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Properce
Beauvivier est juif de naissance et se nomme Abraham. Abraham-Properce
Beauvivier. Juif cosmopolite, d'origine portugaise, rencontré et baptisé,
dit-on, par un moine passant, à l'eau du premier ruisseau, sur une route
d'Allemagne ; un peu plus tard, allaité par Deutz, le youtre fameux qui bazarda
la duchesse de Berry, et grandissant à Bordeaux chez ce patriarche. Il se peut
que tout le secret de sa destinée morale tienne dans la circonstance de ce
conjectural baptême, donné par un inconnu, sur le rebord symboliquement vaseux
d'un fossé de grand chemin. On assure que ses parents en conçurent une rage
inouïe, dont ses dents grincent encore, et qu'il n'a jamais pu prendre son
parti de ce sacrement d'occasion qui paraît agir sur lui comme un maléfice.
Aussi
dénué de génie que pourrait l'être, par exemple, un expéditionnaire de
l'Assistance publique, mais étonnamment rempli de toutes les facultés
d'assimilation et d'imitation, il s'enleva, d'un bond, dans le cerveau déjà
crevé du romantisme, avec une vigueur de reins qui lui valut, il y a vingt ans,
l'adoption littéraire du vieil Hugo.
A
partir de ce bienheureux instant, sa vie fut un rêve. Il devint le réservoir
des bénédictions du Père. -- Regardez mon fils Properce, disait celui-ci aux
débutants avides, et allez en paix ! -- Properce, de son côté, puisait à
pleines mains dans le tiroir aux rayons et saccageait le coffre-fort aux
auréoles, les empilant par douzaines sur sa propre tête, comme les couronnes
d'un lauréat de collège vingt fois élu. Il est ainsi devenu glorieux par la
poésie, par le roman, par le conte, par le théâtre et même par la politique
profonde, ayant été sagement impétueux contre les communards, quand on
fusillait, et les dépassant ensuite, quand on ne fusilla plus. Il est surtout
devenu le lyrique du proxénétisme et de la trahison, et c'est par là qu'il est
entré dans l'hermétique originalité, dont les crochets et les monseigneurs de
ses autres lyrismes n'auraient pu forcer la serrure.
Imiter
Victor Hugo aussi parfaitement que Beauvivier n'est pas interdit à tous les
mortels, mais nul ne peut prétendre à refléter seulement l'ombilic de ce
Rétiaire de l'Innocence. Voilà tout ce que l'on en peut dire. Celui qui
chantera, d'une juste voix, sur la cithare ou le tympanon, la haine de cet
homme pour l'innocence, sera certainement un moraliste à l'aile robuste et un
fier lapin. Il ne faut pas rêver mieux que d'en constater certains effets. Il
paraît que la vieille crasse juive brûle comme un sédiment calcaire,
lorsqu'elle est touchée par l'eau du baptême.
Beauvivier
est l'auteur d'un nombre infini de livres de diverses sortes, mosaïque perverse
et compliquée, où transparaît, sans relâche, l'intime obsession de déshonorer
et de salir. Son dernier roman, l'Inceste, une des plus effrontées
copies d'Hugo qu'on se puisse aviser d'écrire, est un dosage monstrueux de
neige, de phosphore et de cantharides, calculé pour corroder les entrailles
d'un adolescent, vingt-quatre heures, au moins, après l'absorption, -- la
lâcheté de son coeur étant égale à la timidité de sa pensée. L'objet de ce
livre, en effet, la glorification de l'inceste, non par vulgaire manie
de sophistiquer, mais pour cette primordiale, souveraine et péremptoire raison
que le Seigneur Dieu l'a défendu. Car il ne peut s'empêcher de croire en
Dieu et sa vocation manifeste est de jouer les "Anciens Serpents".
Seulement, il se dérobe au moment de conclure et finit par un équivoque
triomphe de la vertu, en laissant insidieusement planer le désir du mal sur la
curiosité qu'il vient d'exciter. Cet empoisonneur a osé mettre en circulation,
sous forme de Contes pour les jeunes filles, de dissolvants et
inexorables toxiques. On raconte qu'il en prépare d'autres encore pour les
enfants au-dessous de dix ans.
Une
hystérie maladive, d'ordre effrayant, est l'insuffisante explication de cette
fureur qui n'irait à rien moins qu'à contaminer la lumière. C'est à se demander
si l'exécration physique de la blancheur n'est pas pour quelque
chose dans l'inconcevable débordement de son écritoire.
Il
passe pour avoir été beau, naguère. Lui-même le déclare en ces termes simples :
"J'ai été très beau." Il a cru devoir comparer son propre visage à
celui du Christ. Homme à femmes, par conséquent, il a mis, de bonne heure, sa
personne en adjudication et même en actions. On a vu des familles payer
très cher des coupons de son alcôve. -- Maquereau deux fois funeste, il
ne lui suffit pas de ruiner les femmes pour s'en rendre maître, il se plaît
ensuite à les enfermer dans la Tour de la faim du tribadisme, -- imprévue par
Dante, -- où les malheureuses, privées du rognon nutritif de l'homme, sont
réduites à se dévorer entre elles... Il s'est marié, pourtant, ce vainqueur, et
il a épousé la plus belle femme qu'il a pu trouver, dans l'espérance, non
déçue, de conquérir plus facilement les autres.
Il a
ce signe particulier d'être sans défense contre les boutiques de cordonniers,
devant lesquelles il s'oublie dans d'incontinentes extases. Il faut l'avoir
entendu prononçant le mot "bottines !" pour bien comprendre
l'histoire de l'Angleterre, où le jarret d'une femme a prévalu cinq
cents ans, contre l'épine dorsale de la plus hautaine aristocratie de tous les
globes. Il est vrai que le pupille du bon Deutz est réduit à se satisfaire de
la seule aristocratie de son fumier d'origine, mais la morgue putanière d'un
certain dandysme ne lui manque pas.
Au
point de vue de la bassesse d'âme pure et simple, sans complication
psychologique d'aucune sorte, l'originalité de Beauvivier ne paraît pas
humainement dépassable. A l'exception de Renan, qui décourage le mépris, et
dont l'abjection sphérique apparaît comme un mystère de la Foi, l'auteur de l'Inceste
est, probablement, le seul homme de son siècle en humeur de compatir à la
destinée de l'Iscariote. -- Jésus l'avait peut-être humilié ! -- dit-il,
et ce n'est point un mot d'auteur. C'est le plus intime de sa substance. Il ne
respire que pour tromper, et la trahison est son unique arrière-pensée, sa
préoccupation constante. Judas s'est contenté de livrer son Maître, Properce
aurait entrepris de le souiller préalablement. Son âme est une condensation de
fumée terne et fétide, aussi capable de cacher l'abîme de ténèbres d'où elle
est sortie que d'offusquer les gouffres de lumière vers lesquels elle ne permet
pas qu'on s'élance.
Jésus
pardonne à la femme adultère. Les sacristains eux-mêmes l'en ont absous.
Properce le blâme, objectant que ce pardon est attentatoire à l'autorité du
mari, qui avait probablement acheté sa femme, et par conséquent avait le
droit de la punir. Telle est sa conception de la justice. Il est vrai que
l'Homme-Dieu, ramassant des pierres pour aider le cocu à lapider cette
malheureuse, n'exciterait pas moins son indignation, mais, alors, tempérée par
la souterraine joie de prendre en défaut la Miséricorde et de supposer de
plausibles tares à la Beauté même. C'est l'antique procédé, -- nullement
inventé par l'abominable Ernest, -- de ne pas nier Dieu avec précision, mais de
l'amputer de sa Providence, en ne lui permettant aucune intrusion dans nos
sublunaires histoires.
"Tu
pleuras, Emmanuel, de ne pas être Dieu !" écrivait-il, s'adressant
à ce même Christ dont les souveraines Larmes sont un outrage à l'infernale
aridité de ses yeux impurs. Ah ! s'il avait pu être à la place de l'ange
confortateur ! Comme il aurait savamment, câlinement bafoué cette Agonie
! Le Calice terrible, il ne l'aurait pas fait boire, il l'aurait fait siroter
! Et la Sueur de sang, dont la pourpre vive inonda l'Empereur des pauvres,
comme il en aurait diligemment altéré la couleur, en y mélangeant son fiel !...
Ce
monstre, dont la seule excuse est d'être venu avant terme et d'être,
ainsi, un fétus de monstre, a trouvé, cependant, le moyen de procréer des
enfants et souffre, paraît-il, de ne pouvoir s'en faire aimer. Il se console, à
sa manière, en donnant des bals d'enfants où sa boulimique rage de tendresse a
cent occasions de se satisfaire... Malheur aux parents assez imbéciles ou assez
criminels pour jeter dans ce pourrissoir leur progéniture !
Un
jour, il s'en venait d'enterrer un de ses propres fruits, une petite fille
assez heureuse pour avoir été ravie à ce père, avant l'horreur d'en connaître
l'infamie ou l'horreur plus grande de n'en être pas dégoûtée. Il avait tamponné
ses yeux, pleuré peut-être, on ne sait au juste. Mais tout était fini, et il
s'en allait. Tout à coup, n'ayant pas encore franchi le seuil du cimetière : --
Il faudra, pourtant, que je lui fasse quelques vers à cette enfant ! dit-il
d'une voix éolienne, aux plus proches des accompagnants... Le cabot sacrilège
est tout entier dans cette parole.
En
voici, maintenant, une autre, d'une atrocité plus surprenante, où se profile,
de la tête aux pieds, le Juif réprouvé. Properce est dans la rue, par une nuit
très froide, avec un homme qu'il appelle son ami. Une vieille grelottante est
rencontrée qui murmure des supplications en tendant la main. Il s'arrête sous
un bec de gaz, -- le nourrisson du divin Deutz, -- il exhibe un porte-monnaie
gonflé d'or, et, sous l'oeil ébloui de la misérable, il fouille cet or, il le
pétrit, le retourne, le fait tinter, fulgurer, l'allume comme un tas de
braises, puis fourrant le tout dans sa poche et haussant les épaules d'un air
d'impuissance navrée : -- Ma bonne, exhale-t-il, j'en suis bien fâché, mais je
croyais avoir de la monnaie, et je n'en ai pas. L'observateur de cette
scène a raconté qu'il aperçut aux pieds du spectre, dans le bitume du trottoir,
une petite ouverture lumineuse, par laquelle on aurait pu découvrir l'enfer...
Une
obscure nuée d'images religieuses flotte perpétuellement autour de ce poète,
qui sent profondément sa réprobation, mais qui se flatte, après tout, de
séduire son Juge et de carotter le Paradis, si ce séjour de délices existe
véritablement. En attendant, il ne parvient pas à se défendre efficacement de
certaines terreurs qu'il paraît s'être donné pour mission de faire mépriser aux
autres. C'est la revanche des pauvres et des innocents massacrés qui sont, en
ce monde, les ambassadeurs lamentables du patient Dieu. Vienne son heure,
l'ignominie du Salisseur d'âmes sera vue dans son plein et ce sera, comme une
lune dix fois pâle, au ras du plus fétide marécage sur lequel les mortelles
Stymphalides de la Luxure et du Sacrilège aient jamais plané !
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