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François Coppée
La marchande de journaux

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  • III
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III

A mon retour, j’appris que l’enfant était mort.

– Ah ! monsieur, me disait en sanglotant bien fort,
La vieille, devenue en peu de jours caduque,
Quand on perd, à mon âge, un enfant qu’on éduque,
C’est trop dur !… Et bientôt j’en mourrai, Dieu merci !…
Je ne sais pas pourquoi je reste encore ici ;
Car je perds la mémoire, un rien me bouleverse,
Et je n’ai plus la tête à mon petit commerce
Autrefois, si j’étais âpre à gagner du pain,
C’était pour partager avec mon chérubin
Maintenant mon chagrin me nourrit… Que m’importe
Le reste ?… Voyez-vous, je suis à moitié morte ;
J’aurais cent ans, monsieur, que je serais moins bas !…
Un client, qui me prend tous les jours le Débats,
M’a promis de me faire admettre aux Incurables
Eh bien, soit… J’iraimourir un de ces jours !..

Que pouvais-je répondre à ce navrant discours ?
Que faire pour calmer une douleur si grande ?
Hélas ! rien. Et depuis, chez la pauvre marchande,
Quand j’entrais acheter quelques journaux du soir,
J’étais muet devant cet affreux désespoir.

Vers ce temps, – ce n’est plus pour nous une surprise, –
Notre gouvernement était en pleine crise.
Voici l’intéressant langage qu’on tenait :

– C’est fort heureux. Tant pis pour l’ancien cabinet.
Il subit justement la loi de la bascule.
Morel était trop vieux, et Morin ridicule ;
Moreau s’imaginait être de droit divin,
Et Morand recevait trop de pots-de-vin
Tandis que parlez-moi du nouveau ministère :
Dubois est éloquent et Dufour est austère ;
Malgré ses tristes mœurs et deux serments trahis,
Dupont par ses talents honore son pays ;
Dupuis est fin ; Durand est loin d’être une bête
Nous aurons avec eux la politique honnête.
Leur programme est très bien, que donne mon journal
L’ordre et la liberté… C’est fort original.
Ces gens-là n’iront pas commettre une imprudence
Bref, il était acquis et de toute évidence
Que le groupe Morel-Morin-Morand-Moreau
De tout progrès utile eût été le bourreau
Et que droit à l’abîme il menait la patrie ;
Tandis qu’agriculture, arts, commerce, industrie,
Allaient fleurir et prendre un essor bien plus grand
Par la combinaison Dufour-Dubois-Durand.

Je connaissais Durand, un homme fort aimable ;
Et, depuis quelque temps, je me trouvais blâmable.
Se désintéresser de tout, ce n’est pas bien.
On finirait par être un mauvais citoyen
Voyons, ce cabinet ? Il n’a rien qui me gêne ;
Il est conservateur, libéral, homogène,
Très gentil !…
                    Et déjà, plein d’un zèle subit,
Le dos au feu, troussant les pans de mon habit,
De mes amis nouveaux j’expliquait la tactique,
A l’heure où, dans l’ennui d’un salon politique,
Le thé circule avec les tranches de baba.

Six semaines après le cabinet tomba.

Ah ! j’étais furieux, cette fois. Mettre à terre
Des gens si bien pensants, un si bon ministère,
C’est à désespérer de tout gouvernement !..
Et, maudissant le vain besoin de changement
Qui, ce jour-là, venait de troubler les cervelles,
Levé de très-bonne heure, avide de nouvelles,
J’allais chez ma marchande acheter le journal.

Paris avait été plus que matinal ;
Il ne restait plus rien qu’un Siècle de la veille.
Mais je fus stupéfait en regardant la vieille ;
Car je lui retrouvai l’air joyeux qu’elle avait,
Les jours de gain, du temps que son enfant vivait.

– Le pauvre mort, pensai-je en mon humeur stupide,
Est oublié… Ce n’est qu’une femme cupide.

Mais, devant mon regard, l’aïeule avait compris.

– Ah ! dit-elle, monsieur, ne soyez pas surpris,
Si j’ai le cœur content de ce bon jour de vente.
Moi, je n’ai plus besoin de rien, et je m’en vante,…
Mais, pour Joseph, avec de l’argent emprunté,
J’ai pu prendre un terrain à perpétuité,
Et j’ai fait des billets, et l’huissier me menace
Puis, si vous pouviez voir son coin, à Montparnasse ?
Un vrai jardin !… Je vais prier là, tous les mois…
Ça me coûte bien cher ; mais aussi quand je vois
Son tombeau tout couvert de fleurs et de verdure,
Il me semble que c’est ma prière qui dure !

Je lui serrai les mains, honteux de mon soupçon ;
Et, depuis lors, ayant médité la leçon,
Je suis tout consolé, quand un ministre tombe ;
Car, ces jours-là, l’enfant a des fleurs sur sa tombe.




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