faire trembler, mais que le premier élan de sa colère pouvait porter dans un
gouffre, s'il manquait sa proie. Leverdier, au contraire, frêle d'apparence,
mais légèrement félin sous le cimier de ses cheveux crépus, et trempé, depuis
son enfance, dans toutes les pratiques du sport, avait des ressources d'art qui
en eussent fait un voltigeur auxiliaire des plus à craindre pour l'ennemi
commun, si on se fût avisé de les attaquer. Et on devinait qu'il devait en être
ainsi de leur coalition morale.
Le
pauvre lynx, se voyant happé, essaya d'abord de baisser les yeux, mais
aussitôt, sa loyale et vaillante âme les lui fit ouvrir et les deux intimes
plongèrent ainsi, l'un dans l'autre, quelques secondes.
--
Eh bien, oui ! répondit-il nerveusement, il y a une chose... sans nom. Tu as
écrit une lettre insensée à Véronique et la pauvre fille s'est défigurée
pour te dégoûter d'elle.
A
cet énoncé inouï, Marchenoir tourna sur lui-même et, s'éloignant obliquement, à
la façon d'un aliéné, les deux bras croisés sur sa tête, se mit à exhaler des
rauquements horribles qui n'étaient ni des sanglots ni des cris. Il sortit de
lui des ondes de douleur, qui s'épandirent par la chambre et vinrent peser
comme une montagne sur le tremblant Leverdier. Transpercé de compassion, mais
impuissant, cet ami véritable se courba, et s'appuya le visage sur le marbre de
la cheminée pour cacher ses pleurs.
Cette
scène dura près d'un quart d'heure. Alors les gémissements énormes
s'arrêtèrent. Marchenoir s'approcha de la table et, prenant la bouteille de
gin, remplit la moitié d'un verre qu'il vida d'un trait.
-- Georges,
dit-il ensuite, d'une voix extraordinairement douce, essuie tes yeux et
donne-moi du café... Très bien... Assieds-toi ici, maintenant, et raconte par
le menu. Désormais, je peux tout entendre.
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