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XXXIII
Marchenoir
sentit bientôt la nécessité de travailler. Il n'était pas homme à rester
longtemps vautré sur une pensée de douleur, quelque atrocement exquise qu'elle
lui parût. Il méprisait les Sardanapales et leurs bûchers et il se serait
défendu, avec des moignons pleuvant le sang, jusque sur l'arête la plus
coupante du dernier mur de son palais de cristal. Combinaison surprenante du
rêveur et de l'homme d'action, on l'avait toujours vu bondir du fond de ses
accablements et il se déchirait lui-même, du fumier de ses dégoûts, aussitôt
qu'il commençait à se sentir bon à paître.
Les
deux seuls livres qu'il eût encore publiés : une Vie de sainte Radegonde
et un volume de critique intitulé Les Impuissants, il les avait écrits
sur un pal rougi au feu, en plein milieu du radeau de la Méduse, sans
espérance de rencontrer un éditeur qui le recueillît, avec la crainte
continuelle de devenir enragé.
Le
premier et le plus important de ces deux ouvrages avait été, sans comparaison,
le plus immense insuccès de l'époque. Pavoisée du catholicisme le plus
écarlate, cette éloquente restitution de la société Mérovingienne s'était vu,
dès son apparition, envelopper et emmailloter, avec une attention infinie, par
les catholiques eux-mêmes, dans les bandelettes multipliées du silence le plus
égyptien.
C'était
pourtant une chose réellement grande, ce récit hagiographique, tel qu'il
l'avait conçu et exécuté ! Un tel livre, si la presse eût daigné seulement
l'annoncer, était, peut-être, de force à déterminer un courant historique, -- à
l'heure favorable où Michelet, le vieil évocateur sans conscience de quelques images
du passé, laissait, en mourant, le champ libre aux cultivateurs du chiendent de
l'histoire exclusivement documentaire. Car on ne voit plus que cela, depuis la
mort de ce sorcier : des idolâtres du document, en histoire aussi bien qu'en
littérature et dans tous les genres de spéculation, -- même en amour, où le
sadisme a entrepris, dernièrement, de documenter le libertinage. C'est la pente
moderne attestée par le renflement scientifique de la plus turgescente vanité
universelle.
Marchenoir,
esprit intuitif et d'aperception lointaine, par conséquent toujours aspiré en
deçà ou au-delà de son temps, ne pouvait avoir qu'un absolu mépris pour cette
sciure d'histoire apportée, chaque jour, par les médiocres ébénistes de l'École
des Chartes, au panier de la guillotine historique où sont décapités les grands
concepts de la Tradition. Il avait donc entrepris de protester contre cette
réduction en poussière de tout le passé par la résurrection intégrale d'une
société aussi défunte que les sociétés antiques et dont les débris physiques,
transformés mille fois depuis dix siècles, ont pu servir à toutes les
vérifications géologiques ou potagères du néant de l'homme.
Dans
cette Légende d'or de l'histoire de France qu'il s'imaginait toujours entendre
chuchoter à son-oreille, comme un grand conte plein de prodiges, et qui lui
semblait la plus synthétiquement étrange, la plus centralement mystérieuse de
toutes les histoires, -- rien ne l'avait autant fasciné que cette énorme,
terrible et enfantine épopée des temps Mérovingiens. La France préludait,
alors, à l'apostolat des monarchies occidentales. Les évêques étaient des
saints, dans la main desquels la Gentilité barbare s'assouplissait lentement,
comme une cire vierge, pour former, avec la masse hétérogène du monde gallo-romain,
les rayons mystiques de la ruche de Jésus-Christ. Du milieu de ce chaos de
peuples vagissants, au-dessus desquels planait l'Esprit du Seigneur, on vit
s'élever, à travers le brouillard tragique des prolégomènes du Moyen Age, une
candide rangée de cierges humains dont les flammes, dardées au ciel,
commencèrent, au sixième siècle, la grande illumination du catholicisme dans
l'Occident.
Marchenoir
avait choisi sainte Radegonde, un de ces luminaires tranquilles et, peut-être,
le plus suave de tous. A la clarté de cette faible lampe non encore éteinte, il
avait cherché les âmes des anciens morts dans les cryptes les moins explorées
de ces très vieux âges. A force d'amoureuse volonté et à force d'art, il les
avait tirées à la lumière et leur avait donné les couleurs d'une recommençante
vie.
Le
plus difficile effort que puisse tenter un moderne ; la transmutation en avenir
de tout le passé intermédiaire, il l'avait accompli, autant que de tels
miracles soient opérables à l'esprit humain toujours opprimé d'images
présentes, et il était arrivé à une sorte de vision hypnotique de son sujet,
qui valait presque la vision contemporaine et sensible. Cette oeuvre,
positivement unique, dégageait une si nette sensation de recul que le houlement
océanique de trente générations postérieures devenait une conjecture, un
thème d'horoscope, une dubitable rêverie de quelque naïf moine gaulois que la
rafale de conquête aurait poussé sur une falaise de désespérée vaticination.
Les
figures angéliques ou atroces de ce siècle, Chilpéric, le monarque aux finesses
de mastodonte, et sa venimeuse femelle, Frédégonde, la Jézabel d'abattoir ; le
chenil grondant des leudes ; les évêques aux impuissantes mains miraculeuses,
Germain de Paris, Grégoire de Tours, Prétextat de Rouen, Médard de Noyon ;
quelques pâles troènes poussés, à la grâce de Dieu, dans les cassures, les
Galswinthe, les Agnès, les Radegonde, types rudimentaires de la toute-puissante
dame des temps chevaleresques ; enfin l'ultime chalumeau virgilien,
l'aphone poète Venantius Fortunatus ; -- tous ces trépassés archiséculaires,
Marchenoir les avait évoqués si souverainement qu'on croyait les voir et les
entendre, dans l'air sonore d'une cristalline matinée d'hiver.
Et
ce n'est pas tout encore. Il y avait la fresque des concomitantes aventures de
l'univers, peintes dans l'ombre ou dans la pénombre, mais à leur plan
rigoureux, pour l'horizonnement de ce vaste drame : Justinien et Bélisaire et
toute la gloire de boue du Bas-Empire ; les Goths et les Lombards piétinant le
fumier romain en Italie et en Espagne, et la précaire papauté de ce monde en
ruines ; puis, au loin, du côté de l'Asie, l'immense rumeur fauve du réservoir
barbare, que chaque oscillation de la planète faisait couler un peu plus du
côté de la malheureuse Europe, sans parvenir à l'épuiser, jusqu'à Gengis-Khan,
qui retourna, d'un seul coup, sur la civilisation occidentale, cette cuvette de
cinquante peuples !
Pour
ce livre de trois cents pages, à peine, qui lui avait coûté trois ans,
Marchenoir s'était fait savant. Il s'était documenté jusqu'à la racine des
cheveux. Mais il pensait que le document est, comme le vin, et, en général,
comme toutes les choses qui soûlent, aussi sot maître qu'intelligent serviteur.
Il en avait souvent constaté le mutisme et l'infidélité. En conséquence, il
l'avait utilisé avec une hauteur pleine de défiance, le rejetant avec dégoût
quand il violait, en bégayant, l'intégrité d'une conception générale que
l'expérience lui avait démontrée plus sûre ; -- méthode de travail qu'un
pète-sec à tête vipérine de La Revue des sciences historiques avait fort
blâmée et qui l'eût fait conspuer de toute la critique contemporaine, si cet
attelage châtré du tape-cul de M. Renan était idoine à répercuter un
chef-d'oeuvre.
D'ailleurs,
la nature hagiographique de son sujet ne pouvait guère attirer à son livre que
des lecteurs catholiques ou des admirations religieuses. Or, le rédacteur en
chef de la plus considérable feuille catholique de Paris ayant lui-même publié
autrefois, sur les saintes mérovingiennes, une inerme brochure tombée presque
aussitôt dans le plus vertical oubli, il devait à sa propre gloire de ne pas
accorder le moindre secours de publicité à ce téméraire nouveau venu qui
pouvait devenir un supplantateur. Il est vrai qu'à défaut de cette excellente
raison d'État littéraire, le mépris infini des catholiques pour toute oeuvre
d'art eût abondamment suffi. Bref, ce crevant de misère fût absolument privé de
tout moyen d'informer le public de l'existence de son livre et les sages
conclurent, comme toujours, du néant de la réclame au néant de l'oeuvre.
Le
fait est que, pour des haïsseurs aussi résolus de la beauté littéraire,
Marchenoir était une occasion peu commune. C'était un lépreux de magnificence.
Toutes les maladies dégoûtantes ou monstrueuses qui peuvent justifier,
analogiquement, l'horreur des chrétiens actuels pour un malheureux artiste : la
gale, la teigne, la syphilis, le lupus, la plique, le pian, l'éléphantiasis, il
les accumulait, à leurs yeux, dans sa forme d'écrivain.
Ce
fut surtout dans son second livre, Les Impuissants, que cette flore
éclata. Le scandale fut si grand qu'il lui valut un demi-succès. L'auteur
commençait à être connu et l'apparition de ce recueil satirique, déjà publié en
articles hebdomadaires, dans un petit journal où ils avaient été fort
remarqués, démasqua, d'un coup, le polémiste formidable, caché jusqu'alors,
pour beaucoup de gens, sous le contemplatif dédaigné, et qu'une dévorante soif
de justice contraignait enfin à sortir. Il y eut une petite clameur de huit
jours et tel fut le quartier de gloire que Paris voulut bien jeter à cet
artiste qui s'exterminait depuis des années. Mais ce livre fut une révélation
pour Marchenoir lui-même qui ne se connaissait pas cette sonorité de gong quand
l'indignation le faisait vibrer.
Par
l'effet d'une loi spirituelle bien déconcertante, il se trouva que la forme
littéraire de cet enthousiaste était surtout consanguine de celle de Rabelais.
Ce style en débâcle et innavigable qui avait toujours l'air de tomber
d'une alpe, roulait n'importe quoi dans sa fureur. C'étaient des bondissements
d'épithètes, des cris à l'escalade, des imprécations sauvages, des ordures, des
sanglots ou des prières. Quand il tombait des un gouffre, c'était pour
ressauter jusqu'au ciel. Le mot, quel qu'il fût, ignoble ou sublime, il s'en
emparait comme d'une proie et en faisait à l'instant`un projectile, un brûlot,
un engin quelconque pour dévaster ou pour massacrer. Puis, tout à coup, il
redevenait, un moment, la nappe tranquille que la douce Radegonde avait azurée
de ses regards.
Quelques-uns
expliquaient cela par un abject charlatanisme, à la façon du Père Duchesne.
D'autres, plus venimeux, mais non pas plus bêtes, insinuaient la croyance à une
sorte de chantage constipé, furieux de ne jamais aboutir. Personne, parmi les
distributeurs de viande pourrie du journalisme, n'avait eu l'équité ou la
clairvoyance de discerner l'exceptionnelle sincérité d'une âme ardente,
comprimée, jusqu'à l'explosion, par toutes les intolérables rengaines de la
médiocrité ou de l'injustice.
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