Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText
Jean Richepin
Le flibustier

IntraText CT - Lecture du Texte

  • ACTE I
    • Scène I. Legoëz, Marie-Anne, Janik
Précédent - Suivant

Cliquer ici pour désactiver les liens aux concordances

ACTE I

 

Scène I. Legoëz, Marie-Anne, Janik

 

LEGOËZ, JANIK, MARIE-ANNE
Au lever du rideau, Marie-Anne est accroupie devant l'âire,
occupée à faire du filet et, de temps en temps,
à fourgonner le feu sous la marmite;
Janik est près de la fenêtre ouverte, face au public,
et chante en travaillant à son métier de dentelière;
Legoëz, assis de l'autre côté de la fenêtre,
l'écoute et tout à la fois contemple la mer.


 
JANIK
(continuant son travail et sa chanson.)
Dit en pleurent la fille du roi:
Ne partez pas, on vous en supplie;
A ma couronne vous aurez droit...
Mais il pensait à sa mie,
Lon la,
Mais il pensait à sa mie.
Et comme alors soufflait le suroit,
Et que sa nef était d'or emplie,
Il fit soudain le signe de croix,
Et mit le cap vers sa mie.
Lon la,
Et mit la cap vers sa mie.
(Elle se lève en battant des mains
joyeusement, et s'écrie:)

Et voilà!

MARIE-ANNE
Ta besogne est finie?

JANIK
En chantant,
Oui donc.

MARIE-ANNE
Brave enfant!

JANIK
(se retournant vers Legoëz.)
Mais, tu n'as pas l'air content,
Toi, grand-père?
(Lui montrant son ouvrage.)
Regarde. Une aune de dentelle,
C'est beau, pourtant.

LEGOËZ
Dame, oui; mais comment finit-elle?

JANIK, un peu moqueuse.
La dentelle?

LEGOËZ
Non pas. Ta chanson, s'il te plaît.
Je suis le bec dans l'eau, sans le dernier couplet,
Et c'est là justement qu'elle est le plus touchante.

JANIK
Bah! Tu la
sais par cœur; tous les jours je la chante.

LEGOËZ
Bien sûr, que je la sais! C'est moi qui te l'appris.
Mais, passant par ta bouche, elle en a plus de prix.
Qu'importe que depuis longtemps je la connaisse!
Elle se rajeunit, mignonne, à ta jeunesse;
Et quand tu me la dis avec ta douce voix,
Je crois que je l'entends pour la première fois.
Achève. Qu'advient-il du marin, je te prie,
Et de son grand bateau chargé d'orfèvrerie?

JANIK
Et sans vouloir la fille du roi,
Dessus les flots de la mer jolie
A
Saint-Malo s'en revint tout droit,
Où l'attendait sa mie,
Lon la,
Où l'attendait sa mie.

LEGOËZ
Ainsi reviendra-t-il, tout droit vers
Saint-Malo,
Lui que nous attendons, le gas parti sur l'eau.
Cher petit-fils, dernier descendant de ma race!
Avant que de mourir, il faut que je l'embrasse;
Et je l'embrasserai, vois-tu; j'en suis certain,
Nous l'embrasserons tous, Janik. Un beau matin,
Il nous débarquera de sa nef pavoisée,
Et cousine Janik deviendra l'épousée
D'un riche capi ainé et d'un vaillant garçon,
Fidèle et cousu d'or, comme dans la chanson.

JANIK
Hélas! Voilà quinze ans qu'i! s'est en allé mousse!

LEGOËZ
Il n'en qvait que dix, alors. Quelle fimousse
De fier gaillard! Quels veux grand il guignait le flot!
Comme il promettait bien d'être un fin matelot!
Qu'il était beau, Janik! Plus beau que ta dentelle.
Rappelle-toi.

MARIE-ANNE
Comment se rappellerait-elle?
Janik avait quatre ans quand le cousin partit.

LEGOËZ
C'et, ma foi, vrai, Quatre ans!

MARIE-ANNE
Lui, dix.
Pauvre petit!

JANIK
Voilà huit ans passés, grand-père, que nous sommes
Sans nouvelles.

LEGOËZ
Huit ans, belle affaire! Huit ans!
Bah! Mais on n'en avait jamais, moi, de mon temps,
Des nouvelles! Je suis revenu tout de même.

JANIK
Qui sait s'il pense à nous seulement et s'il m'aime?

LEGOËZ
N'en doute pas. A quoi pourrait-il bien penser?

MARIE-ANNE, à Legoëz
Mais enfin, votre gas reviendrait,
Que vous ne sauriez pas même le reconnaître.

LEGOËZ
Aussi vrai que le jour luit par cette fenêtre,
Je le reconnaîtrai, mon gas.

MARIE-ANNE
A quoi?

LEGOËZ
Comment,
A quoi? Mais à tou, certe, et rien qu'à son gréement.
Pas roulant, cuir tanné, le bonnet sur l'orielle,
Le...

MARIE-ANNE
Tous ces matelots sont d'allure pareille.

LEGOËZ
L'air d'un brave à trois brins, hardi.

MARIE-ANNE
Tous en ont l'air.

LEGOËZ
L'œil clair, couleur du flot.

MARIE-ANNE
Tous ils ont cet œil clair.

LEGOËZ
Enfin que sais-je, moi? Mais pour le reconnaître,
J'en suis sûr. J'aurai là quelque chose en mon être
Qui me criera: C'est lui, c'est l'absent revenu!

JANIK
Oui, grand-père. Car moi, qui l'ai si peu connu,
Je le reconnaîtrais aussi.

LEGOËZ
Mais oui, fillette.

MARIE-ANNE
Plus avez d'espoir et plus je m'inquiète.
Si triste est le réveil quand le rêve est trop beau!
(Montrant la mer.)
Il en est tant resté dans ce mouvant tombeau!
La mer vous a tout pris.
Vos tois filles par elle on perdu leurs maris.
Vous aviez quatre fils; tous ont péri sur elle.
Nul n'est mort dans son lit de sa mort naturelle.
Cette mer, malgré tout, votre cœur la bénit.
Quel cœur avez-vous donc, et fait de quel granit,
Que vous lui pardonnez quand même, vous les hommes?
Ah! Ce n'est pas ainsi, nous autres, que nous sommes.
Mon cœur maternel, moi, rien ne l'a consolé
De n'avoir plus le fils que la mer m'a volé.
Et j'aurais confiance en elle? Non, aucune.
Implacable, à jamais, je lui garde rancune.
Car je la connais trop, la tueuse d'enfants,
La gueuse!

LEGOËZ
Taisez-vou, ma bru.
Je vous défends
D'injurier la mer. Janik, elle extravague;
N'écoute point.
Vois-tu, quoi que fasse la vague,
C'est le nom du Seigneur qu'elle chante en passant,
Et quiconque l'insulte, insulte au Tout-Puissant.
Que par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
Nul n'a le droit de mettre en doute sa justice.
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,
Ne dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer.

MARIE-ANNE
Pardonnez-moi.
J'ai trop parlé. J'ai tort, sans doute.
Mais je ne puis l'aimer, puisque je la redoute.

LEGOËZ
Janik.)
Et toi, fillette?

JANIK
Moi, grand-père, je te croi.
Il faut payer sa dîme à la mer comme au roi.
Or, tu payas ta part, et même davantage,
Et la mer te sedoit du bonheur en partage.

LEGOËZ
Voilà parler!
(A Marie-Anne qui hausse les épaules.)
Ma bru, si cela vous chagrine,
Tant pis! Mais Janik, elle, est de race marine.
Vous, vous êtes terrienue et filles de terrien;
A l'amour de la mer vous ne comprenez rien.
Oui donc! Appelez-mois vieux fou si bon vous semble;
Soit! Ma Janik et moi nous serons fous ensemble,
Et nous l'espérerons sans nous lasser jamais,
Le gas qui reviendra,
(l'renant et tapotant la main de Janik.)
Va, je te le promets,
(Chantant avec enthousiasme.)
Où l'attendait sa mie,
Lon la,
Où l'attendait sa mie.

JANIK
(l'embrassant.)
Bon grand-père!

LEGOËZ
Qui sait? Tandis que nous causons,
Et qu'à la vieille mer vous cherchez des raisons,
Qui sait s'il n'entre pas dans le port, vent arrière,
Le bonnet à la main, en faisant sa prière?
Parlez, les femmes!... Moi, je m'en vais sur le quai,
Voir, comme tous les jours, s'il n'est pas débarqué.
 
(Il sort en reprenant ce refrain,
qu'on l'entend fredonner encore dans la rue
tandis qu'il s'éloigne.)

Où l'attendait sa mie,
Lon la,
Où l'attendait sa mie.




Précédent - Suivant

Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on Tablet PC
IntraText® (V89) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2007. Content in this page is licensed under a Creative Commons License