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A la
porte par paraît Jacquemin.
Tournure et costume de
matelot breton:
face glabre, longs cheveaux flottant sur la nuque
et autour des tempes, vareuse, grands bas montant à micuisse,
bonnet de feutre à la main, l'air embarrassé,
un petit baluchon sous le bras.
JACQUEMIN
Mille pardons,
Ma bonne dame.
(Au geste de surprise de MARIE-ANNE, presque effrayée.)
C'est Jacquemin qu'on me nomme.
MARIE-ANNE
Ah!
JACQUEMIN
(sur le pas de la porte.)
Est-ce bien ici la maison du bonhomme.
François Legoëz?
MARIE-ANNE
Oui.
JACQUEMIN,
entrant un peu.
Pourrait-on lui parler?
MARIE-ANNE
Oui donc.
(Lui offrant une chaise.)
Remettez-vou. Il vient de s'en aller;
Mais il sera bientôt de retour. Je l'espère.
JACQUEMIN
(assis ua bord de sa chaise.)
Il va toujours bien?
MARIE-ANNE
Oui.
JACQUEMIN
Sa famille est prospère?
MARIE-ANNE
Oui, lui, Janik et moi.
JACQUEMIN
Son petit gas aussi?
MARIE-ANNE
Pierre? Ah! Nul n'en sait rien.
JACQUEMIN
Il n'est donc pas ici.
MARIE-ANNE
Non, dame. Il est en mer.
JACQUEMIN
Où?
MARIE-ANNE
Sur les caravelles
Des flibustiers, et l'on n'a plus de ses nouvelles
Depuis huit ans.
JACQUEMIN
(se levant, désespéré.)
Adieu, Pierre, mon pilotin!
J'avais un doute encor.
Maintenant c'est certain.
MARIE-ANNE
Que dites-vous?
JACQUEMIN
(parlant comme à lui-même.)
A moins... Mais non, non! Un corsaire,
Avec les Espagnols, c'est la règle: on lui serre
La corde au cou...
MARIE-ANNE
Grand Dieu! Quoi! J'ai mal entendu.
JACQUEMIN
Las! Non. Flibustier pris, c'est
flibustier pendu.
MARIE-ANNE
Voyons, expliquez-vous, monsieur, je vous en prie.
JACQUEMIN
Voilà. Nous étions deux, de la même patrie:
Saint-Malo, Saint-Servan; et l'on nous appelait
Les deux frères bretons, car on se ressemblait
Comme chaque Breton à chaque autre ressemble;
Et les jours de bataille on cognait dur ensemble;
Et ça dura cinq ans, de plus en plus amis.
On parlait d'ici, dame, et l'on s'était promis
Qu'après les sept ans pleins passés comme de juste
A tenir jusqu'au beut le pacte de flibuste,
S'il n'en restait plus qu'un, il viendrait au pays
Annoncer le trépas de l'autre. J'obéis.
MARIE-ANNE
Mais en êtes-vous sûr?
JACQUEMIN
J'avais un espérance.
De retrouver mon pierre en arrivant en France,
Et jusqu'à tout à l'heure encore je lai cur.
Je
ne l'ai pas vu mort. Il avait disparu.
C'était un soir, voilà quatre ans, devant la rade
De Saint-Pierre... (hélas! Oui,
le nom du camarade!)
Ah! Quel combat! Jamais, depuis les temps jadis,
On n'a vu le pareil, jamais. Un contre dix!
Notre bateau tout seul contre une flotte entière!
Et l'on avait du sang jusqu'à la jarretière.
Mais quoi! Quand notre pont ne
fut plus qu'un débris,
Il fallut bien céder; et le bateau fut pris.
Moi, je passai pour mort. A l'eau! Comment, sur terre,
Je me retrouvai, seul et ranimé, mystère!
Mais lui, lui, je l'ai vu, sur le gaillard d'avant,
Entouré d'Espagnols, tenant tête, et vivant.
En
tombant je pensais: "Ça va bien; il les charge;
Sur un bout d'aviron il gagnera le large."
Hélas! A Saint-Domingue on ne le
revit plus.
Alors je me suis dit: "Peut-être que le flux
L'a conduit vers des gens qui retournaient en France."
Qu'il y restât depuis, j'en eus de la souffrance.
Il devait revenir avec nous; c'était mieux.
Cependant je songeais: "Il est là-bas, joyeux,
Avec son bon grand-père et sa belle cousine.
Il a vu mes parents, car ma ville est voisine."
Et je rentre, et je crois le trouver, et voilà:
Me vieux parents sont morts, et Pierre n'est pas là.
MARIE-ANNE
Ah! Le pauvre grand-père, hélas! Comment s'y prendre
Pour lui dire...? Et pourtant...
JACQUEMIN
D'autant que je dois rendre
A qui de droit, et par conséquent à l'ancien,
Ce qu'a laissé le gas. Ce coffre était le sien,
Et je l'ai repèché par bonheur à mer basse.
(Il dèfait son baluchon et en tire un à un des objets.)
Du linge, un boujaron fait d'une calebasse,
Un brin de buis breton, et ce vieux chapelet
De Saint-Malo, voilà l'héritague au complet.
MARIE-ANNE
(considérant le chapelet.)
C'est bien son chapelet. On en avait
la paire.
Il
emporta l'un. L'autre est celui du grand-père.
JACQUEMIN
L'ancien aura les deux maintenant.
MARIE-ANNE
Quel métier!
Voir de son petit-fils un
grand-père héritier!
Si
ce n'est pas injuste!
(Montrant le poing à la mer.)
Oh! La mer inhumaine!
JACQUEMIN
Je la reprends pourtant, moi, dans une semaine.
Que voulez-vous! On est marin. Triste ou joyeux.
C'est encore à la mer qu'un marin vit le mieux.
Le vent souffle. Adieu vat! Et vogue la flibuste!
Pourtant, cette fois-ci... Ce qui me tarabuste,
C'est d'apprendre à l'ancien que l'autre trépassa.
Je ne saurai jamais comment lui dire ça.
MARIE-ANNE
Bien sûr, dame! Ça va lui faire une secousse.
Il en moura.
JACQUEMIN
(insinuant et gêné.)
Mais vous!... Une femme est plus douce.
Elle trouve des mois câlins et fins voiliers.
C'est lâche, n'est-ce pas? Mais..., si vous lui parliez,
Pour commencer, un peu.... Le premier abordage....,
Sans lui dire qu'on l'a hissé par un cordage,
Ni même qu'il est mort, dame, bien entendu;
Mais comme quoi voilà son bien, qu'il s'est perdu,
Qu'à la bataille il fut le plus brave des braves,
Qu'il ne reste plus rien de lui que ces épaves,
Enfin, ce que j'ai dit, mais mieux, et tendrement,
Pour que le coup de mer s'étale en flot dormant.
MARIE-ANNE
Oui, oui, je tâcherai. J'arrangerai l'histoire.
JACQUEMIN
D'ailleurs, c'est bien compris: la mort n'est pas notoire.
MARIE-ANNE
Sùre, quand même.
JACQUEMIN
Oui donc, c'est comme si, pas moins.
MARIE-ANNE
(montrant les objects tirés du baluchon.)
Puis, les objects son là, qui servent de témoins.
JACQUEMIN
Mais, ne les montrez pa d'abord.
MARIE-ANNE
(les enveloppant dans le filet.)
Soyez sans crainte;
Je les découvrirai quand j'y serai contrainte,
Pas avant.
(On entend des pas au dehors.)
Est-ce lui? J'entends quelqu'un marcher
Au bas de la rue.
(Regardant
au dehors.)
Oui.
(Poussant Jacquemin vers la porte de gauche.)
Entrez là vous cacher.
A vous voir si tremblant, j'ai peur qu'il ne comprenne.
Allez!
(Elle l'enferme dans la chambre de gauche.)
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