Scène VII. Dom Sébastien, Camoëns, Marche, Dom Antonio et Juam de Sylva
Dom
Sébastien, Camoëns, à droite, enveloppés de leurs
manteaux.
Marche, cortège
funèbre aux flambeaux. Paraissent
des compagnies de soldats et de marins, puis des magistrats,
des inquisiteurs, des seigneurs, des dames de la cour. Vient
ensuite le char, couvert d'insignes royaux, des armes de
Portugal et
d'ornements funéraires, suivi du cheval de
bataille de Dom Sébastien. Puis paraissent Dom Antonio et
Juam de Sylva, au milieu de toute la cour, portant des
manteaux de deuil. Des valets de pied les escortent avec
d'innombrables flambeaux. Le peuple arrive par toutes les
rues qui donnent sur la place et se presse autour du
convoi.
Vers la fin de la scène paraissent Abayaldos et
sa Suite.
LE CHOEUR
Sonnez, clairons funèbres,
roulez, sombres tambours!
Evoquez des ténèbres
l'ange des derniers jours!
Du Dieu qui tient la foudre
qu'il proclame les lois,
lui qui réduit en poudre
la majesté des rois!
Sonnez, clairons funèbres,
roulez, sombres tambours!
Évoquez des ténèbres
l'ange des derniers jours!
Le char s'est arrêté au milieu du théâtre. Juam de
Sylva, Dom Antonio et tous les grande de la cour
sont entrés dans la cathédrale.
TROIS INQUISITEURS
(se tournant vers le peuple)
Au nom d'un Dieu vengeur, peuples, écoutez-moi!
(montrant le catafalque)
D'un monarque imprudent déplorons la folie;
courbons-nous sous la main du Dieu qui le châtie.
CAMOENS
Je ne souffrirai pas qu'on outrage mon roi!
Venez défendre sa mémoire,
malheureux dont il fut l'appui;
soldats, ses compagnons de gloire,
venez tous, et pleurez sur lui!
Le sort a trahi sa vaillance;
il est tombé, mais en héros.
Du pays pleurons l'espérance,
pleurons l'honneur de nos drapeaux.
LE CHOEUR
Du pays pleurons l'espérance,
pleurons l'honneur de nos drapeaux!
Juam de Sylva et Dom Antonio sortent de l’église à gauche,
au moment où Abayaldos et la suite de l'ambassade entrent
par la droite.
JUAM DE SYLVA
Qui trouble de ce jour la pompe solennelle?
CAMOENS
Un soldat, un poëte, un Portugais fidèle,
esclave de sa foi, sans peur et sans espoir,
qui chante le malheur et non pas le pouvoir!
JUAM DE SYLVA
Parmi nous qui t'amène,
pour fomenter encore la discorde et la haine?
(aux soldats)
Entrainez-le malgré ses amis imprudents.
(montrant Dom Antonio)
Allez, le roi l'ordonne!
DOM SEBASTIEN
(s'avançant)
Et moi je le défends!
TOUS
(avec étonnement)
Le roi!
CAMOENS
(avec force)
Votre vrai roi!
ABAYALDOS
(à part, regardant Dom Sébastien)
Lui!... Le roi!... Quel mystère?
Celui que Zayda ravit à ma colère!...
DOM SEBASTIEN
(s'avançant au milieu du théâtre)
Mes amis, mes sujets... C'est moi, c'est votre roi!
Oui, oui! Malgré ses traits changés par la souffrance,
c'est votre roi, de qui la Providence,
après tant de malheurs, a permis le retour!
LE PEUPLE
Vive le roi! Notre orgueil, notre amour!
ABAYALDOS
(s'avançant au milieu du théâtre)
Et moi, j'ai de mes mains, peuple, je vous le jure,
à votre roi vaincu donné la sépulture.
Dans les champs d'Alcazar ont
fini ses destins,
et sa cendre repose aux sables africains!
(les officiers de sa suite étendent la main, et
font
le même serment. Montrant Dom Sébastien)
Mais celui-ci, qui veut passer pour votre maître,
sauvé par ma pitié, par trahison peut-être,
n'est qu'un fourbe!
JUAM DE SYLVA et DOM ANTONIO
Qui veut en vains vous abuser!
DOM SEBASTIEN
D'une indigne imposture avant de m'accuser,
(à l'inquisiteur)
regardez-moi, Dom Juam!
(à Dom Antonio)
Regardez-moi bien, sire.
DOM ANTONIO
(aux inquisiteurs)
A vous de châtier son criminel délire,
faites votre devoir!
JUAM DE SYLVA
Peuple!... N'en doutez pas!
Ce musulman l'a dit! C'est un infame, un traître.
CAMOENS
Ah! ses soldats du moins sauront le reconnaître.
ABAYALDOS
(à part)
Et toi qui prétendais l'arracher au trépas!
Zayda, j'épierai tes desseins et tes pas!
LES INQUISITEURS
Il faut qu'il périsse!
Qu'un juste supplice,
à jamais flétrisse
(montrant Dom Sébastien et ses partisans)
le crime et l'erreur!
Et toi, Dieu suprême,
que sa voix blasphème,
lance l'anathème
sur cet imposteur!
CAMOENS
(excitant le peuple)
Aux armes!... De ses jours c'est à nous de répondre!
DOM SEBASTIEN
Point de sang, mes amis! Je saurai les confondre!
JUAM DE SYLVA
Arrêtez, imprudents! Ce n'est pas en ce lieu
que peut absoudre ou punir la justice.
L'accusé, désormais, est sous la main de Dieu,
et nous le réclamons au nom du Saint- Office!
LES INQUISITEURS
Il faut qu'il périsse!
Qu'un juste supplice,
à jamais flétrisse
le crime et l'erreur!
Et toi, Dieu suprême,
que sa voix blasphème,
lance l'anathème
sur cet imposteur!
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