HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE
PETITE LAMPISTE
A Mesdemoiselles Manitou et Tonton.
Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement qui
était le fils d'un marchand de vins.
Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'était un sale gosse qui
faisait des blagues à tout le monde.
Il avait de vilains cheveux rouges plantés raides, des grandes oreilles
détachées de la tête, et un petit nez retroussé comme le museau de ces chiens
qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la figure.
Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'était un vrai
charretier.
A côté de la boutique de son père, il y avait un marchand de lampes qui vendait
aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc.
Alors le petit troquet venait s'amuser à taper sur tous ces ustensiles pour
faire du bruit et embêter les voisins.
Le lampiste avait une petite fille qui était aussi gentille que le petit garçon
était désagréable.
On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux que
cette petite fille.
Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et des
cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on ne le
voyait pas.
Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit pliant,
et elle apprenait ses leçons, et, quand elle savait ses leçons, elle faisait de
la tapisserie.
A ce moment-là, le petit troquet arrivait par derrière et lui tirait sa natte
en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte était la corde d'une cloche de
bateau à vapeur.
Ça embêtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une idée.
Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnés au petit apprenti de
son papa, qui était très fort et qui a fichu de bons coups de poing sur le nez
du petit troquet et de bons coups de pied dans les jambes.
Le petit troquet a dit à ses parents qu'il s'était fichu par terre, et que
c'est pour ça qu'il saignait du nez.
Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste.
Alors, voilà la petite lampiste qui se met en colère et qui se demande comment
elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit troquet.
Voici ce qu'elle a fait :
Elle l'a invité à faire la dînette avec elle, un jeudi, et d'autres petites
filles.
On commence par manger des gâteaux, du raisin, de tout, et puis elle dit :
- Maintenant, nous allons boire du vin blanc.
Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes.
Les petites filles, qui étaient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais petit
troquet a tout avalé.
Il fut malade comme un cheval, et même sa maman croyait bien qu'il en
claquerait, mais il était tellement entêté qu'il n'a jamais voulu dire comment
ça lui était venu. Heureusement qu'ils avaient un bon médecin qui l'a guéri.
Quand il a été guéri, il a été embrasser la petite lampiste, et lui a demandé
pardon de ses méchancetés, et, depuis, il ne lui a jamais tiré sa natte, ni
tapé sur les arrosoirs.
Il est devenu très gentil, ses cheveux ont été moins rouges, ses taches de
rousseur se sont en allées, ses oreilles se sont recollées et son nez n'a plus
ressemblé à un museau de chien de boucher.
Et puis, quand il a été grand, il s'est marié avec la petite lampiste et ils
ont eu beaucoup d'enfants.
On a mis tous les garçons à l'Ecole polytechnique.
Signé : TOTO.
- Hein ! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-là ?
- Très intéressante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'être une jolie
petite rosse.
- Pour sûr !
- Eh bien ! alors ?
- Alors quoi ? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique ?... Eh
bien ! là, vrai ! je ne te croyais pas si daim !
(Le bruit d'un coup de pied dans le derrière retentit.)
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