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Au moment
où Jacquemin va sortir,
Pierre arrive et lui barre la porte.
PIERRE
Eh bien!Jacquemin!
JANIK
Lui!
PIERRE
Quoi donc?Où vas-tu, frère?
JACQUEMIN
(affolé.)
Je m'en vais, je m'en vais, tu vois.
PIERRE
Reste, au contraire.
Reste, je te cherchais.
JACQUEMIN
Tu me cherchais!Pourquoi?
PIERRE
Pour te dire:j'ai tort, car j'ai doutè de toi.
Mais grand-père à présent connaît toute l'histoire,
Et combien ton mensonge, ami, fut méritoire;
Et tu seras traité par nous tous désormais
Comme mon frère.
JACQUEMIN
Moi, ton frère!Oh!plus jamais!
PIERRE
Quoi!Tu refuses?
JACQUEMIN
(sombre.)
Oui.
PIERRE
(voyant tout le monde atterré.)
Mais, qu'avez vous, ma tante?
Et vous?Pourquoi Janik est-elle
sanglotante?
Pourquoi vous laisez-vous? Pourquoi cet air navré?
(Un grand silence.)
JANIK
Eh bien! puisqu'il le faut, c'est moi qui parlerai.
Je ne veux point garder un secret qui m'opprime.
C'est à vous le cacher qu'il
deviendrait un crime.
Mais nous ne sommes pas coupables, non, vraiment.
Car nous n'avons pas cru mal faire en nous aimant.
PIERRE
Vous vous aimez!
JACQUEMIN
Grand Dieu!
MARIE-ANNE
(à Janik.)
Qu'as-tu-dit? Quelle faute!
PIERRE
Laissez! Elle a raison de parler à voix haute.
Entre gens comme nous, tout dire
est un devoir;
Et cet amour, j'avais le droit de le savoir.
JANIK
Mais j'ai le droit aussi de vous faire connaître
Comment à cet amour s'est donné tout mon être,
Et sans que votre cœur en puisse être offensé.
Quand je le vis, ce fut pour moi le fiancé,
L'absent, tel que l'avait rêvé ma longue attente;
Et plus je l'aimai, plus je vous étais constante.
PIERRE
Soit! Mais lui, lui! Souffrir
qu'on l'aime sous mon nom!
Cela,
je ne peux pas le lui pardonner, non!
Ne le défendez plus. Sa honte s'en accroît.
Ah!c'est de vous aimer qu'il n'avait pas le droit.
Et de cela surtout, Jacquemin, je t'accuse.
Le voilà, le vrai crime, et qui n'a pas d'excuse,
Et que rien n'absout, rien, pas même ton remord.
Quoi! Ton ami, ton vieil ami, tu le crois mort;
Et tu viens, et tu vois sa promise, et tu l'aimes,
Sans respect pour celui que roulent lese flots blêmes,
Pauvre être à l'abandon souffleté par le vent!
Quoi! Tu ne t'es pas dit, même:"Et s'il est vivant!
S'il rentre en sa maison, s'il voit la table mise,
S'il exige sa part!...s'il aime sa promise!"
JACQUEMIN
Mais...
PIERRE
Enfin, quoi! Si nous sommes deux à l'aimer!
JACQUEMIN
Tu l'aimes?...Pardon!
JANIK
(à sa mère.)
Dieu! Que va-t-il réclamer?
MARIE-ANNE
(la consolant.)
Ma Janik!
PIERRE
Que je l'aime ou non, c'est mon affaire.
Qu'importe, au reste? Car c'est toi qu'elle préfère.
Mais si j'en dois souffrir, n'en prenez pas d'émoi.
Le deuil de mon bonheur ne regarde que moi.
La seule chose ici que je dise et maintienne,
C'est qu'à mon amitié tu fis faillir la tienne,
C'est que, les souvenirs dont nous éetions liés,
Ton mauvais cœur les a làchement oubliés.
Jacquemin, Jacquemin, je t'ai connu si brave!
Et tu t'es conduit là comme un pilleur d'épave,
et non pas même encor, mais comme un aigrefin,
Comme un voleur, comme un...
JACQUEMIN
(éclatant.)
Ah!c'est trop, à la fin.
J'étouffe. Je ne peux subir un tel outrage.
Je n'ai pas mérité...Là, devant elle!...O rage!
Tiens, sortons! Battons-nous
plutôt! Egorgeons-nous!
PIERRE
Soit!
MARIE-ANNE
(se jetant entre eux.)
Pierre!
JANIK
(même jeu.)
Jacquemin, je t'en prie à genoux.
MARIE-ANNE
(à Pierre.)
Je vais vous dire...
JANIK
(même jeu.)
Moi,
Pierre, voici la chose...
JACQUEMIN
A quoi bon lui parler, vous deux, puisqu'il suppose
Que je suis lâche et traître, oui, moi, son Jacquemin.
Moi qui jadis deux fois l'ai sauvé de ma main,
Moi, qui lui dois aussi la vie à trois reprises!
Et c'est moi cependant qu'à ce point tu méprises,
De croire que j'ai pu trahir notre amitié!
Ah!tu ne m'a pas vu, je t'aurais fait pitié,
Quand j'ai compris soudain que naissait dans mon âme
Cet amour, quand j'ai dit à Janik: C'est infâme!
Quand je l'ai de mon cœur arraché sans merci.
Oui, dans l'instant, mon Pierre, où tu rentrais ici,
Par un suprême effort à te rester fidèle,
Bravement, pour jamais, je m'enfuyais loin d'elle;
Et tu n'as pas le droit de m'insulter autant,
Car je suis aimé, j'aime, et je m'en vais pourtant.
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