|
LVIII
Il
vit d'abord, non loin de lui, le roi des rois, l'Agamemnon littéraire, l'archicélèbre,
l'européen romancier, Gaston Chaudesaigues, recruteur d'argent inégalable et
respecté. Seul, le gibbeux Ohnet lui dame le pion et ratisse plus d'argent
encore. Mais l'auteur du Maître de Forges est un mastroquet heureux qui
mélange l'eau crasseuse des bains publics à un semblant de vieille vinasse,
pour le rafraîchissement des trois ou quatre millions de bourgeois centre
gauche qui vont se soûler à son abreuvoir, et il n'est pas autrement considéré.
Il est unanimement exclu du monde des lettres, ce dont il brait, parfois dans
la solitude. Sans son héroïque ami Chérubin des Bois, qui a naturellement du
goût pour les millionnaires et qui lui ouvre ses bras quand on est seul, ce
triomphateur serait tout à fait sans consolation.
Chaudesaigues
nage, il est vrai, dans une moindre opulence. Cependant, il dépasse encore les
plus cupides sommets littéraires de toute la hauteur d'un Himalaya. Il faut se
représenter une façon de juif-auvergnat, né dans le midi, et compatriote de
Mistral, un troubadour homme d'affaire, un Lampiste des Mille et une Nuits,
qui n'aurait qu'à frotter pour que le génie apparût et L'ÉCLAIRAT. On se
rappelle l'énorme succès de son livre sur le duc de Morny, qui avait protégé
ses débuts, auquel il devait tout, et dont il épousseta et retourna les
vieilles culottes aux yeux d'un public avide de couvrir d'or le révélateur.
De
telles indiscrétions peuvent être le droit absolu d'un véritable artiste,
affranchi par sa vocation de toutes les convenances de la vie normale mais
aucun marchand de lorgnettes ne doit prétendre à d'aussi dangereuses immunités,
et Chaudesaigues est précisément un des plus bas mercantis de lettres dont le
tube classique de cette vieille catin de gloire ait jamais trompeté le nom.
Il
est ce qu'on appelle, dans une langue peu noble, "une horrible tapette".
En 1870, il avait attaqué Gambetta, dont il raillait le mieux qu'il pouvait la
honteuse dictature. Quand la France républicaine eu décidé de coucher avec ce
gros homme, sa nature de porte-chandelle se mit à crier en lui et il fit
négocier une réconciliation, s'engageant provisoirement à ne plus éditer
le volume où le persiflage était consigné.
Un
peu avant le 16 mai, il s'en va trouver le directeur du Correspondant,
revue tout aristocratique et religieuse, comme chacun sait. Il offre un roman :
Les Rois sans patrie. Le thème était celui-ci : Montrer la royauté si
divine que, même en exil et dans l'indigence, les rois dépossédés ne
parviennent pas à devenir de simples particuliers, qu'ils sont encore plus
augustes qu'avant et que leur couronne repousse toute seule, comme des cheveux,
sur leurs fronts sublimes, par-dessus le diadème de leurs vertus. On devine
l'allégresse du Correspondant. Mais le 16 mai raté, Chaudesaigues change
son prospectus, réalise exactement le contraire de ce qu'il avait annoncé, et
transfère sa copie dans un journal républicain.
Toutefois,
ce n'est pas un traître pur, un traître par plaisir, à l'instar de Beauvivier.
Il lui faut de l'argent, voilà tout, un argent infini, non seulement pour
contenter les plus ataviques appétits de sa nature de fastueux satrape,
mais afin d'élever, dans une occidentale innocence, les enfants à profil de
chameau et à toison d'astrakan, qui trahissent, par le plus complet retour au
type, l'infamante origine de leur père.
On
n'avait peut-être jamais vu, avant lui, une littérature aussi âprement
boutiquière. Son récent livre Sancho Pança sur les Pyrénées, conçu
commercialement, en forme de guide cocasse, d'un débit universel, avec des
réclames pour des auberges et des fictions d'étrangers sympathiques, est, au
point de vue de l'art, une honte indicible.
Son
talent, d'ailleurs, dont les médiocres ont fait tant de bruit, est, surtout,
une incontestable dextérité de copiste et de démarqueur. Ce plagiaire, à la
longue chevelure, paraît avoir été formé tout exprès pour démontrer
expérimentalement notre profonde ignorance de la littérature étrangère. Armé
d'un incroyable et confondant toupet, voilà quinze ans qu'il copie Dickens,
outrageusement. Il l'écorche, il le dépèce, il le suce, il le racle, il en fait
des jus et des potages, sans que personne y trouve à reprendre, sans qu'on
paraisse seulement s'en apercevoir.
Virtuose
de conversation à la manière fatigante des méridionaux dont il a l'accent, il
se trouble aisément en la présence d'un monsieur froid, qui l'écoute en le
regardant. sans rien exprimer. Ce don Juan équivoque manque de tenue devant la
statue du Commandeur.
Justement,
il pérorait avec deux de ses compatriotes, aussi peu capables l'un que l'autre
de l'intimider, Raoul Denisme et Léonidas Rieupeyroux. Le premier, raté fébrile
et gluant chroniqueur, est généralement regardé comme un sous-Chaudesaigues, ce
qui est une façon lucrative de n'être absolument rien. Mais le crédit du maître
est si fort que le vomitif Denisme arrive tout de même à se faire digérer.
Incapable d'écrire un livre, il dépose, un peu partout, les sécrétions de sa
pensée, On redoute comme un espion ce croquant chauve et barbu, qui a dû,
semble-t-il, payer de quelque superlative infamie son ruban rouge et dont la
perfidie passe pour surprenante.
Quant
à Léonidas Rieupeyroux, c'est un personnage vraiment divin, celui-là, capable
de restituer le goût de la vie aux plus atrabilaires disciples de Schopenhauer.
Il est grotesque comme on est poète, quand on se nomme Eschyle. Il a la Folie
de la Croix du Grotesque. Méridional, autant qu'on peut l'être en enfer, doué
d'un accent à faire venir le diable, il rissole, du matin au soir, dans une
vanité capable d'incendier le fond d'un puits.
Il
est l'inventeur des paysans épiques. La vieille truie, connue sous le nom de
George Sand, les faisait idylliques et sentimentaux. Marchenoir, élevé au
milieu de ces lâches et cupides brutes, se demanda, en voyant gesticuler
Léonidas, quel pouvait être le plus bête de ces deux auteurs. Il conclut, en ce
sens, à la supériorité de l'homme.
La
fécondité de celui-ci consiste à publier éternellement le même livre sous
divers titres. C'est une finesse du Tarn-et-Garonne. Si, du moins, ses paysans
se contentaient d'être épiques, mais ils sont civiques, bonté du ciel !
Pendant des cent pages, ils gargouillent et dégobillent les rengaines les plus
savetées, les plus avachies, les plus jetées au coin de la borne, sur les
Droits de l'homme et les devoirs du citoyen, sans préjudice de la fraternité
des peuples.
Un
des poètes contemporains les plus démarqués nomma, un jour, Rieupeyroux, le Tartufe
du Danube, mot exact et spirituel dont plusieurs imbéciles ont voulu se
faire honneur. C'est, en effet, un hypocrite véhément, espèce très peu rare
dans le midi. Hypocrite de sentiments, hypocrite d'idées et faux pauvre, il
appartient à cette catégorie d'odieux cafards, dont la besace est gonflée du
pain des indigents qu'ils ont dépouillés, en leur volant la pitié du riche.
Un
jour, ce personnage alla trouver Chaudesaigues et quelques autres financiers de
lettres, dont il savait l'ascendant chez un éditeur fameux. Lamentateur
fastueux et grandiloque, il raconta que sa mère venait d'expirer et qu'il était
sans argent pour la mettre en terre. En même temps, d'impayables arriérés
tombaient sur lui. Qu'allait-il devenir avec sa femme et ses enfants ? Certes,
il ne demandait pas d'argent à ses confrères, mais enfin, on pouvait agir pour
lui sur l'éditeur qui ne refuserait pas d'escompter son génie. Bref, on parvint
à faire dégorger, sans escompte, deux ou trois mille francs, au capitaliste
circonvenu. Jusqu'à présent, l'histoire est banale. Mais voici :
Quelque
temps après, Léonidas se présente seul, et dit à son créancier qui était flatté
doucement d'être un donateur :
--
Monsieur, je suis un honnête homme. Vous m'avez avancé de l'argent et je suis
ennuyé de ne pouvoir vous le rendre. Je n'en dors plus. Eh bien ! je vous
apporte un manuscrit étonnant. Payez- vous de ce que je vous dois en le
publiant.
L'éditeur,
déjà fourbu de son premier sacrifice, et que la seule idée d'imprimer, par
surcroît, du Rieupeyroux, comblait de terreur, essaya vainement de protester et
de fuir. Il tenta, sans succès, de se couler par les fentes, de grimper au mur,
de s'obnubiler sous le paillasson. Il fallut absolument qu'il y passât. Cet
honnête homme, insolvable, allait peut-être se pendre chez lui !
Ainsi
fut édité l'étonnant volume où cet enfant du midi, informant tous les peuples
de ses relations amicales avec Baudelaire, raconte avec candeur la
mystification personnelle dont sa vanité d'autruche fut le prodigieux substrat
et qu'il est seul, depuis vingt ans, à ne pas comprendre.
La
saleté physique de Rieupeyroux est célèbre. C'est un citoyen oléagineux et
habité. Il ignore l'eau des fleuves et la virginale rosée des cieux. Il promène
sous l'azur une fleur de crasse, immarcescible comme la pureté des anges. Ses
cheveux, qu'il porte encore plus longs que Chaudesaigues, et qui flottent sur
l'aile des vents, fécondent l'espace à la plus imperceptible nutation de son
chef. On ne l'approche qu'en tremblant, et les voleurs, dont il doit avoir tant
de crainte, y regarderaient à beaucoup de fois avant de le détrousser.
Un
autre trio, curieux et illustre, était celui formé par Hamilcar Lécuyer,
Andoche Sylvain et Gilles de Vaudoré, trois poètes romanciers.
Marchenoir
savait par coeur son Lécuyer, qu'il avait, une fois, sanglé de la plus
mémorable sorte. Ils s'étaient rencontres, il y avait nombre d'années, chez
Dulaurier, très humble alors, dont la petite chambre était un cénacle.
Cet
africain besogneux et hâbleur, mais rongé d'ambition, et qui méditait les rôles
classiques de Catilina ou de Coriolan, aurait vendu sa mère à la criée, au
carreau des Halles, pour attraper un peu de publicité. Cymbale sensuelle et ne
vibrant qu'aux pulsations venues d'en bas, il était admirablement pourvu de
tous les tréteaux intérieurs, par lesquels une âme élue de saltimbanque
prélude, d'abord, au vacarme fracassant de la popularité.
Le
moment venu, la cuve s'était débondée. Il en était sorti, comme d'un abcès
monstrueux, des flots de sanie écarlate, des purulences recuites et
granuleuses, de la bile d'assassin poltron et malchanceux, d'inexprimables
moisissures coulantes et des excréments calcinés. Alors on avait crié au
prodige. Les redondances clichées et la frénésie piquée des vers de ses Chants
sacrilèges avaient paru suffisamment eschyliennes à une génération sans
littérature, qui n'a pas assez de langue dans sa gueule de bête pour lécher les
pieds de ses histrions.
Prostitué
publiquement à une comédienne cosmopolite, devenu lui-même acteur et jouant ses
propres pièces en plein théâtre du boulevard, il avait fini par poser, sur sa
tête crépue d'esclave nubien, une couronne fermée de crapule idéale et de
transcendant cynisme, dont Marchenoir discerna, dès le premier jour, la
fragilité et la basse fraude.
Réalité
misérable ! Ce bateleur n'est pas même un bateleur, il n'y a pas en lui la
virtualité d'un vrai sauteur, sincèrement épris de son balancier. Il suffit de
gratter ce crâne fumant, pour en voir jaillir, aussitôt, un
romancier-feuilletoniste de vingtième ordre. C'est un bourgeois masqué d'art,
très opiniâtre et très laborieux, mais aspirant à se retirer des affaires. La
vile prose de son mariage avait éclairé bien des points obscurs, et la langue
des vers de ce Capanée de louage -- langue piteuse et pudibonde, jusque dans le
paroxysme du blasphème, -- trahit pour un connaisseur l'intime désintéressement
professionnel du blasphémateur, qui n'a choisi le paillon de l'impiété que
parce qu'il tire l'oeil un peu plus qu'un autre et qu'il fait arriver un peu
plus de ce désirable argent que le pur bourgeois recueillerait, avec sa langue,
dans les boues vivantes d'un charnier !
Quelque
considérable que fût, en réalité, la situation littéraire de ce négociant,
l'équitable gloire n'avait pourtant pas frustré de sa mamelle Andoche Sylvain,
le plus lu, peut-être, de tous les virtuoses assemblés chez le rédacteur en
chef du Pilate.
Celui-ci
présente l'aspect d'un commissionnaire de gare congestionné, à la barbe épaisse
et sale, au teint de viande crue et bleuâtre, à l'oeil injecté et idiot, qu'on
craindrait, à chaque minute, de voir rouler malproprement au milieu des colis
qu'on lui aurait confiés en tremblant.
Le
journal fameux où il renarde sa prose et même ses vers lui doit,
paraît-il, sa prospérité et double son tirage les jours où le nom du Coryphée
rutile au sommaire. Il est, en effet, le créateur d'une chronique bicéphale
dont la puissance est inouïe sur l'employé de ministère et le voyageur de
commerce. Alternativement, il pète et roucoule. D'une heure à l'autre, c'est la
flûte de Pan ou le mirliton.
Son
côté lyrique est fort apprécié des clercs de notaire et des étudiants en
pharmacie qui copient, en secret, ses vers, pour en faire hommage à leur
blanchisseuse. Mais son autre face est universellement baisée, comme une
patène, par les dévots de la vieille tradition gauloise. Andoche Sylvain
représente, pour tout dire, l'esprit gaulois. Il se recommande sans
cesse de Rabelais, dont il croit avoir le génie, et qu'il pense renouveler en
ressassant les odyssées du boyau culier et du grand côlon.
Cet
écumeur de pots de chambre a trouvé, par là, le moyen de se conditionner une
spécialité de patriotisme. De son castel d'Asnières, où ses travaux digestifs
s'accomplissent à la satisfaction d'un peuple joyeux d'antiques rouleuses et de
cabotins retraités, il sonne, à sa façon, la revanche de la vieille
gaieté française et lâche de sonores défis au visage de l'étranger.
L'intelligente
oligarchie républicaine a rémunéré ce champion d'une lucrative sinécure dans un
ministère. Elle a même fini par le décorer, maladroitement, il est vrai. Il a
été promu chevalier, comme bureaucrate et non comme poète, ce dont les journaux
unanimes ont clamé toute une semaine, -- offrant ainsi le spectacle
inespérément ignoble d'un gouvernement de pirates réprimandé par une presse de
coupeurs de bourses, pour n'avoir pas assez avili la littérature, en la
personne incongrûment récompensée d'un accapareur de salaires, que tous les
deux ont la prétention d'honorer.
Pour
ce qui est de Vaudoré, c'est le plus heureux des hommes. Tout ce que la
médiocrité de l'esprit, la parfaite absence du coeur et l'absolu scepticisme,
peuvent donner de félicité à un mortel lui fut octroyé.
On
l'appelle, volontiers, l'un des maîtres du roman contemporain, par opposition à
Ohnet, toujours envisagé comme point extrême des plus dégradantes comparaisons.
Toutefois, il serait assez difficile de préciser la différence de leurs
niveaux. Leur public est autre, sans doute. Mais ils disent les mêmes choses,
dans la même langue, et sont équitablement payés d'un succès égal.
Seulement,
Vaudoré l'emporte infiniment par les supériorités inaccessibles de son
impudeur. Ce médiocre devina, du premier coup, son destin. Sans tâtonner une
minute, il choisit la bâtardise et l'étalonnat. Telles sont les deux clefs par
lesquelles il est entré dans son paradis actuel.
Aimé
d'un aveugle maître qui crut, sans doute, à l'aurore d'un génie naissant, non
seulement il lui soutira une nouvelle fameuse écrite presque entièrement
de la main du vieil artiste et qui, signée du nom Vaudoré, commença la
réputation du jeune plagiaire, -- mais après la mort du patron il répandit par
le monde que ce défunt l'avait engendré, n'hésitant pas à déshonorer sa propre
mère, que le progéniteur supposé ne connut peut-être jamais. Au moyen de ces
industries, il parvint à se remplir d'un atome vivifiant de la gloire d'un des
romanciers les plus puissants sur les générations nouvelles, et il hérita de
tout son crédit.
Un
aussi démesuré triomphe ne suffisant pas encore à ce pédicule de grand homme,
il inaugura le sport fructueux de l'étalonnat. Jusqu'à ce novateur, on s'était
contenté de faire l'amour vertueusement ou paillardement, mais dans l'obscurité
convenable aux salauderies préliminaires de la putréfaction. Quand on sortait
de cette ombre, comme le fit le marquis de Sade, c'était pour attenter
délibérément à quelque loi d'équilibre primordial, en risquant sa vie ou sa
liberté. Le bâtard volontaire ignore ce genre de grandeur, comme il ignore tous
les autres. Il a simplement imaginé de forniquer, de temps en temps, par-devant
experts, pour obtenir un renom d'écrivain viril et subjuguer la curiosité des
femmes. Remarquablement doué, paraît-il, ce romancier ithyphallique a colligé
les suffrages des arbitres les plus rigides et les princesses russes les plus
retroussées sont accourues, déferlantes et pâmées, du fond des steppes, jusqu'à
ses pieds, pour lui apporter la saumure de tout l'Orient...
Les
confrères, quoique pénétrés de respect pour l'énormité du succès, le nomment
entre eux, volontiers, le tringlot de la littérature. Telle est, en
vérité, la physionomie précise du personnage et tel son degré de distinction.
C'est un sous-officier du train et même un sous-off. Petit, trapu, teint
rouge et poil châtain, il porte la moustache et la mouche et a des diamants à
sa chemise. C'est le traditionnel bellâtre de garnison qui affole les
caboulotières et qui ne parvient pas à se remettre de son effronté bonheur. Un
désir infini d'être cru Parisien jusqu'au bout des ongles est la soif cachée de
cet indécrottable provincial.
Étonnamment
dénué d'esprit et de toute compréhension de l'esprit des autres, il est
impossible de rencontrer un être plus incapable d'exprimer un semblant d'idée,
ou d'articuler un seul traître mot sur quoi que ce soit, en dehors de son
éternelle préoccupation bordelière. La parfaite stupidité de ce jouisseur est
surtout manifestée par des yeux de vache ahurie ou de chien qui pisse, à demi
noyés sous la paupière supérieure et qui vous regardent avec cette impertinence
idiote que ne paierait pas un million de claques.
Ce
n'est pas lui qui s'exténuera jamais pour tenter de faire un beau livre, ou
pour écrire seulement une bonne page ! -- Je ne tiens qu'à l'argent, dit-il,
sans se gêner, parce que l'argent me permet de m'amuser. Les artistes
consciencieux sont des imbéciles.
En
conséquence, il est admiré de la juiverie parisienne qui le reçoit avec
honneur, ce dont il crève de jubilation. Quand il est invité chez Rothschild,
le tringlot en informe, quinze jours, la terre entière. C'est, à cette école,
sans aucun doute, qu'il a puisé la science des affaires. On l'a vu, à Etretat,
vendant des terrains à des confrères qu'il savait gênés, pour les racheter
ensuite, à vil prix.
Sa
vanité, d'ailleurs, est à son image. Son hôtel de l'avenue de Villiers est
d'une esthétique mobilière de dentiste suédois ou de concierge d'hippodrome.
Que penser, par exemple, de portières de soie bleu-ciel, rehaussées de
broderies d'or orientales, d'un divan de même style, d'un traîneau hollandais
en bois sculpté, faisant l'office de chaise longue et capitonné de bleu clair,
enfin, d'une immense peau d'ours blanc sur des tapis de Caramanie, probablement
achetés au Louvre ?
--
C'est l'appartement d'un souteneur Caraïbe, disait un observateur exact. On
aime à croire que c'est en ce lieu qu'il a écrit cette fameuse autobiographie
d'un cynisme si inconscient, -- que Falstaff n'aurait pas osé signer, -- où il
s'offre en exemple à tous les maquereaux inexpérimentés qui pourraient avoir
besoin de lisières.
Dulaurier,
apparemment consolé de la poignée de main de Marchenoir, s'était approché de
ces trois glorieux. Cela faisait en tout quatre glorieux dont trois
"jeunes maîtres", car Sylvain commence à se décatir. La sympathie de
cette flûte devait naturellement aller à ces tambours.
Il
est vrai que Dulaurier a, en commun avec Gilles de Vaudoré, l'inestimable
faveur de tous les ghettos et de toutes les judengasses. Cet enfant de pion,
dont la principale affaire en ce monde est d'avoir une "âme de
goéland", -- ainsi qu'il le déclare lui-même, -- se tuméfie de bonheur à
la seule pensée qu'on le reçoit au salon chez les bons youtres, qu'il prend
sincèrement pour la plus haute aristocratie, puisqu'ils ont l'argent.
Il
venait justement de publier, sous le titre amorphe de Péché d'amour, un
recueil de centons moraux et psychologiques ramassés partout, qu'il avait dédié
à une renarde juive, dont Samson lui-même aurait renoncé à incendier
l'arrière-train et dont il portait les bagages par toute l'Europe, --
quémandeur dolent d'une infatigable cruelle qui lui faisait expier l'atroce meconium
de ses déprécations amoureuses par le plus géographique des châtiments éternels
!
|