LE BON PEINTRE
Il était à ce point préoccupé de l'harmonie des tons, que certaines
couleurs mal arrangées dans des toilettes de provinciales ou sur des toiles de
membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement, comme un musicien
en proie à de faux accords.
A ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant des
oeufs sur le plat, parce que ça lui aurait fait un sale ton dans l'estomac.
Une fois que, marchant vite, il avait poussé un jeune gommeux à pardessus
mastic sur une devanture verte fraîchement peinte (Prenez garde à la peinture,
S. V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit : " Vous pourriez faire
attention... ", il avait répondu en clignant, à la façon des peintres qui
font de l'oeil à la peinture
- De quoi vous plaignez-vous ?... C'est bien plus japonais comme ça.
L'autre jour, il a reçu de Java la carte d'un vieux camarade en train de
chasser la panthère noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste.
Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensât à lui, si loin et de si
longtemps, et il écrivit à son vieux camarade une bonne et longue lettre, une
bonne lettre très lourde dans une grande enveloppe.
Comme Java est loin et que la lettre était lourde, l'affranchissement lui coûta
les yeux de la tête.
L'employé des Postes et Télégraphes lui avança, hargneux, cinq ou six timbres
dont la couleur variait avec le prix.
Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la grande
enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons s'arrangeassent -
pour que ça ne gueule pas trop.
Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente béante de
l'Etranger, quand un dernier regard cligné le fit rentrer précipitamment.
- Encore un timbre de trois sous.
- Voilà, monsieur.
Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres.
- Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employé, votre correspondance
était suffisamment affranchie.
- Ça ne fait rien, dit-il.
Puis, très complaisamment :
- C'est pour faire un rappel de bleu.
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