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Jean Richepin
Le flibustier

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  • ACTE II
    • Scène IV. Jacquemin, Janik
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Scène IV. Jacquemin, Janik

 

JACQUEMIN, JANIK
Ils sont chacun d'un côte de la scène,
parlant à part soi, tandis que Janik dessert la table
et range les objects dans le buffet.

 

JACQUEMIN
(à part, en faisant machinalement du filet.)
Elle doit me trouver stupide.Mais que faire?
Il fallait tout lui dire.Or, la maman préfère
Qu'elle ne sache pas que nous avons menti.
Elle l'en instruira quand je serai parti,
Dit-elle.En attendant, j'ai l'air d'un Nicodème
A rester là tout coi, sans lui dire:je t'aime.

JANIK
(à part.)
Pour un brave à trois brins, batailleur sans quartier,
Mon Dieu!comme c'est donc timide, un flibustier!
Je ne peux pourtant pas lui parler la première.

JACQUEMIN
(à part, la regardant aller et venir.)
Qu'elle est gentille!Quels geaux yeux pleins de lumière!
Comme j'aurais béni le ciel à deux genoux
De trouver la pareille en revenant chez nous!
Mais non.Je n'étais plus attendu par personne.
Ni parents, ni promise, hélas!

JANIK
(à part.)
Il se raisonne:
Car les vrais amoureux sont les plus hésitants.
Il va se décider.Mais il y met le temps
Tout de même.
(Toussottant.)
Heum!heum!

JACQUEMIN
(à part.)
Mon silence est étrange,
Je le vois bien.Mais quoi?Que lui dire?O cher ange,
Si j'en avais le droit, combien je t'aimerais!

JANIK
(à part.)
Il faudra que ce soit moi qui fasse les frais.
Ah!c'est trop fort!...Enfin!...
(A haute voix.)
Vous ne bavardez guères,
Mon cousin.

JACQUEMIN
(à voix étranglée.)
Non.

JANIK
Tantôt, en racontant vos guerres,
Vous n'aviez pas si peur de desserrer les dents.

JACQUEMIN
(même jeu.)
Sans doute.

JANIK
(debout sur en escabeau, près du buffet.)
Aidez-moi donc à mettre là-dedans.
Ces plats.
 
(Elle lui désigne deux grands plats restés
sur la table près de l'âtre.)
Il faut s'apprendre à faire le ménage.)

JACQUEMIN
(les apportant, et tout rouge.)
Voilà.

JANIK
(toujours perchée sur l'escabeau.)
Mais qu'avez-vous?Vous semblez tout en nage.
Pour si peu!Ce n'est pas bien lourd, voyons, pourtant!

JACQUEMIN
(se passant la main sur le front.)
Le cidre, peut-être.

JANIK
(toujour sur l'escabeau.)
Oh!On n'en a pas bu tant!
Et puis, il no doit pas donner si triste mine,
Puisqu'il ressemble, quand le soleil l'illumine,
Aux cheveux d'or...
 
(Elle saute à terre en s'appuyant
sur l'épaule de Jacquemin.)

JACQUEMIN
(vivement.)
C'est vrai, comme le vôtres, oui.

JANIK
(rieuse.)
Tiens!voilà la raison de votre air ébloui?

JACQUEMIN
Oui, c'est...
(A part, avec douleur.)
Ah!ne pouvoir avouer que je l'aime!

JANIK
Mais vous étiez tout rouge et vous voici tout blême.
Pourquoi?

JACQUEMIN
Je na sais pas.

JANIK
(modestement.)
Peut être vous trouvez
Que je vous parle avec des mots peu réservés,
Que je suis curieuse et bavarde?

JACQUEMIN
Non, certes.

JANIK
(de loin.)
Dites-moi, mon cousin, pendant les nuits désertes,
Là-bas, quand vous étiez à la barre tout seul,
A quoi pensiez-vous?

JACQUEMIN
Mais... au pays..., à l'aïeul,
Au vieux ciel de Bretagne..., à la maison laissée...

JANIK
Et...c'est tout?

JACQUEMIN, après un silence.
Oui.

JANIK
Jamais à votre fiancée?

JACQUEMIN
(d'un air contraint.)
Si, si, bien sûr.

JANIK
(se rapprochant un peu.)
Et vous n'entendiez pas, souvent,
La chanson que le soir elle chantait au vent,
Lui confiant son cœur avec sa ritournelle
Afin qu'il les portât jusqu'à vous sur son aile?

JACQUEMIN
(de plus en plus troublé.)
Janik!...

JANIK
(se rapprochant encore.)
Et le matin, quand le jour arrivait,
N'avez-vous jamais lu les mots qu'elle écrivait
Sur les nuages blancs comme son espérance
Que s'en allaient vers vous et qui venaient de France?

JACQUEMIN
Janik, ne parlez pas ainsi, non, par pitié!

JANIK
Je ne fais rien de mal.
C'est de notre amitié
Que je parle.La chose est toute naturelle.

JACQUEMIN
(se sauvant d'elle, à part.)
Ah! l'aimer n'était rien!Mais être aimé par elle!

JANIK
Pourquoi me fuyez-vous? Que dites-vous tout bas?
Mon cousin!... Pierre!
(Voyant qu'il s'éloigne encore davantage.)
Hélas!Pierre!
(Se laissant tomber désespérée sur une chaise.)
Il ne m'aime pas.

JACQUEMIN
Mademoiselle...Oh!mais, pardon.Je me retire.
Je crains...

JANIK
(le retenant d'un regard suppliant.)
Pour m'infliger un si cruel martyre
Que vous ai-je donc fait?Quoi, depuis si longtemps
C'est à lui que je rêve et c'est lui que j'attends!
Ah!filles de marins, quel destin que le nôtre!
On nous oublie ainsi.
(Douloureusement et timidement.)
N'est-ce pas?

JACQUEMIN
(résolument.)
Pour ça non, personne autre.

JANIK
Vraiment?

JACQUEMIN
Personne autre, Janik, je vous en fais serment.

JANIK
Alors?...Alors, Janik vous déplait?

JACQUEMIN
(à part.)
O souffrance!
Faut-il la laisser croire à mon indifférence,
Quand je l'aime, quand là, d'un seul mot, je pourrais!...
Mais je ne le dois pas.
(A voix haute avec courage et tristesse.)
Ecoutez bien.Après
Mon départ vous saurez qu'il m'était impossible
De vous dire pourquoi j'ai l'air d'être insensible...

JANIK
(joyeuse.)
Vous ne l'êtes donc pas?

JACQUEMIN
(effrayé.)
Grand Dieu! J'en ai trop dit.

JANIK
(tout à fait ravie.)
Il m'aime!...Vous m'aimez!

JACQUEMIN
(désespéré.)
Ah!je suis un bandit,
Un misérable!

JANIK
Quoi? que dites-vous?

JACQUEMIN
Un drôle!
Abuser d'une erreur!Jouer l'infàme rôle
D'un coquin qui se laisse aimer sous un faux nom!
C'est lâche.C'est affreux.Je ne veux pas, non, non.

JANIK
(épouvantée.)
Je ne vous comprends pas.Quel accès de folie?...

JACQUEMIN
(d'une voix haletante.)
Ne me condamnez pas, vous, je vous en supplie!
Car ce n'est point ma faute.Il fallait bien mentir
pour le grand-père.Et puis, je devais repartir
Dans cinq jours.La chose enfin fut décidée
Si vite, que je dus obéir sans remord....
Pouvait-on dire au vieux que son gas était mort?

JANIK
Ciel! Mort!...Mais alors, vous!...Un étranger!...Surprendre
Mes aveux!
 
(Elle se cache la tête dans ses mains.)

JACQUEMIN
Ah!je sais que je dois vous le rendre;
Et vous avez bien vu tout mon cœur révolté
Contre ce vol, commis malgré ma volonté.
Oh!dites-moi que vous m'en croyez incapable,
Que ce crime, dont seul le hasard est coupable,
Vous n'en accusez pas le pauvre Jacquemin,
Et que vous consentez à lui serrer la main,
Car c'est la main d'un bon garçon, digne d'estime,
Qui d'un sort malchanceux, comme vous, fut victime,
Mais qui vaut qu'on en garde un loyal souvenir
Quand il sera parti pour ne plus revenir.

JANIK
(prenant la main qu'il lui a tendue.)
Je ne vous en veux pas, non.
(Accablée.)
Mais je vous en prie,
Laissez-moi seule.J'ai l'âme toute meurtire.
 
(Elle tombe assise en pleurant.)

JACQUEMIN
Du calme! S'il allait rentrer à la maison,
L'ancien comprendrait tout.

JANIK
(se ressaisissant un peu.)
Oui, vous avez raison.
Allez le retrouver, vous.Bercez sa chimère,
Il le faut...Ne laissez rien voir...Priez ma mère
De venir près de moi, si c'est possible, un peu.
Dites-le lui tout bas, n'est-ce pas.
(Eclatant en sanglot.)
Ah!mon Dieu!

JACQUEMIN
(voulant s'approcher pour la consoler.)
Mais...

JANIK
Allez.Je serai plus forte tout à l'heure.
 
(Elle se rejette contre la table, la face dans ses mains.)

JACQUEMIN
(du seuil, la contemplant.)
Heureux les morts qui sont aimés, car on les pleure!
 
(Il sort désespéré, tandis qu'ell reste immobile,
à sangloter toute seule.)




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