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LXI
La
victuaille fut copieuse et d'une culinarité sublime. Pendant quelque temps, on
n'entendit que le bruit des mandibules et de la vaisselle, accompagné, en
dessous, du gargouillement hoqueté de la commençante déglutition des vieux. Une
parole susurrée ondulait vaguement autour de la table immense, préliminaire
d'une conversation générale qui cherchait à se préciser. Des interjections
brèves, des exclamations suspendues, de timides interrogats, de préhistoriques
facéties et des calembours tertiaires faufilaient peu à peu la rumeur joyeuse,
en attendant qu'elle éclatât comme une fanfare, sous l'excitation des puissants
vins.
Beauvivier,
flanqué à sa droite de Marchenoir et tamponné à sa gauche de Chaudesaigues,
s'efforçait, assez vainement, d'établir, à travers sa propre personne, un
courant d'électricité cordiale entre ses deux voisins immédiats. Marchenoir,
impraticable autant qu'un créneau couvert de givre, répondait, en mangeant,
avec une concision boréale qui faisait tousser Chaudesaigues.
Néanmoins,
Properce, aussi sagace que patient, calculait que l'anachorète finirait par
s'allumer, comme un pyrophore, à l'oxygène ambiant de la sottise générale et
qu'alors il éructerait un de ces paradoxes véhéments, dont on le savait
coutumier, et dont la promesse, glissée sournoisement à quelques oreilles,
faisait partie du menu de cet étonnant festin. Il avait même donné de
machiavéliques instructions pour qu'on fût très attentif à ne pas le laisser
expirer de soif...
Après
pas mal de bourdonnements et d'incohérence de propos, la conversation finit par
se fixer, à l'autre bout de la table, sur l'événement de la veille dont tous
les journaux avaient retenti. Il s'agissait du duel, aussi malheureux que
ridicule, d'un confrère catholique assez indépendant, par miracle, et assez
courageux pour avoir écrit un livre contre la société juive, mais assez
inconséquent pour avoir accepté de croiser le fer avec l'un des plus
décriés représentants de cette vermine. Or, ce duel avait été des plus
funestes. Le juif avait simplement assassiné le chrétien, aux applaudissements
unanimes de la fripouille sémitique, et la justice criminelle, pénétrée de
respect pour cette potentate, n'avait pas informé contre l'assassin.
Il
va sans dire que nul, parmi les convives, ne gémissait amèrement sur la
vitrine. La plupart, subventionnés par la Synagogue ou valets de coeur de la
haute société juive, auraient estimé de fort mauvais goût de s'attendrir sur le
juste châtiment d'un énergumène qui avait poussé l'insolence jusqu'à compisser
le Veau d'or. On ne pouvait pas exiger, par exemple, que des romanciers aussi
domestiqués que Vaudoré ou Dulaurier s'indignassent de ce qui faisait la joie
de leurs maîtres.
On
discutait donc uniquement l'incorrection de cette rencontre au point de
vue du sport, sans qu'une pensée ou un sentiment quelconques eussent la moindre
occasion de se donner carrière dans le bavardage. Beauvivier espéra
prématurément que son sauvage allait s'allumer.
--
Que pensez-vous de cette affaire ? lui demanda-t-il.
La
question, venant de ce juif, parut singulière à Marchenoir, qui comprit qu'on voulait
le faire poser, et qui décida, sur-le-champ, de déconcerter de son calme
le plus inquiétant le scepticisme malicieux de son questionneur.
--
Je pense, dit-il, que c'est une sotte affaire. Que voulez-vous que je dise d'un
malheureux homme qui démontre jusqu'à l'évidence, en plusieurs centaines de
pages, que les juifs sont des voleurs, des traîtres et des assassins, une race
de pourceaux illégitimes engendrés par des chiens bâtards, et qui se hâte,
aussitôt après, d'accepter un duel avec le plus vil d'entre eux. Car ce pauvre
diable a choisi, -- tout le monde en conviendra, -- l'adversaire le plus
capable de l'égorger de ridicule, en supposant que l'autre manière n'eût pas
réussi. Le courage de cette absurde victime est, d'ailleurs, incontestable. Son
livre, quoique mal bâti et plus faiblement écrit, lui faisait assez d'honneur.
Il a été mal payé d'en désirer davantage. Quant aux circonstances mêmes du
duel, elle me sont indifférentes. Le caractère connu du meurtrier autorise le
moins informé des Parisiens à préjuger hardiment l'assassinat. Seulement, il
est heureux pour lui que je ne sois pas le frère du défunt...
Cela
fut débité d'un ton exquis dont Marchenoir s'étonna lui-même. -- Ils veulent me
faire bramer comme un jeune daim, pensait-il, je vais leur dire tout ce qu'ils
voudront, du même air que je commanderais une portion de tripes dans un
restaurant.
--
Que feriez-vous donc ? interrogea, à son tour, Denizot, qui passe généralement
pour un oracle en matière de point d'honneur.
--
Je l'assommerais sans phrases et sans colère... rien qu'avec un bâton, répondit
suavement Marchenoir, en regardant son assiette, pour ne pas voir le monocle du
plus spirituel de nos chroniqueurs.
L'attention
devint générale. Le réfractaire excitait visiblement la curiosité. Il se
souvint, par bonheur, du "complet triomphe" dont Beauvivier l'avait
assuré, la veille, en le congédiant, et ce fut avec une vigueur extraordinaire
qu'il serra ses freins.
--
Si je vous entends bien, dit alors le vicomte de Tinville, non sans quelque
hauteur, vous rejetez absolument la coutume du duel ?
--
Absolument. Voudriez-vous m'apprendre, monsieur, comment je pourrais ne pas la
rejeter ? Sans parler d'une certaine consigne religieuse qui serait peu
comprise, et que je n'aurais probablement pas le courage de vous expliquer, il
y a ceci qu'on oublie trop : Le duel est une prouesse de gentilshommes et nous
sommes des goujats. Des goujats sublimes, peut-être, mais enfin,
d'irrémédiables goujats. A l'exception de quelques rares personnages, semblables
à vous, -- dont les ancêtres escaladèrent autrefois les murs de Jérusalem ou
d'Antioche, -- on ne voit pas que nous différions sensiblement de ces
croquants, à qui l'on donnait deux triques énormes et le champ clos d'un large
fossé, pour vider leurs querelles. Je vous avoue que le ridicule d'une épée
dans la main de gens de notre sorte a toujours été terrassant pour moi. Il
serait donc parfaitement inutile de me proposer un duel. Si c'est là votre
pensée, elle est admirablement judicieuse et fait le plus grand honneur à votre
pénétration. Je veux même vous déclarer qu'à mes yeux le véritable outrage
commencerait précisément à cet instant-là. J'estimerais qu'on me regarde comme
un farceur de catholique ou comme un imbécile, et mon courroux éclaterait, à la
minute, d'une manière tout à fait surprenante.
--
Mais, cependant, monsieur le réactionnaire, brailla aussitôt Rieupeyroux, dans
une hilarante tonique de pur gascon, qui faillit déchirer en deux le velarium
de la gravité générale, vous êtes assez violent, il me semble, quand vous
attaquez vos confrères, et il serait peut-être juste que vous ne leur
refusassiez pas les réparations qu'ils sont en droit de vous réclamer, quand
vous les traînez dans la boue. C'est trop commode, vraiment, de se retrancher derrière
le catholicisme pour échapper à toutes les conséquences de ses actes et de ses
paroles !
Marchenoir,
qui sirotait, en souriant, un verre du plus délicieux de tous les Châteaux et
que la claironnante cocasserie de ce marquis des marches de la Pouille
intéressait, lui répondit en douceur parfaite :
--
Si j'étais réactionnaire, comme vous dites inexactement, mon très doux maître,
vous me verriez aussi ardent que vous-même à toutes les passes d'armes et à
tous les genres de tournois. C'est, au contraire, parce que je suis le plus
dépassant des progressistes, le pionnier de l'extrême avenir, que je contemne
ces pratiques surannées. Vous affirmez que je suis violent. Dieu sait pourtant
si je me refrène, car je pourrais l'être bien davantage...
Quant
aux belles âmes que mes écritures affligent, qui les empêche de m'affliger, à
leur tour, de la même sorte ? Je serais le plus inique des éreinteurs si je me
fâchais d'une riposte, même imbécile. Je taille mes projectiles avec le plus
d'art que je puis et je me ruine à choisir, pour cet usage, les plus
dispendieuses matières. L'un de mes rêves est d'être un joaillier de
malédictions Mais je n'exige pas que mes plastrons soient eux-mêmes des
lapidaires et qu'ils se mettent en boutique. On fait ce qu'on peut et j'aurais
mauvaise grâce à contester le choix d'une arme défensive à n'importe quel
chenapan dont je serais l'agresseur. Si je poursuis un putois, le glaive de feu
à la main, et qu'il me combatte avec le jus de son derrière, c'est absolument
son droit et je n'ai rien à dire. Il est loisible à chacun de publier que je
suis un bandit, un faussaire, un va-nu-pieds, un proxénète, et même un idiot.
J'accueille ces vocables avec une indifférence dont vous ne sauriez avoir une
juste idée. Par exemple, il ne faut pas m'en demander davantage, car j'oppose
aux voies de fait la plus insolite humeur.
Je
mourrai certainement sans avoir compris ce que signifie le mot de réparation,
au sens où les duellistes veulent qu'on l'entende. Je ne défends pas,
d'ailleurs, aux mécontents de m'apporter leurs museaux, mil leur paraît
expédient d'opérer ce transit. Mon domicile est connu de tout le monde et
nullement pourvu de retranchements catholiques ou autres. Ma porte
s'ouvre facilement, aussi bien que ma fenêtre, mais je ne conseille à aucun
brave de choisir ses plus chers amis pour me les expédier comme témoins. Je
leur accorderais environ trois minutes de courtoisie, à l'expiration desquelles
il se pourrait que je les renvoyasse assez détériorés pour les guérir, quelque
temps, du besoin d'embêter les solitaires dans leurs ermitages.
Léonidas,
anciennement maltraité par le pamphlétaire, et que plusieurs mots de ce
persiflage sérieux avaient clairement cinglé, ouvrait la bouche pour parler
encore, quand Beauvivier l'arrêta d'un geste.
--
Pardon, mon cher Rieupeyroux, le débat est clos. Vous avez forcé M. Marchenoir
à renouveler des déclarations déjà anciennes et que nous avons tous entendues
depuis longtemps. Vous n'espérez pas, sans doute, l'amener, pour vous
complaire, à modifier ses vues ou ses sentiments. Notre convive est un homme
exotique et d'un autre siècle. Il a d'autres idées que nous sur l'honneur, mais
cette divergence est sans portée, puisque son intrépidité personnelle est hors
de cause.
A ce
dernier point de vue, même, je crois que ses chroniques seront d'un utile
scandale en tête du Pilate. Si personne n'y voit d'inconvénient et que
l'auteur veuille bien y consentir, ajouta-t-il, en se tournant vers son voisin,
je serais d'avis qu'il nous lût, tout à l'heure, l'article de début que je fais
paraître après-demain, et dont les épreuves sont justement sur mon bureau. Je
crois, messieurs, que votre surprise ne sera pas médiocre. Avez-vous quelque
répugnance à nous donner ce plaisir intellectuel, monsieur Marchenoir ?
Celui-ci
hésita une minute, puis se décida. Il sentait vaguement que, déjà, Beauvivier
cherchait une occasion de le compromettre et de lui casser les reins, en le
rendant impossible, puisqu'il le poussait à lire cette philippique, où les deux
tiers des convives étaient plastronnés. Mais la seule pensée d'un tel risque le
détermina, -- étant de ces fiers chevaux, qui s'éventrent sur les baïonnettes,
en hennissant de la volupté de souffrir !
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