Scène III. Les Mêmes,
Jacquemin
JACQUEMIN
(paraissant à la porte.)
Excusez.
MARIE-ANNE
Vous!
JACQUEMIN
(à la fois très humble et très fier.)
C'est moi...J'ai vu sortir l'ancien
Avec le gas.Alors... J'étais dans la ruelle,
A guetter.Ils ne m'ont pas vu...Quelle cruelle
Et dure chose, allez, pour un brave garçon,
De sentir des amis croire à sa trahison
Et de ne pas pouvoir leur crier:C'est injuste!
Ah!j'ai connu des jours mauvais
dans la flibuste;
Mais pas de plus mauvais, vrai Dieu!que celui-ci.
Et c'est pourquoi j'ai pris le droit d'entrer ici,
Pour vous demander...Mais, pardonnez-moi si j'ose
Exiger ainsi...
(Avec décision.)
Bref, leur a-t-on dit la chose?
MARIE-ANNE
A Pierre, oui.
JACQUEMIN
Mais l'ancien?
JANIK
Il n'entend pas raisons.
JACQUEMIN
(très ferme.)
Je reux qu'on l'en instruise aussi.
JANIK
(avec un nuance de reproche.)
Nous y faisons
Tous nos efforts.D'ailleurs, plus tôt, plus tard, qu'importe?
Ma
parole d'hier, au seuil de cette porte,
Doit vous donner le cœur d'attendre, Jacquemin.
JACQUEMIN
(avec effort.)
C'est que, je dois vous dire aussi...Je pars demain.
JANIK
Vous parte!Et pourquoi?
JACQUEMIN
Parce que...Dame, en somme,
Parce que, simplement, je suis un honnête homme.
JANIK
Comment, après l'aveu...?
JACQUEMIN
Cet aveu, justement,
J'ai réfléchi.Merci de ce bon movement!
On m'accusait à faux, et d'un crime effroyable;
Brave, vous avez eu pitié du pauvre diable;
Alors vous avez dit, pour calmer ma douleur...
Mais si j'en abusais, je serais un voleur.
MARIE-ANNE
Vous êtes un vaillant garçon.
JANIK
Mais, voyons, mère,
Il se trompe, il se forge une horrible chimère,
Tu le sais bien.Ce n'est pas vrai.Toi, parle-lui,
Ce qu'hier je pensais, je le pense aujourd'hui.
JACQUEMIN
(suppliant.)
Janik!
JANIK
(toujours à sa mère.)
Il
n'ose pas me croire; mais toi-même
Dis-lui donc qu'il le doit, et que tu veux qu'il m'aime.
(Voulant courir à lui.)
Jacquemin!
MARIE-ANNE
(s'interposant.)
Jacquemin, vous avez entendu.
JACQUEMIN
Oh!pardon!J'ai mal fait de venir.J'aurais dû
M'embarquer, fuir ainsi qu'un passant qu'on oublie.
Car cet amour, Janik, c'est crime
et c'est folie.
Ecoutez-moi.J'ai peur de vous peiner vraiment.
Je voudrais m'expliquer et je ne sais comment.
Oui, je vous aime, et du plus profond de mon âme;
Mais quoi!Rien que de vous l'avouer, c'est infâme,
Puisque Pierre est vivant, lui, votre fiancé,
Mon ami.
Tenez, je vous fais juge.
Que votre loyauté, Janik, soit mon refuge.
Dites, dites vous-même...
JANIK
(éperdue.)
Oh!non, non, par pitié.
JACQUEMIN
Dites que je ne peux trahir cette amitié,
Que vous m'estimez trop pour m'en croire capable,
Et que si je cédais à notre amour coupable,
Vous me jugeriez lâche et ne m'aimeriez plus.
JANIK
(à sa mère.)
Mais cet amour, c'est toi preque que le voulus,
Ma mêre; devant toi voici qu'on le réprouve,
Et tu ne réponds rien!
MARIE-ANNE
Que répondre?Je trouve
Qu'il a raison.
JANIK
Hélas!Mais je l'aime, pourant.
JACQUEMIN
(essayant d'être calme.)
O Janik, j'ai besoin de courage en partant,
Et pour que je sois fort, vous-même soyez forte.
Que ce soit un vaillant souvenir que j'emporte!
Qui sait!Peut-être un jour nous pourrons nous revoir
Fiers d'avoir bravement rempli notre devoir
En lui sacrifiant un espoir éphémère;
Car vous serez heureuse alors, et...
JANIK
(éclatant en sanglots dans les bras de sa mère.)
Ho!ma
mère!
JACQUEMIN
(la voix déjà pleine de larmes.)
Janik, ne pleurez pas ainsi.
JANIK
(redoublant.)
Mon Dieu!mon Dieu!
JACQUEMIN
Ma Janik!
(Crevant en sanglots à son tour.)
Mais moi-même!
(S'essuyant brutalement les yeux.)
Oh!non!
(Se sauvant comme un fou.)
Adieu!Adieu!
|