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II
Il la rendit malheureuse ; et, comme jamais bien heureuse il ne l'avait rendue,
elle eut doublement mauvaise chance dans le mariage. Elle s'était laissé
marier, à seize ans, à ce rougeot qui n'était pas tendre, qui buvait beaucoup
le dimanche, qui était en colère tout le lundi, chagrin le mardi, et qui, les
jours suivants, travaillant comme un cheval pour réparer le temps perdu, car il
était avare, n'avait pas le loisir de songer à sa femme. Il était moins
malgracieux le samedi, parce qu'il avait fait sa besogne et pensait à se
divertir le lendemain. Mais un jour par semaine de bonne humeur ce n'est pas
assez, et Madeleine n'aimait pas le voir guilleret, parce qu'elle savait que le
lendemain soir il rentrerait tout enflambé de colère.
Mais comme elle était jeune et gentille, et si douce qu'il n'y avait pas moyen
d'être longtemps fâché contre elle, il avait encore des moments de justice et
d'amitié, où il lui prenait les deux mains, en lui disant : -- Madeleine, il
n'y a pas de meilleure femme que vous, et je crois qu'on vous a faite exprès
pour moi. Si j'avais épousé une coquette comme j'en vois tant, je l'aurais
tuée, ou je me serais jeté sous la roue de mon moulin. Mais je reconnais que tu
es sage, laborieuse, et que tu vaux ton pesant d'or.
Mais quand son amour fut passé, ce qui arriva au bout de quatre ans de ménage,
il n'eut plus de bonne parole à lui dire, et il eut du dépit de ce qu'elle ne
répondait rien à ses mauvaisetés. Qu'eût-elle répondu ! Elle sentait que son
mari était injuste, et elle ne voulait pas lui en faire de reproches, car elle
mettait tout son devoir à respecter le maître qu'elle n'avait jamais pu chérir.
La belle-mère fut contente de voir que son fils redevenait l'homme de chez lui
; c'est ainsi qu'elle disait, comme s'il avait jamais oublié de l'être et de le
faire sentir ! Elle haïssait sa bru, parce qu'elle la voyait meilleure qu'elle.
Ne sachant quoi lui reprocher, elle lui tenait à méfait de n'être pas forte, de
tousser tout l'hiver, et de n'avoir encore qu'un enfant. Elle la méprisait pour
cela et aussi pour ce qu'elle savait lire et écrire, et que le dimanche elle
lisait des prières dans un coin du verger au lieu de venir caqueter et
marmotter avec elle et les commères d'alentour.
Madeleine avait remis son âme à Dieu, et, trouvant inutile de se plaindre, elle
souffrait comme si cela lui était dû. Elle avait retiré son coeur de la terre,
et rêvait souvent au paradis comme une personne qui serait bien aise de mourir.
Pourtant elle soignait sa santé et s'ordonnait le courage, parce qu'elle
sentait que son enfant ne serait heureux que par elle, et qu'elle acceptait
tout en vue de l'amour qu'elle lui portait.
Elle n'avait pas grande amitié pour la Zabelle, mais elle en avait un peu,
parce que cette femme, moitié bonne, moitié intéressée, continuait à soigner de
son mieux le pauvre champi ; et Madeleine, voyant combien deviennent mauvais
ceux qui ne songent qu'à eux-mêmes, était portée à n'estimer que ceux qui pensaient
un peu aux autres. Mais comme elle était la seule, dans son endroit, qui n'eût
pas du tout souci d'elle-même, elle se trouvait bien esseulée et s'ennuyait
beaucoup, sans trop connaître la cause de son ennui.
Peu à peu cependant elle remarqua que le champi, qui avait alors dix ans,
commençait à penser comme elle. Quand je dis penser, il faut croire qu'elle le
jugea à sa manière d'agir ; car le pauvre enfant ne montrait guère plus son
raisonnement dans ses paroles que le jour où elle l'avait questionné pour la
première fois. Il ne savait dire mot, et quand on voulait le faire causer, il
était arrêté tout de suite, parce qu'il ne savait rien de rien. Mais s'il
fallait courir pour rendre service, il était toujours prêt ; et même quand
c'était pour le service de Madeleine, il courait avant qu'elle eût parlé. À son
air on eût dit qu'il n'avait pas compris de quoi il s'agissait, mais il faisait
la chose commandée si vite et si bien qu'elle-même en était émerveillée.
Un jour qu'il portait le petit Jeannie dans ses bras et qu'il se laissait tirer
les cheveux par lui pour le faire rire, Madeleine lui reprit l'enfant avec un
brin de mécontentement, disant comme malgré elle : -- François, si tu commences
déjà à tout souffrir des autres, tu ne sais pas où ils s'arrêteront. - Et à son
grand ébahissement, François lui répondit : -- J'aime mieux souffrir le mal que
de le rendre.
Madeleine, étonnée, regarda dans les yeux du champi. Il y avait dans les yeux
de cet enfant-là quelque chose qu'elle n'avait jamais trouvé, même dans ceux
des personnes les plus raisonnables ; quelque chose de si bon et de si décidé
en même temps, qu'elle en fut comme étourdie dans ses esprits ; et s'étant
assise sur le gazon avec son petit sur ses genoux, elle fit asseoir le champi
sur le bord de sa robe, sans oser lui parler. Elle ne pouvait pas s'expliquer à
elle-même pourquoi elle avait comme de la crainte et de la honte d'avoir
souvent plaisanté cet enfant sur sa simplicité. Elle l'avait toujours fait avec
douceur, il est vrai, et peut-être que sa niaiserie le lui avait fait plaindre
et aimer d'autant plus. Mais dans ce moment-là elle s'imagina qu'il avait
toujours compris ses moqueries et qu'il en avait souffert, sans pouvoir y
répondre.
Et puis elle oublia cette petite aventure, car ce fut peu de temps après que
son mari, s'étant coiffé d'une drôlesse des environs, se mit à la détester tout
à fait et à lui défendre de laisser la Zabelle et son gars remettre les pieds
dans le moulin. Alors Madeleine ne songea plus qu'aux moyens de les secourir
encore plus secrètement. Elle en avertit la Zabelle, en lui disant que pendant
quelque temps elle aurait l'air de l'oublier.
Mais la Zabelle avait grand'peur du meunier, et elle n'était pas femme, comme
Madeleine, à tout souffrir pour l'amour d'autrui. Elle raisonna à part soi, et
se dit que le meunier, étant le maître, pouvait bien la mettre à la porte ou
augmenter son loyer, ce à quoi Madeleine ne pourrait porter remède. Elle songea
aussi qu'en faisant soumission à la mère Blanchet, elle se remettrait bien avec
elle, et que sa protection lui serait plus utile que celle de la jeune femme.
Elle alla donc trouver la vieille meunière, et s'accusa d'avoir accepté des
secours de sa belle-fille, disant que c'était bien malgré elle, et seulement
par commisération pour le champi, qu'elle n'avait pas le moyen de nourrir. La
vieille haïssait le champi, tant seulement parce que Madeleine s'intéressait à
lui. Elle conseilla à la Zabelle de s'en débarrasser, lui promettant, à tel
prix, d'obtenir six mois de crédit pour son loyer. On était encore, cette
fois-là, au lendemain de la Saint-Martin, et la Zabelle n'avait pas d'argent,
vu que l'année était mauvaise. On surveillait Madeleine de si près depuis
quelque temps, qu'elle ne pouvait lui en donner. La Zabelle prit bravement son
parti, et promit que dès le lendemain elle reconduirait le champi à l'hospice.
Elle n'eut pas plus tôt fait cette promesse qu'elle s'en repentit, et qu'à la
vue du petit François qui dormait sur son pauvre grabat, elle se sentit le coeur
aussi gros que si elle allait commettre un péché mortel. Elle ne dormit guère ;
mais, dès avant le jour, la mère Blanchet entra dans son logis et lui dit :
-- Allons, debout, Zabeau ! vous avez promis, il faut tenir. Si vous attendez
que ma bru vous ait parlé, je sais que vous n'en ferez rien. Mais dans son
intérêt, voyez-vous, tout aussi bien que dans le vôtre, il faut faire partir ce
gars. Mon fils l'a pris en malintention à cause de sa bêtise et de sa
gourmandise ; ma bru l'a trop affriandé, et je suis sûre qu'il est déjà voleur.
Tous les champis le sont de naissance, et c'est une folie que de compter sur
ces canailles-là. En voilà un qui vous fera chasser d'ici, qui vous donnera
mauvaise réputation, qui sera cause que mon fils battra sa femme quelque jour,
et qui, en fin de compte, quand il sera grand et fort, deviendra bandit sur les
chemins, et vous fera honte. Allons, allons, en route ! Conduisez-le-moi
jusqu'à Corlay par les prés. À huit heures, la diligence passe. Vous y monterez
avec lui, et sur le midi au plus tard vous serez à Châteauroux. Vous pouvez
revenir ce soir, voilà une pistole pour faire le voyage, et vous aurez encore
là-dessus de quoi goûter à la ville.
La Zabelle réveilla l'enfant, lui mit ses meilleurs habits, fit un paquet du reste
de ses hardes, et, le prenant par la main, elle partit avec lui au clair de
lune.
Mais à mesure qu'elle marchait et que le jour montait, le coeur lui manquait ;
elle ne pouvait aller vite, elle ne pouvait parler, et quand elle arriva au
bord de la route, elle s'assit sur la berge du fossé, plus morte que vive. La
diligence approchait. Il n'était que temps de se trouver là.
Le champi n'avait coutume de se tourmenter, et jusque-là il avait suivi sa mère
sans se douter de rien. Mais quand il vit, pour la première fois de sa vie,
rouler vers lui une grosse voiture, il eut peur du bruit qu'elle faisait, et se
mit à tirer la Zabelle vers le pré d'où ils venaient de déboucher sur la route.
La Zabelle crut qu'il comprenait son sort, et lui dit :
-- Allons, mon pauvre François, il le faut !
Ce mot fit encore plus de peur à François. Il crut que la diligence était un
gros animal toujours courant qui allait l'avaler et le dévorer. Lui qui était
si hardi dans les dangers qu'il connaissait, il perdit la tête et s'enfuit dans
le pré en criant. La Zabelle courut après lui ; mais le voyant pâle comme un
enfant qui va mourir, le courage lui manqua tout à fait. Elle le suivit
jusqu'au bout du pré et laissa passer la diligence.
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