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Texte
Mai 1897
Il y
a dans les moeurs, comme dans l'histoire, des conquêtes imprévues. La marche triomphale
du football à travers les habitudes jusqu'alors si sédentaires de notre
jeunesse française en est un nouvel exemple. Le foot-ball avait tout contre
lui. Son premier défaut était d'être anglais. On nous répète à chaque instant
que nous sommes des anglomanes renforcés. Cela n'est pas; car à part le petit
groupe de gommeux parisiens qui affectent de ne porter que du linge blanchi a
Londres, il suffit qu'une mode arrive d'outre-Manche, pour qu'elle éveille
aussitôt des susceptibilités « patriotiques » dans la presse et dans l'opinion.
De plus, le foot-ball faisait son entrée chez nous précédé d'une réputation
nettement établie de brutalité: les mères françaises qui craignent les rhumes
et les engelures ne pouvaient dès lors lui faire un accueil sympathique. Enfin,
c'est un jeu collectif: il exige la formation de deux équipes de onze ou quinze
joueurs chacune: pour se déployer à l'aise, ces équipes ont besoin d'un vaste
espace de terrain plat et gazonné. Autant de motifs pour que les maitres ne
fussent pas favorables à une innovation qui allait forcément compliquer la
discipline et accroître le poids de leurs responsabilités.
Mais
il faut signaler un dernier désavantage auquel nul de ceux qui ont popularisé
le foot-ball en France n'avait songé, et dont, pour ma part, j'ai été long à me
rendre compte. Il est impossible au spectateur qui n'est pas « au courant » de
comprendre quelque chose à ce qui se passe sous ses yeux. Il voit une mêlée,
des bras et des jambes enchevêtrés, des poitrines qui se heurtent, des mains
qui se crispent, toute une série d'efforts auxquels il s'intéressera s'il est
peintre ou sculpteur, qui lui feront horreur s'il est pédagogue ou s'il a
simplement l'âme sensible. Comment, en face de ce travail intense des muscles,
la pensée lui viendrait-elle que des forces intellectuelles et morales sont, au
même moment, mises à contribution et que rien ne sommeille dans l'être qui se
débat là devant lui ? Si Paul Bourget, pourtant si bien fait pour comprendre
cela, n'a pas su l'apercevoir, qui donc le pourrait? La description qu'il
donne, dans Outre-Mer, d'un match de foot-ball, est une trompeuse
photographie: tout ce qui s'y trouve reproduit est exact et réel; mais elle ne
reproduit pas tout. C'est donc que la partie cérébrale du jeu -- de beaucoup la
plus importante -- demeure invisible; c'est donc que le muscle y sert d'écran à
l'intelligence.
On
maudissait le foot-ball avant de le connaître. La malédiction fut bien plus
énergique quand on le connut. Les journalistes, horrifiés, en firent de terribles
descriptions, propres à donner la chair de poule aux parents les moins
craintifs; des listes de tués et de blessés, importées d'Angleterre,
circulèrent comme pièces à l'appui; certains proviseurs prirent sur eux de
l'interdire aux lycéens. Rien n'y fit: la marée monta avec une parfaite
régularité. Les jeunes gens mirent, à vaincre tous les obstacles, une
persévérance dont nul ne les aurait crus capables. Les prairies manquaient; ils
jouèrent sur la terre battue, dans le sable, au risque de se rompre les os; ils
auraient pour un peu joué sur des tas de cailloux. Je me rappelle des parties
épiques au Bois de Boulogne sur la pelouse de Saint-Cloud. L'endroit était fort
dangereux; un arbre était planté tout au milieu; les joueurs pouvaient à tout
instant être précipités sur cet arbre et s'y frapper durement aux tempes.
C'était un chêne rabougri et très laid. J'ai bien fait dix démarches pour
obtenir qu'on l'enlevât; mais on sait ce qu'il en coûte pour toucher à un arbre
du Bois de Boulogne ! et l'état civil de ce personnage
était si compliqué que je ne réussis jamais à trouver à l'Hôtel de Ville le
supérieur hiérarchique qui avait droit de décider de sa vie, en dernier ressort
! Deux beaux terrains furent aménagés au Champ-de-Mars, de chaque côté de la Galerie
de trente mètres, lorsque les bâtiments de l'Exposition de 1889 eurent eté
démolis: M. Alphand nous les avait destinés, mais ils furent réclamés pour les
pupilles du Conseil municipal; les petits bambins des écoles primaires, vêtus
de jerseys rayés qu'ils s'obstinaient à porter pardessus leurs chemises
et coiffés de « polos » à la dernière mode, s'en vinrent gravement, pendant
deux saisons, occuper ces pelouses et y prendre leurs puérils ébats pendant que
les lycéens, arrivés à l'âge où les jeux athlétiques sont si nécessaires à
l'épanouissement viril, se voyaient relégués dans des préaux trop étroits et
exposés à des accidents graves.
En
province, la question des terrains n'était pas si difficile à résoudre. Avec de
l'ingéniosité et de la persévérance, on trouva des champs inoccupés que les
propriétaires consentirent à prêter ou à louer à bas prix; ou bien l'autorité
militaire, la société des courses, la compagnie du chemin de fer concédèrent
aux lycéens et aux sociétés athlétiques l'usage des terrains dont elles
pouvaient disposer. Mais un autre inconvénient se présenta: l'absence
d'émulation. L'émulation est l'essence du foot-ball. Il n'y a pas d'intérêt à y
jouer entre camarades qui se connaissent trop bien, qui vivent ensemble depuis
longtemps; à Paris, il y a dix lycées: chaque ville de province n'en a qu'un...
On voit, par ce rapide exposé, toutes les chances qu'avait le foot-ball
d'expirer, faute de foot-ballers. Or, depuis dix ans, le mouvement athlétique a
subi bien des vicissitudes, bien des arrêts; il y a eu parfois des
enthousiasmes exagérés, plus souvent encore des découragements injustifiés.
L'aviron n'a pas prospéré comme on s'y attendait: ce sport si parfait au point
de vue du travail musculaire, si captivant par « l'ivresse de nature » qu'il
procure à ses adeptes, n'a encore séduit qu'une portion relativement infime de
notre jeunesse. Quant au jeu de longue-paume, si intéressant et qui a
l'avantage supérieur d'être pour la France un exercice traditionnel, un
exercice vraiment national, nous avons en vain travaillé à lui rendre son
ancienne popularité. Impossible de faire prendre la boxe, même la boxe «
française », qui est un art tout parisien... A de certains moment les courses à
pied ont fléchi; les maîtres de manège, les professeurs d'escrime et de
gymnastique se plaignent sans cesse de la concurrence que leur fait la
bicyclette: leur clientèle diminue... Un seul sport n'a connu ni arrêts ni
reculs: le foot-ball. A quoi cela peut-il tenir -- du moment que les
circonstances lui ont toujours été adverses -- sinon à la valeur intrinsèque du
jeu lui-même, aux émotions qu'il procure, à l'intérêt qu'il présente?
Si
les règlements du foot-ball sont assez complexes, on peut toutefois les ramener
à quatre ou cinq règles fondamentales qui sont simples. Que cherche le joueur?
Il vise à s'emparer du ballon, à l'amener près de la ligne de but de
l'adversaire et à lui faire toucher terre derrière cette ligne et le plus près
possible du but que marquent deux grands piquets réunis à mi-hauteur par
une barre transversale. S'il y parvient, il marque un essai, lequel se
chiffre par un certain nombre de points pour son camp: le ballon est alors
placé sur une ligne perpendiculaire à la ligne de but et partant de l'endroit
où l'essai a été fait; on pose le ballon à terre sur un point quelconque de
cette ligne et d'un coup de pied savamment donné, un joueur s'efforce de le
faire passer entre les deux piquets, et au-dessus de la barre transversale;
l'essai est alors « transformé en but » et de nouveaux points sont comptés:
c'est leur total qui tout à l'heure établira la victoire. Le football, en
effet, se joue, à la différence de la plupart des jeux,en
quatre-vingts minutes; la partie se divise en deux portions de quarante minutes
chacune: pendant l'entracte qui les sépare, les camps changent de côté. A la
fin de la partie on additionne les points; plus les équipes sont fortes, moins
élevés seront les totaux: si rien n'a été marqué d'aucun côté, le match est
nul.
Tel
est le canevas, en apparence très rudimentaire, que viennent compliquer
quelques règles additionnelles extrêmement géniales. La manière la plus
avantageuse de s'approcher de la ligne du but de l'adversaire, c'est
incontestablement d'y porter le ballon en courant et en évitant de se faire «
arrêter » . On a le droit, en effet, d'arrêter l'homme
qui court avec le ballon, en se saisissant de lui, sauf par le cou ou par les
jambes, ce qui pourrait être dangereux. On l'arrête par le milieu du corps. Se
voyant sur le point d'être arrêté, que va chercher le joueur? à se dessaisir du ballon et à le « passer » à un partenaire.
Or, il ne peut pas le passer en avant. Il ne peut le jeter à un
partenaire que sur la même ligne ou en arrière. Voilà une combinaison qui
rappelle certains jeux de dames: pour gagner du terrain, le ballon commence
donc par reculer. Mais, d'autre part, le joueur lui-même est hors jeu, s'il se
trouve en avant du ballon à un moment où ses partenaires se le passent; il
n'est plus qualifié pour le prendre jusqu'à ce qu'il soit de nouveau à sa place,
en arrière du ballon... Quelque peine qu'on se donne pour expliquer
ceci, il doit forcément en résulter de la confusion dans l'esprit du lecteur.
Ce qui peut au contraire lui devenir aisément intelligible, c'est l'ensemble de
qualités physiques et morales nécessaires à un bon joueur de foot-ball pour se
tirer d'une situation aussi compliquée. Il lui faut de la force sans doute et
du poids pour arrêter ses adversaires et résister a
leurs arrêts. Mais la souplesse, l'élasticité lui sont bien plus nécessaires
encore. Il doit être bon coureur et pouvoir au milieu de sa course en modifier
brusquement l'allure ou la direction, se jeter a droite ou à gauche, se couler
entre deux ennemis ou bien fondre sur eux pour les dérouter au moment où il
vient habilement de se débarrasser du ballon au profit d'un partenaire: autant
de décisions à prendre qui exigent du coup d'oeil et du sang-froid, de
l'abnégation même, car il faut souvent renoncer a accomplir une prouesse
individuelle dans l'intérêt de l'équipe, se dessaisir du ballon au moment de
tenter soi-même un essai, parce qu'un autre est mieux à même d'y réussir.
Enfin, il y a l'esprit de discipline qui s'impose. Chaque équipe ne saurait
voir l' ensemble de la bataille, c'est
l'affaire du capitaine, qui dirige ses hommes en conséquence, qui sait le fort
et le faible de chacun, qui doit prévoir les mouvements et réparer les erreurs.
C'est l'opinion des Anglais, qu'un homme inintelligent ou simplement lent dans
sa compréhension ne deviendra jamais un bon foot-baller. C'est aussi l'opinion
de beaucoup d'officiers distingués de l'armée britannique, qu'il y a dans un
capitaine de foot-ball sachant son métier l'étoffe d'un véritable stratégiste.
De pareilles louanges, fréquemment décernées, en disent long sur le mérite du jeu.
Mais voici qu'une preuve originale et bien imprévue du caractère véritablement
scientifique du foot-ball nous vient d'Amérique.
Un
avocat de Boston, nommé Deland, et qui n'avait dans sa jeunesse ni pratiqué, ni
même vu pratiquer sous ses yeux le foot-ball -- l'athlétisme n'est pas ancien
aux États-Unis: c'est à l'issue de la guerre de Sécession qu'il s'est développé
-- assista un jour à un match universitaire. Il en sortit très captivé et
voulut s'initier aux règles du jeu; il les étudia donc consciencieusement et,
de plus en plus enthousiaste, suivit assidument tous
les matches de la saison; cela se passait il y a quelques années seulement.
Tout à coup une révélation se fit dans l'esprit de M. Deland; il se procura l'Histoire
du Consulat et de l'Empire de Thiers, et se mit à piocher les campagnes de
Napoléon. M. Deland cherchait s'il n'y aurait pas dans la tactique impériale
quelques préceptes applicables au foot-ball; ceci suffit à montrer qu'il avait
saisi la caractéristique du jeu. Or, Napoléon excellait à détacher soudainement
des masses d'hommes pour les jeter à l'improviste là où l'ennemi s'attendait le
moins à les rencontrer. Le capitaine de football peut en faire autant s'il a un
moyen de transmettre rapidement et mystérieusement à ses hommes des ordres
précis. Ce moyen est simple: il leur parlera en langage chiffré. Quand M.
Deland publia les résultats de ses méditations, le monde du foot-ball en fut
révolutionné; on discuta passionnément la réforme proposée et en peu de temps
elle fut appliquée parles principales équipes
universitaires. En 1890, j'ai suivi l'entraînement de l'équipe de Princeton.
Les joueurs, enfermés dans un grand bâtiment, sorte de manège énorme, s'y
exerçaient à comprendre et à traduire aussitôt en mouvements les chiffres cabalistiques
que leur lançait a l'improviste le capitaine; le secret de ce langage était,
bien entendu, jalousement gardé; ensuite, ils allaient sur le champ de jeu
suivre leur entraînement habituel. Il s'agissait du match annuel qui, au mois
de novembre, met aux prises à New-York les deux universités de Yale et de
Princeton. Le grand jour arriva; il y eut plus de quarante mille spectateurs et
l'enthousiasme fut indescriptible. A tout instant, les nombres appelés d'une
voix sonore provoquaient des mouvements d'un ensemble parfait et d'une
opportunité géniale; la rapidité avec laquelle ils s'accomplissaient était
foudroyante. Si intéressé que je fusse au spectacle que j'avais sous les yeux,
il me parut que la tactique Deland était doublement défectueuse. En lançant
brusquement plusieurs hommes sur un seul, elle accroissait beaucoup les chances
d'accidents; il n'y en eut pas ce jour-là, mais le danger couru n'en
apparaissait pas moins clairement. En second lieu, le rôle de chaque équipier
était diminué de tout ce que gagnait le rôle du capitaine; sur lui reposait la
plus grande part de responsabilité. Son initiative devenait trop puissante: les
autres étaient réduits à une obéissance trop absolue. Ce qui est admirable dans
le foot-ball, c'est le perpétuel mélange d'individualisme et de discipline, la
nécessité pour chaque homme de raisonner, de calculer, de se décider pour
lui-même et en même temps de subordonner ses raisonnements, ses calculs, ses
décisions à ceux du capitaine. Il n'est pas jusqu'au sifflet de l'arbitre
l'arrêtant pour une « faute » qu'un camarade a commise et qu'il n'a pas même
aperçue, qui n'exerce sa patience et sa force de caractère. Ainsi compris, le
foot-ball est, par excellence, l'image de la vie, une leçon de choses vécue, un
instrument pédagogique de premier ordre.
Aux
Etats-Unis même, on n'a pas tardé a se rendre compte
des inconvénients de la méthode Deland et on l'a quelque peu délaissée. Si je
l'ai rappelée ici, c'est que rien ne prouve mieux à quel point le foot-ball est
un jeu scientifique: le seul fait d'avoir pu lui faire subir une pareille
transformation en lui appliquant les principes de la stratégie militaire,
établit péremptoirement son caractère « intellectuel ». En tout ceci, je n'ai
parlé que du jeu dit de Rugby: le foot-ball se joue aussi sous d'autres
règles appelées règles d'Association. L'Association est un sport très élégant,
plein de finesse, mais qui ne saurait être comparé au Rugby. Il est interdit de
toucher le ballon avec les mains, de le porter... c'est en somme un « ballon au
pied » habilement réglementé, mais ne comportant pas les combinaisons et les
péripéties du Rugby. Et maintenant ce Rugby, qui porte le nom du célèbre
collège d'Angleterre d'où partit, voici cinquante ans, la grandiose réforme
pédagogique de Thomas Arnold, ce Rugby n'est-il, comme on l'a prétendu, qu'un
dérivé de la soule? La soule était jadis en grand honneur parmi les
paysans de Normandie, et les descriptions qui sont parvenues jusqu'à nous
donnent l'impression d'un furieux plaisir auquel prenaient part, d'enthousiasme
des villages entiers. Mais je dois dire que je n'ai aperçu nulle part la trace
de ce qui rend les combinaisons du moderne foot-ball si variées et si
captivantes, je veux dire une réglementation scientifique.
Si
les Français savaient le rôle de l'intelligence et de la volonté, la part de
l'esprit et du caractère dans la plupart des sports, -- et dans celui-ci en
particulier, -- avec quel entrain ils y pousseraient leurs enfants ! Mais le
Français est un grand sceptique: saint Thomas est son patron. Il faut qu'il
touche du doigt... On ne peut pourtant pas rendre le foot-ball obligatoire pour
tous les hommes valides à partir de 30 ans, afin de leur en faire mieux
apprécier les bienfaits ! Alors, il faut attendre que les joueurs d'aujourd'hui
deviennent pères à leur tour ! C'est long, mais sûr.
PIERRE DE COUBERTIN,
Président du Comité international des jeux olympiques.
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