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Marchenoir
était né désespéré. Son père, petit bourgeois crispé, employé aux bureaux de la
Recette générale de Périgueux, l'avait affublé, sur le conseil du Vénérable
de sa Loge et par manière de défi, du nom de Caïn, à l'inexprimable effroi de
sa mère qui s'était empressée de le faire baptiser sous le vocable chrétien de
Marie-Joseph. La volonté maternelle ayant été, par extraordinaire, la plus
forte, on l'appela donc Joseph dans son enfance et le nom maléfique, inscrit au
registre de l'état civil, ne fut exhumé que plus tard, en des heures de
mécontentement solennel.
D'autres
ont besoin des déconfitures ou des crimes de leur propre vie pour en sentir la
nausée. Marchenoir, mieux doué, n'avait eu que la peine de venir au monde.
Il
était de ces êtres miraculeusement formés pour le malheur, qui ont l'air
d'avoir passé neuf cents ans dans le ventre de leur mère, avant de venir
lamentablement traîner une enfance chenue dans la caduque société des hommes.
Il
fut orné, dès son premier jour, de la déplorable faculté, trop rare pour qu'on
ait pu l'observer, de porter, autour de son intelligence, comme une brume de
choses anciennes et indiscernables, comme un halo de rêveries antérieures qui
ne lui permirent longtemps qu'une vision réfractée du monde ambiant. Il eut le
maillot réminiscent, si l'on veut concéder cette façon d'exprimer une chose
naturellement indicible.
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Cette anormale disposition extatique, racontait-il, à trente ans, ce prenant
despotisme du Rêve qui me faisait incapable de toute application en me livrant
à une perpétuelle stupeur, attira sur moi des tribulations et des épouvantes à
défrayer un martyrologe d'enfants. Mon père, endurci par d'imbéciles préjugés
sur l'éducation et résolument enfermé dans la forteresse inexpugnable d'un tout
petit nombre d'idées absolues, ne voulut jamais voir en moi qu'un paresseux et
m'assommait avec une fermeté lacédémonienne.
Peut-être
avait-il raison. Je suis même arrivé à me persuader que la culture intensive du
roseau pensant est, en général, la résultante spirituelle d'un ascendant
épidermique. Malheureusement, le pauvre homme stérilisait ses raclées en ne les
faisant jamais suivre d'aucun retour de tendresse qui en eût intellectualisé la
cuisson. Naturellement incliné à chérir, cet éducateur infortuné nourri au
râtelier de Plutarque avait cru faire des miracles en prenant conseil de cette
rosse antique, et, refoulant son coeur, à lui, son moderne coeur scarifié par
d'anachroniques immolations, il s'était infligé de n'avoir jamais une caresse
de son enfant, dans le civique espoir de sauvegarder la majesté paternelle.
Quand
il me mit au lycée, ce fut un enfer. Hébété déjà par la crainte, méprisé des
autres enfants dont la turbulence me faisait horreur, bafoué par d'ignobles
cuistres qui m'offraient en risée à mes camarades, puni sans relâche et battu
de toutes mains, je finis par tomber dans un taciturne dégoût de vivre qui me
fit ressembler à un jeune idiot.
Cette
parfaite détresse, cette perpétuelle constriction du coeur, ordinairement
dévolue aux enfants mélancoliques dans les pénitentiaires de l'Université,
s'aggravait pour moi de l'impossibilité de concevoir une condition terrestre
qui fût moins atroce. Il me semblait être tombé, j'ignorais de quel empyrée,
dans un amas infini d'ordures où les êtres humains m'apparaissaient comme de la
vermine. Telle était, à quatorze ans, et telle est encore, aujourd'hui, ma
conception de la société humaine !
Un
jour, cependant, je me révoltai, la malice de mes condisciples ayant dépassé je
ne sais plus quelles bornes. Je dérobai un couteau de réfectoire heureusement
inoffensif et m'élançai, après une bravade emphatique, sur un groupe de
quarante jeunes drôles dont je blessai deux ou trois. On me releva écumant,
broyé de coups, superbe ! Mon couteau avait fait peu de mal, à peine quelques écorchures,
mais mon père dut me retirer de l'abrutissant séjour et me garder à la maison.
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