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Oh ! comme vous avez l'air sérieux, ce matin, monsieur le comte de
Pylade, est-ce que nous aurions des inquiétudes sur la chère santé de
monseigneur le marquis d'Oreste ?
Tels
furent les premiers mots d'Alcide Lerat, la plus décevante contrefaçon
d'imbécile qu'on ait jamais vue. Il avait gardé de son éducation de séminariste
raté tout un stock de ce genre de facéties, insupportablement chantonnées en
soprano mineur, avec l'accompagnement ordinaire d'une goguenarde révérence.
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Monsieur Lerat, répondit Leverdier qui se sentait sur le point de n'avoir plus
une goutte de patience dans les veines, je suis très pressé et incapable, pour
l'instant, de savourer vos délicieuses plaisanteries. Je vous prie de m'excuser
et d'aller au diable, s'il vous plaît.
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Nous y sommes tous, au diable, repartit le fâcheux, puisqu'il est le Prince de
ce monde, mais vous me recevez si mal que j'ai bonne envie de garder pour moi
une communication intéressante dont je voulais vous charger pour votre ami
Marchenoir.
A ce
nom, Leverdier devint attentif. Certes, il n'attendait, en général, rien de bon
de son interlocuteur, mais il le savait une citerne d'informations, souvent
étonnantes, et se disait qu'une eau très pure peut sortir quelquefois des gargouilles
les plus hideuses, en temps d'orage.
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Vous avez, dit il, quelque chose d'intéressant pour Marchenoir ?
L'autre,
s'appuyant alors à deux mains sur la poignée de sa canne, aussi lamentable que
lui, et s'infléchissant vers son auditeur, comme un vieil arbre congratulé, --
sans quitter une seconde son sourire à claques sempiternel, -- se mit à zézayer
à la façon d'un enfant de choeur qu'une circonstance calamiteuse aurait investi
de quelque secret important pour la prospérité de la fabrique.
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Votre ami aime à se faire désirer autant qu'une jolie femme. Il se cache comme
un ours et tout le monde s'en plaint. J'ai rencontré, cette semaine, Beauvivier
qui voudrait le voir. Je crois que son intention est de lui confier l'article
de tête du Pilate, pour tracasser un peu les imbéciles de l'Univers.
Si votre Caïn ne profite pas de l'occasion, il méritera d'errer, comme son
homonyme biblique, "sur la face de la terre", car ils ont besoin de
lui au Pilate. Vous qui êtes un homme pratique, vous devriez lui conseiller
de se limer les ongles et l'empêcher de faire des sottises. Beauvivier a daigné
me dire qu'il comptait sur moi pour le lui amener. Il paraît croire que je suis
dans les petits papiers de ce riverain du Danube. A propos, est-il revenu,
seulement, de son voyage édifiant ?
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Oui, affirma rêveusement Leverdier, mais n'allez pas chez lui, je me charge de
votre ambassade.
Cette
communication lui donnait fort à penser. Il fallait que le tout-puissant Pilate,
l'universel journal des gens bien élevés, se sentît diablement anémié
pour invoquer le réactif d'un tel moxa ! Dans ce cas..
A ce
moment, il s'aperçut que le séduisant Alcide avait pris une pose connue. Ayant,
au préalable, inspecté, en sifflotant, l'état du ciel et ramené sur ses tempes,
du bout des doigts en pincettes de sa main gauche, quelques mèches
indisciplinées, il avait finalement abaissé cette main à la hauteur présumée de
l'organe des sentiments généreux et la tenait maintenant, ouverte et dardée
contre la poitrine, de son adversaire.
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C'est juste, fit celui-ci, j'oubliais ! Et, tirant son porte-monnaie, il laissa
tomber une pièce de cinquante centimes dans cette sébile à remontoir, qui
déshonore, avec la plus horologique exactitude, la mendicité chrétienne.
Lerat
ne voulut pas s'éloigner, pourtant, sans avoir compissé son bienfaiteur d'un
dernier avis. En conséquence, il exhala ces prototypiques admonitions :
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Si votre ami veut réussir au Pilate, il faudrait lui recommander de ne
plus tant faire la bête féroce. S'il sait plaire à Beauvivier, sa fortune est
faite. Il ne manque pas de talent, quand il veut se modérer et ne pas employer
continuellement ses abominables expressions scatologiques. C'est ce qui a perdu
ce butor de Veuillot, qui a toujours rebuté mes réprimandes et qui s'en trouve
joliment bien, n'est-ce pas ? aujourd'hui qu'il est crevé de son venin ! Voyez
Labruyère et Massillon. Ils en disent plus en une seule phrase décente que tous
vos épileptiques en deux cents lignes. Persuadez-lui donc de lire mon livre sur
la Table chez tous les peuples, que vous devez avoir dans votre
bibliothèque. Il apprendra ce que c'est que la vraie force unie à la
distinction.
L'odieux
personnage avait cessé de sourire. Il flottait en dérive sur son propre fleuve,
avec la majesté d'un Dieu. Ayant envoyé, du bout de ses doigts exorables, un
tout petit geste miséricordieux, il s'éloigna, plein de sa puissance, la canne
sous l'aisselle, les deux mains cléricalement croisées dans l'intérieur de ses
manches et le buste jeté eu avant, à la remorque de son museau, ayant lair,
parfois, de soubresauter proditoirement, de son lamentable derrière.
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Dans ce cas, poursuivit en lui-même Leverdier, pour qui cette retraite savante
avait été une beauté perdue, Marchenoir pourrait, en un instant, reconquérir la
grande publicité. Ne parvînt-il à lancer qu'un tout petit nombre d'articles, il
ressaisirait bientôt, par le moyen d'un journal si retentissant, le groupe
intellectuel ameuté naguère par ses audaces et que son silence, depuis tant de
mois, a dispersé. Puis, quelle revanche contre tous les lâches qui le croient
vaincu ! Cette vermine de Lerat doit avoir dit la vérité. Il a les plus basses
raisons du monde pour désirer de toutes ses forces qu'un brûlot formidable soit
lancé, n'importe de quelle main, sur les cuisines de la presse catholique. Il a
même dû travailler fortement Beauvivier dans ce sens et lui faire gober la
nécessité d'être l'inventeur de Marchenoir. Properce, d'ailleurs, en
sage roublard, s'est soigneusement préservé d'écrire, et s'est contenté de nous
décocher cet éclaireur qui pouvait, à toute fortune, encaisser les rentrées de
coups de semelle d'une indignation présumable et qui allait, évidemment, rue
des Fourneaux, quand je l'ai rencontré.
Leverdier
résolut de voir, le jour même, Properce Beauvivier, le poète-romancier sadique,
devenu depuis peu, directeur et rédacteur en chef du Pilate. Il le
connaissait à peine, mais il voulait, autant que possible, pénétrer son jeu et
préparer, avec un extrême soin, la négociation, -- Marchenoir ayant plusieurs
fois exprimé très haut son mépris pour ce marécagier superbe, lequel devait
avoir un fier besoin de pimenter son limon pour s'être déterminé à faire des
avances à ce cormoran. Il était à craindre, aussi, qu'on ne tendît l'échelle au
désespéré que pour l'induire à se rompre définitivement la barre du cou sur
quelque échelon pourri. Sans doute, il eût été fort imprudent de chercher à
pressentir cet infâme juif sur la vitale question d'argent. Ses pratiques, à
cet égard, devaient ressembler à celles de son prédécesseur, le fameux Magnus
Conrart, dont le répugnant suicide fit tant de bruit, et qui frappait d'une
énorme redevance de prélibation les émoluments des rédacteurs de passage, qu'il
savait crevants de faim et réduits à se contenter d'un salaire quelconque.
Mais,
à défaut d'une sécurité budgétaire immédiate, il était absolument indispensable
d'assurer, au moins, l'indépendance de l'écrivain, Marchenoir n'étant plus du
tout le petit jeune homme trop heureux d'acheter l'insertion de son vocable patronymique
dans un grand journal, au prix de n'importe quelle charcutière émasculation de
sa pensée.
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