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LI
Le
lendemain, Marchenoir et Leverdier se retrouvaient, à cinq heures, au café
Caron, à l'angle de la rue des Saints-Pères et de la rue de l'Université, en
face de l'une des quarante mille succursales du Mont-de-Piété littéraire de
Calmann-Lévy. C'est un café de vieillards vertueux, qui paraît avoir voulu
remplacer, dans ce quartier, l'ancien café Tabouret, inconnu de la
génération nouvelle, où s'abreuvèrent, autrefois, tant de pinceaux et de
porte-plumes illustres, et dont le nom même, depuis dix ans, est parfaitement
oublié. Les deux amis se donnaient, quelquefois, rendez-vous dans ce café
qu'ils préféraient à tout autre, à cause du parfait silence observé par les
trois ou quatre journalistes centenaires qu'on est toujours assuré d'y
rencontrer, et qui forment incompréhensiblement la base essentielle des
opérations commerciales de l'établissement.
Leverdier,
venu le premier, vit arriver Marchenoir, tel qu'il l'avait quitté quelques
heures auparavant, pâle et mélancolique, mais visiblement détendu. La présence réelle
de Véronique, si changée que fût la sainte fille, avait suffi pour pacifier le
malheureux homme.
--
Je me fais à ce nouveau visage, dit-il après un moment. Elle est belle encore, notre
Véronique. Tu la verras bientôt du même oeil que moi, cher ami. La première
impression a été terrible. J'ai cru que j'allais mourir. Puis, je ne sais quelle
vertu est sortie d'elle, mais il m'a semblé qu'un dôme de paix descendait sur
nous. En un instant, toute angoisse a disparu et je pense que mes larmes ont
emporté d'un seul coup toutes mes douleurs, tandis que je sanglotais sur elle,
hier matin, la tenant dans mes bras. Aussitôt après, tu le sais déjà, j'ai
dormi vingt heures pour la première fois de ma vie. C'était à croire que je ne
me réveillerais jamais... Et quel sommeil du Paradis, rafraîchissant,
béatifique, sans rêves précis, sans visions distinctes, lucide pourtant, à la
manière d'un crépuscule de vermeil réfracté dans les eaux limpides d'un lac, au
fond duquel s'ouvriraient les yeux ravis d'un plongeur ! J'ai eu comme la
sensation confuse, délicieusement indicible, à la fois spirituelle et physique,
d'être immergé dans une crique lunaire comblée de mes pleurs... A mon réveil,
j'ai tout de suite rencontré le magnifique regard de ma chère sacrifiée qui
jubilait de me voir dormir ainsi, et son aspect ne m'a causé ni surprise, ni
douleur, mais au contraire, une sorte d'attendrissement très doux, composé,
j'imagine, de pitié fraternelle et d'enthousiasme religieux fondus ensemble en
un seul transport intérieur, absolument chaste !... Te rappelles-tu, Georges,
ces mystérieux oiseaux qui nous firent tant rêver, un jour, au jardin
d'acclimatation, et qu'on nomme exactement colombes poignardées, à cause
de la tache de sang qu'elles portent au milieu de leur gorge blanche ? Nous
fûmes très étonnés, tu t'en souviens, de ce pléonasme inouï de symbolisme, en
l'exceptionnelle créature qui ne se contente pas de signifier l'Amour, mais qui
s'ingère, par surcroît, d'en afficher le stigmate. Eh bien ! Véronique sera ma
colombe blessée, telle que je l'ai vue ce matin, dans la surnaturelle clarté de
mon âme renouvelée par la vertu de son sacrifice. Mais voilà que je fais des
phrases et tu as, sans doute, beaucoup à me dire. L'as-tu découvert, enfin, ce
trafiquant de laitance humaine ?
--
Beauvivier ! oui, je le quitte à l'instant, répondit en riant Leverdier. Ce dernier
mot me rassure plus que tout le reste, mon cher Caïn. Si tu retrouves ta verve
méchante, nous ne sommes pas près de te perdre. Furieux de l'avoir manqué hier
et ne me souciant pas de droguer indéfiniment dans sa boutique, j'avais
mentionné sur ma carte que je venais de ta part. J'ai été reçu immédiatement.
Mon ami, l'affaire est sûre. Le Pilate a besoin de toi. Beauvivier ne
s'est même pas donné la peine de me le cacher. Au fond, j'ai cru démêler que tu
étais surtout nécessaire, en ce moment, pour évincer quelqu'un, Loriot,
peut-être, dont il m'a parlé incidemment, comme d'une ordure des plus
encombrantes, mais d'un balayage instantané fort difficile, ayant été fientée
par le trop copieux défunt, avec une attention particulière. Mais cela même est
d'un bon augure.
Personnellement,
je connais très peu Beauvivier, que j'ai vu aujourd'hui pour la troisième fois.
Mais j'ai des informations. C'est le plus infâme des hommes et, pour tout dire,
sa bienveillance est plus à craindre que son inimitié déclarée. C'est une
espèce de Judas-don-Juan, mâtiné d'Alphonse et de Tartufe. Sa vie est un tissu
d'abominations et de trahisons. On est forcé de se désinfecter au phénol, comme
un cadavre, quand on a été regardé par lui. Eh bien ! il paraît que cet être a,
néanmoins, une qualité, la plus rare en ce temps-ci : il aime la littérature,
et voilà ce qui le rachète. Peut-être a-t-il réellement le projet d'élever un
peu la rédaction du Pilate que Magnus avait abaissée jusqu'à lui,
c'est-à-dire au-dessous de tout. -- J'ai lu tout ce que M. Marchenoir a écrit,
m'a-t-il dit, je ne lui connais pas de supérieur, à l'heure actuelle, et je lui
vois très peu d'égaux. C'est un grand écrivain, d'une originalité
déconcertante. Je vous prie de lui répéter mes paroles. Je considère que le Pilate
ne peut être qu'honoré de sa collaboration et je la sollicite. J'aurais
certainement couru moi-même jusqu'à son domicile, si je l'avais cru de retour.
Je sais qu'on s'est mal conduit avec lui dans le journal, quand je n'y
commandais pas. Je veux réparer cette injustice en donnant à votre ami carte
blanche, etc., etc. -- Prenons qu'il n'y ait de vrai que le quart de toutes ces
merveilles, ce serait encore excellent et, quels que puissent être les dessous,
il a fallu, tout de même, un sacré besoin de tes services pour faire sortir un
tel boniment de cette gueule prudente !...
--
Quelle a été la fin de cet entretien ? demanda Marchenoir.
--
La plus nette possible. Marchenoir, lui ai-je dit, est extrêmement fatigué de
son voyage et vous sera très obligé de lui faire crédit de quelques jours.
M'autorisez-vous, cependant, pour gagner du temps, à lui dire de préparer, dès
aujourd'hui, sans se mettre en peine de vous voir auparavant, un article
quelconque ? Dans ce cas, il est nécessaire que je puisse l'assurer de
l'insertion, car il a cessé, depuis des années, d'être un débutant et il ne
veut plus travailler en vain. D'après ce que je viens d'entendre, le préalable
concert, entre vous et lui, du choix d'un sujet, me paraît une formalité des
plus inutiles. -- Et des plus injurieuses pour un écrivain de talent, ajoutez
cela, monsieur. -- Telle a été sa réponse immédiate. -- Que l'auteur des Impuissants
m'envoie ou m'apporte ce qu'il aura jugé convenable d'écrire. Je donnerai tout
de suite son article à la composition et, pour le reste, qu'il veuille bien le
croire, nous nous entendrons toujours. Tout ce que je lui demande, c'est de
tirer hors du rang et de ne pas mitrailler nos propres troupes.
--
Aïe ! fit Marchenoir. Ce dernier mot me gâte le reste. Depuis que tu as
commencé de parler, je l'attendais. Cette recommandation surérogatoire, qui n'a
l'air de rien, ressemble à ces insignifiantes clauses jetés indifféremment au
bout d'un contrat, en manière de paraphe destiné à vider la plume, et qui
suffisent pour tout annuler. Tu devrais pourtant le savoir, mon vieux Georges.
Ces gens-là sont la vermine de tout le monde et il est impossible de tomber sur
la peau de n'importe qui, sans les atteindre. Or, je suis incapable, ceci est
bien connu, de concevoir le journalisme autrement que sous la forme du
pamphlet. Que diable veut-on que je fasse, alors ? Je ne peux pourtant pas me
mettre à écrire des pastorales optimistes ou des psychologies de potache
inspiré, genre Dulaurier !
--
Mais, sacrebleu ! reprit Leverdier, tout le monde sait parfaitement ce que tu
peux faire, et Beauvivier l'ignore moins que personne. S'il te sollicite, c'est
qu'apparemment il a besoin de ta virilité ou même de tes violences. J'ai trouvé
un homme d'une politesse exquise, irréprochable, -- une tranche de galantine
pourrie supérieurement glacée, -- mais crispé, vibrant de je ne sais quoi. Il
est clair qu'il veut étonner quelqu'un ou renverser quelque chose et qu'il
prend en location ta catapulte, en vue de produire un effet de démolition ou de
simple intimidation que nous n'avons aucun moyen de conjecturer. Qu'importe ?
Cette canaille a trop d'esprit pour te demander jamais d'être son complice.
Mais tes haines connues peuvent le servir à ton insu. Il arrivera, pour la
millionième fois, que l'indignation d'un honnête homme aura favorisé les
combinaisons d'un scélérat. Qu'importe encore ? La Vérité est toujours bonne à
dire, n'y eût-il que Dieu pour l'entendre, puisque alors on l'appellerait
Lui-même par un de ses noms !
Le
résultat de cette conversation fut ce qu'il devait être. Les deux amis
cherchèrent ensemble un sujet d'article. Marchenoir, sans objection dirimante,
mais doutant infiniment de ces crises d'énergie qui secouent parfois le stérile
figuier du journalisme, -- pour l'invariable déception des chevaliers errants
qui attendent faméliquement, sous son ombrage, la tombée des fruits, -- décida,
malgré les représentations de Leverdier qui aurait voulu qu'on allât moins
vite, d'offrir, comme début, un article d'une véhémence inouïe.
--
S'il passe, dit-il, renvoyant à son ami ses propres paroles, j'aurai l'honneur
d'avoir écrit toute la vérité sur l'une des plus complètes ignominies de
ce temps. On me glorifiera pour mon courage et les esprits lâches qui ne
manqueraient jamais de m'accuser de cynisme, en cas d'insuccès, viendront alors
pincer une laudative guitare sous mes gargouilles. S'il ne passe pas, ma
situation reste exactement ce qu'elle était auparavant et je n'aurai pas même
perdu l'occasion de devenir un heureux drôle, car je serais, dans tous les cas,
inhabile à me prostituer. Je dégoûterais le client sans lui donner le moindre
plaisir. Beauvivier le sait à merveille, comme tu viens de le remarquer, il me
veut tel que je suis ou pas du tout.
Ne
savons-nous pas qu'il est toujours inutile de faire des concessions ? J'ai
quelquefois essayé de m'éteindre un peu dans l'espoir de récolter quelques
misérables sous. Je me déshonorais sans parvenir à me faire accepter davantage.
Je n'espère pas réussir le moins du monde au Pilate. En supposant, une
minute, que Beauvivier voulût réellement s'employer pour moi, il serait bientôt
surmonté par toute la racaille coalisée de la maison. Ce serait l'aventure
renouvelée de cette vieille charogne de Magnus, qui voulut me lancer, lui
aussi, l'année dernière, pour de sales raisons que j'ignore, et qui, tout à
coup, venant à découvrir que j'étais décidément "un homme haineux",
m'en informa sur-le-champ, par une lettre de congé. Je ne veux point réavaler
ces couleuvres.
Mon
premier et, probablement, dernier article, donnera la mesure, la forme et la
couleur de tous les autres. Ce sera à prendre ou à laisser.
Leverdier
sentait très que Marchenoir avait raison. Il aurait fallu à ce corsaire une
presse indépendante et littéraire qui n'existe plus en France, où la basse
tyrannie républicaine est sur le point d'avoir tout asphyxié. Mais il importait
de saisir l'occasion quand même, fût-ce pour une seule fois et pour l'honneur
seul de la justice. D'ailleurs, Marchenoir venait de trouver un sujet pour
lequel il s'enflammait déjà. L'artiste et le chrétien, dont il était la
toute-puisance combinaison, simultanément exultèrent.
--
Pourquoi, s'écria-t-il, ne profiterais-je pas de ce premier article,
vraisemblablement unique, pour exécuter une effroyable charge sur la littérature
et la publicité pornographiques, à l'occasion, par exemple, des affichages
récents de la librairie anticléricale ? Tu as, sans doute, remarqué le
monstrueux placard annonçant les Amours secrètes de Pie IX, avec
accompagnement du portrait du pontife et d'une série de médaillons,
représentant les héroïnes, nommément supposées, de ce crapuleux libelle. Le
salisseur de murs dont je demanderais pardon d'écrire le nom, le punais idiot
Taxil, est un sous-abject qui ne vaut pas, je le sais bien, qu'on parle de lui,
ni même qu'on y pense. Mais quand l'ordure est à son comble, quand ce qui
devrait rester honteusement au pied des murs grimpe et s'étale sur les façades
; quand le guano, naguère immobile, devient un ennemi violent, casqué,
cuirassé, empanaché et embusqué, pour l'agression lithographique de
l'innocence, à chaque détour de nos rues, on est bien forcé de demander compte
à toute autorité répressive de cette intolérable sédition de l'excrément !
Il
est vrai que ce n'est qu'un crachat de plus sur la face ruisselante d'une
société soi-disant chrétienne, qui en a déjà tant reçus et tant supportés. Les
peuples aussi bien que les gouvernements n'ont jamais que les avanies qu'ils
méritent, dans l'exacte mesure de leurs lâchetés ou de leurs crimes, et peut-être
que c'est trop beau encore, aux yeux d'une rigoureuse justice, de n'être
piétinés que par cet avorton.
Ce
qui pourrait casser les bras à la colère, -- en admettant la métaphore sans
génie de ces inefficaces abatis d'airain, toujours invisibles, -- c'est
l'indifférence de la multitude. On passe devant l'obscène exhibition sans
révolte, sans murmure, sans étonnement. Les pères n'en éloignent pas leur
progéniture et trouvent tout simple que la face auguste du Père des pères soit
ainsi conspuée pour la joie de quelques vidangeurs matutinaux que cela met en
gaillarde humeur. Il y a deux ou trois générations à peine, le bourgeois se fût
passionné pour ou contre ces éruptions de l'égout. Aujourd'hui, le même
bourgeois, devenu un peu plus bête et un peu plus ignoble, les contemple avec
la stupidité du désintéressement. Demain, sans doute, sa boueuse idiotie
n'ayant plus de fond, il en sera tout attendri. Il se dira que l'héroïque
indépendance d'un coeur brûlant pour la justice est attestée par le jaillissement
de ce pus et qu'il convient d'en arroser les jeunes fleurs écloses de son
fertile giron. Nous assisterons, en ce jour, à l'apothéose de Tartufe espérée
depuis deux cents ans !
Ah !
que ce sera complet, alors, et que l'hypocrite de Molière fera piètre figure !
Paraître homme de bien en répandant, avec de saints gestes, d'ostensibles
actions de grâces au pied des autels, quoi de plus facile, même dans un siècle
où la foi religieuse serait presque éteinte ? On aurait toujours pour soi l'inquiétude
surnaturelle du coeur de l'homme et son inconsciente vénération pour les
porteurs de reliques naïfs ou superbes. Mais obtenir un semblable triomphe en
étalant l'ignominie absolue, en contaminant ces mêmes autels, en prostituant
les regards de l'enfance, irréparablement déflorée au contact de ces
porcheries, c'est un peu plus fort, et le XVIIIe siècle est terriblement
enfoncé !
Etre
Léo Taxil ou toute autre voyou de plume, Francisque Sarcey, par exemple, -- car
le Barnum de l'anticléricalisme ne doit être ici qu'un prétexte, -- et ne pas
crever sous d'adventices raclées toujours imminentes, maintes fois administrées
déjà, sans le reculant dégoût de la trique épouvantée d'une telle approche,
c'est fièrement beau, sans doute ! Que sera-ce de se faire adorer sous cette
forme, d'y paraître un confesseur de la vraie foi et de s'envoler ainsi, avec
des squames de maquereau et des ailes d'or, dans le paradis bréneux des élus de
l'admiration républicaine ?... Tel est pourtant l'avenir présagé par l'indifférence
universelle pour l'indicible attentat de cet affichage, aussi parfaitement
délictueux que pourrait l'être un spectacle public de prostitution.
Eh
bien ! je veux l'évoquer une bonne fois, cet avenir, et le mettre en regard du
troupeau de puants scribes qui nous le préparent et que j'assignerai en
confrontation. Mon catholicisme n'apparaîtra que très vaguement dans cette
étude où je n'ai que faire de le proclamer. On n'aura ni la consolation ni la
ressource de me lancer des sacristies par la figure. La circonstance du Pape
outragé ne sera que l'occasion d'avertir, bien vainement, je le sais, de la
nécessité de désencombrer la voie publique des immondices qui la pestifèrent.
Je les appellerai par leurs noms, ces immondices, -- comme le Seigneur appela les
étoiles, -- je les ferai voir dans la plus indiscutable clarté, je dirai qu'un
balai sanglant devient nécessaire quand l'administration de la voirie néglige,
à ce point, son premier devoir et que tout devient préférable à ce choléra de
goujatisme et d'irrémédiable imbécillité, qui menace de précipiter demain ce
qui reste de la pauvre France dans le plus sinistre pourrissoir de peuple qu'un
pessimisme dantesque pourrait rêver !...
Leverdier
eût été, peut-être, un homme pratique, sans la rencontre du téméraire
qui l'avait orbité, comme un satellite, dès le premier jour. En général, il
exhibait tout d'abord quelques objections prudentes, -- quelques rossignols
d'abjections, toujours écartées, qu'il réintégrait dans le sous-sol de son
esprit aussitôt que Marchenoir commençait à invectiver contre l'univers. Alors,
il s'installait volontiers sur l'arête des gouffres et s'offrait à piloter le
délire. En cette occasion, il voyait à merveille que la manoeuvre décidée par
l'incorrigible casse-cou allait le couler indubitablement. Il fallait,
d'avance, renoncer à cette collaboration nutritive, un instant rêvée pour lui
au Pilate. Beauvivier publierait, peut-être, le coup de boutoir initial
et ce serait fini. Mais le moyen de s'opposer à un forcené si éloquent ? C'était
l'orgueil de Marchenoir de se couper lui-même par la racine, quand on voulait
l'emporter. En conséquence, Leverdier prit son parti, comme toujours,
temporisateur inconstant qui s'achevait en outrancier.
--
Le sujet est superbe, en effet, dit-il, après un silence. Puisqu'il est
décidément impossible de caser dans la presse un homme de ton caractère, ne
ménage rien, assomme, égorge, extermine ce que tu pourras de ces lâches
canailles, qui sauront toujours assez se venger, par le silence, des écrivains de
talent dont la hauteur solitaire les épouvante et qu'ils peuvent sûrement
affamer, en leur fermant toute publicité. Ce n'est, certes, pas moi qui
plaidaillerai pour eux. Mais, tout à l'heure, ne viens-tu pas de trouver le
titre de ton article ? La Sédition de l'excrément ! Hé ! ce n'est pas
trop mal, il me semble. Ta réputation de scatologue ne laisse plus rien à
désirer depuis longtemps. Tout le monde est parfaitement certain que les
ordures seules te plaisent et que tu es incapable de prendre tes images ailleurs
que dans les latrines ou les dépotoirs, -- où l'on soupçonne généralement que
tu as ta serviette et ton rouleau. Ce titre, par conséquent, n'étonnera
personne. Quant à moi, j'avoue qu'il me plonge dans le ravissement.
--
Tu as peut-être raison, répondit en souriant Marchenoir. Mais il est temps de
partir. Véronique s'est donné quelque mal, je crois, pour nous faire à dîner ce
soir. Elle tenait à un repas de famille, comme elle appelle notre réunion, la
chère créature. Vaugirard est loin et l'heure très précise. Gardons-nous de la
faire attendre.
Les
deux amis se levèrent à l'instant et partirent.
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