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MARIE-ANNE
(rentrant avec une bouteille.)
Qu'avez-vous? Quoi donc?
LEGOËZ
(lui montrant successivement Janik et Jacquemin.)
Cet air penaud,
Regardez-moi, le nez baissé, sans rien répondre;
Et l'autre qui rougit comme un coq prêt à pondre.
MARIE-ANNE
Mais pourquoi?
LEGOËZ
Parce qu'ils ont peur de se choyer,
Que je leur dis de rire et de se tutoyer,
Et qu'ils trouvent cela très mal, à ce qu'il semble.
(Il débouche la bouteille et verse du vin.)
MARIE-ANNE
Voilà si peu de temps, vraiment, qu'ils sont ensemble.
LEGOËZ
Eh! bon Dieu!sont-ils pas unis depuis quinze ans!
Et quand se diront-ils des mots doux et plaisants,
Si, pour le peu de jours que le gas reste à terre,
L'un ne veut point parler et l'autre doit se taire?
(lui montrant Janik, très
émue.)
Voyez sa joue en floraison.
Nest-ce pas, ma Janik, que le vieux a raison,
Et que les mots d'amour, malgré ton air farouche,
Ont besoin de monter de ton cœur à ta bouche?
Et n'eût-on que trois jours à s'aimer, il est sage,
Quand Dieu veut les offrir, de les prendre au passage.
Allons, parle.Il n'est pas à ton goût, donc, mon gas?
Beau? Fier?
JANIK
(baissant les yeux.)
Je ne dis pas.
LEGOËZ
Comment!Tu ne dis pas!
Alors il est vilain?
JANIK
Non, dame.
LEGOËZ
Sans courage?
JANIK
Oh!non.
LEGOËZ
Mauvais marin renâclant à l'ouvrage?
JANIK
Je ne crois pas.
LEGOËZ
Enfin, quoi!Tel que le voici.
Il n'a pas l'agrément de te
plaire.
JANIK
(naïvement.)
Mais si.
LEGOËZ
(triomphant.)
Allons donc!
MARIE-ANNE
(à part.)
Que fait-il?
LEGOËZ
(à Jacquemin.)
Et toi, la bouche close.
Tu ne te sens pas là pour elle quelque chose?
Elle n'a pas bon air, bon cœur,
l'esprit subtil,
Des yeux?...Ah!mon gaillard, comment te les faut-il,
Si devant ces yeux-là, plus clairs que des étoiles,
Tu n'as pas l'âme en fête et du vent dans les voiles?
MARIE-ANNE
Mais...
LEGOËZ
Taisez-vous, ma bru.
MARIE-ANNE
Pourtant...
LEGOËZ
Faites un nez
D'une aune, il ne m'en chaut.C'est vous que les gênez,
Vous voyez bien.
MARIE-ANNE
Comment?
LEGOËZ
Oui, vous.Et moi de même.
Il faut être à deux, seuls, pour se dire:je t'aime.
Tiens!je n'ai pas encor fait mon
tour sur le quai.
Allons!
(Il se lève, et tous l'imitent.)
Mais j'ai besoin d'être un brin remorqué
Aujourd'hui.Cidre, vin, le tout si délectable!
(Prenant les bras de Marie-Anne.)
Votre bras.
MARIE-ANNE
(montrant la table à desservir.)
Mais...
LEGOËZ
Ils vont débarrasser la table,
Laissez.
MARIE-ANNE
Quoi!
LEGOËZ
Venez donc!
MARIE-ANNE
(voulant aller parler à Janik.)
Janik...,
LEGOËZ
(entrainant dehors Marie-Anne.)
Elle a vingt ans.
N'empêcuez pas les fleurs de
pousser au printemps.
(Ils sortent tous le deux. Après le départ de Legoëz
et de Marie-Anne, les amis chantent le chœur suivant,
sur lequel ils sortent:)
CHŒUR
Laissons à nos amoureux
Tout le temps d'être heureux.
Laissons le timide amant
Se hâter lentement.
Chacun fait à sa façon
Son métier de garçon.
L'un est vif et l'autre est lent.
L'autre est souvent tout tremblant.
Pour commencer l'un s'y prend bien
Par un fort grave entretien.
L'autre pour tout boniment,
Marche au but crânement.
Gare!mon
bel amoureux!
Ne sois pas si peureux!
Ohé!Pousse de l'avant!
Bon courage et bon vent!
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