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Texte
Ceux qui font cas
des divertissements forains n'ont point à en rougir. Nodier se plaisait à
Guignol ; Hippolyte Rigault n'a pas dédaigné d'écrire la psychologie des
poupées ; et dans ses Romances sans paroles l'étrange poète Paul
Verlaine célèbre les chevaux de bois. Il en est de la foire comme de la
religion au dire des dévots : un peu de sagesse en éloigne, beaucoup y ramène. Je
vous suppose très sages ; et c'est pourquoi je vous conduirai aujourd'hui à la
foire des Gobelins. Elle est modeste, mais non point dédaignable. Et
d'ailleurs, petites ou grandes, c'est le même intérêt à peu près que toutes les
foires inspirent au « penseur » (comme Hugo n'eût pas manqué de dire) et ce
sont des réflexions analogues qu'elles lui suggèrent.
Le spectacle n'a tout son prix qu’à la nuit tombée. La foule ondule et
se meut parmi les baraques illuminées, au grincement des orgues célébrant le
général Boulanger avec une fidélité cruelle, dans des odeurs combinées de
crêpes et de pommes de terre frites. Partout des enseignes lyriques. Une espèce
de musée Grévin s'appelle Palais des illusions. Dans un tir, une cible
compliquée s'intitule Château du bonheur. Des figures paraissent aux
fenêtres de l'édifice qu'elle représente ; et ce sont elles qu'il faut viser.
Aimable allégorie et délicieux enseignement ! Car j'imagine que cela veut dire
: « O prolétaire, révolté d'hier et de demain, le bonheur est un château où
tout le monde ne peut pas être admis. Mais c'est au moins une consolation pour
ceux qui sont dehors que de casser, de temps à autre, la tête à ceux qui sont
dedans. » Elle signifie cela, l'étiquette, ou rien peut-être ; et je ne
prétends pas, d'ailleurs, que la foule se mette en peine d'y trouver un sens.
Cà et là tournent des ballons, des navires et des chemins de fer. Pour lutter
contre ces concurrences, les chevaux de bois de jadis se sont transformés.
Dirai-je qu'ils l'ont fait, à mon avis, de façon malheureuse ? Aujourd'hui,
avec les chevaux, et en plus grand nombre qu'eux, tournent des lions naturels,
d'autres lions à corps de poisson, des sirènes et des chimères. J'ai peur que
les auteurs de ces innovations ne se soient mal rendu compte de l'instinct qui
pousse les jeunes garçons vers les chevaux de bois.
Ce qu'ils veulent, c'est évidemment se figurer qu'ils sont grands déjà, et se
jouer à eux-mêmes pour un instant l'existence qu'ils aimeraient. Ils ont lu
Mayne-Reid et Jules Verne, et ils ont rêvé voyages et aventures. Ils ont lu
aussi, je pense, M. Déroulède, et ils ont rêvé uniformes galonnés et parades
militaires. Montés sur des chevaux, ils croient réaliser leur rêve. Mais que
voulez-vous qu'ils fassent de vos lions ? S'ils en ont rêvé, c'est pour les
tuer, nullement pour monter dessus. Ils savent bien que cela est impossible, et
cela, dès lors, ne les touche point. Et quant aux monstres, soyez assurés
qu'ils ne s'en soucient guère. On ne rencontre point de dragons dans Jules
Verne, ni de sirènes dans Mayne-Reid. Le romanesque des garçons d'aujourd'hui
garde, quand même, quelque chose de réel et de pratique. La représentation de
ce qu'ils savent rigoureusement contraire à l'ordre naturel des choses leur
paraît absurde. Et leurs aînés n'étaient-ils pas au fond comme eux ? S'ils
s'intéressaient aux fées ou aux bêtes fabuleuses, c'est, je crois bien, qu'ils
n'étaient pas sûrs qu'il n'y eût point de tels êtres, quelque part, très loin.
S'ils en avaient été sûrs tout à fait, ils n'auraient eu que mépris pour ces
contes. Le commun des hommes n'a point du tout le goût du mensonge, et ne se
complaît aucunement dans l'amour du faux pour lui-même. Ce sont là des
sentiments de poètes. Je ne serais pas sans inquiétude au sujet d'un adolescent
qui aimerait trop les bêtes irréelles. Méfiez-vous, ô mères, des sirènes et des
dragons en bois ; car cette ménagerie mythique est celle précisément de M. Jean
Moréas, et si d'aventure vos fils y prenaient goût, il y aurait de grandes
chances pour qu'ils fussent refusés au baccalauréat, et pour qu'ils
imprimassent un jour des choses sans nom, en vers de quinze syllabes. Mais
voyez : les garçons n'y prennent point goût. Ils restent fidèles au cheval
traditionnel. Les bêtes fantastiques n'ont guère pour elles que des filles.
Quoiqu'on fasse, et quelque éducation qu'on lui donne, la femme s'imaginera
toujours, au fond de sa cervelle obscure, « qu'il y a plus de choses sur la
terre et dans le ciel » qu'il n'y en a dans la philosophie des garçons. Elle
restera la rêveuse impénitente et l'éternelle chevaucheuse de Chimères.
Je rencontre, un peu partout, des théâtres de marionnettes. Et pourquoi n'y
point entrer ? On joue là de petits drames muets, qui n'ont qu'une scène, et
n'en valent pas moins. Voici le drame primitif à un personnage, dans la manière
de Thespis. Une danseuse danse ; ses habits sont brillants et fripés ; sa
figure est peinte crûment ; elle ressemble tout à fait aux danseuses réelles ;
et quand elle a dansé, elle sen va. Et puis ? Et puis, c'est tout. Il n'en
arrive ni plus ni moins Le tort de nos pièces, à nous, est d'attribuer toujours
des conséquences aux actes humains, qui en ont si rarement. Et voici le drame à
deux personnages, comme dans Phrynichus. Un Chinois et une Chinoise dansent
ensemble, s'approchent pour se donner un baiser, dansent encore et sortent
chacun d'un côté différent. Voilà qui résume, pour un esprit bien fait,
l'éternelle histoire de l'amour. Pas de spectacle plus fertile en réflexions.
Ce théâtre a sa philosophie, d'où le libre arbitre est tout d'abord exclu. Rien
de plus évident que l'irresponsabilité des personnages : on peut compter les
fils qui les font mouvoir. Et une telle représentation de la vie est pour
enchanter un déterministe.
Les sages pensées que vous auront inspirées les marionnettes, ne les oubliez
point. Vous aurez besoin de toute votre sagesse, en sortant, pour ne vous pas
trop irriter contre la foule, contre cette foule étrange qui est ce qu'il y a
de plus curieux à voir dans tous les endroits où elle va. Elle a une façon bien
affligeante de s'amuser. Aux portes des baraques, des pitres au visage
enfariné, au nez et aux pommettes très rouges, débitent des niaiseries et
reçoivent des gifles ; et elle rit, et elle applaudit la laideur et la bêtise.
Et ce n'est pas tout. Je recopie les légendes de ces « vues » à quinze centimes
où elle se divertit : « Une mère brûlée vive par ses enfants... Double
exécution des époux Thomas... Terrible catastrophe du pont de Dundee... Assassinat
du préfet de l'Eure... Triple assassinat de la rue Montaigne. » Je sais qu'il
peut y avoir plaisir à ressentir de certains frissons ; mais quelle tristesse
aussi ils laissent après eux ! Quoi ! ces gens ne sont pas plus affligés que
cela de tous ces crimes de la nature et de l'homme ? Ils n'en souffrent pas ?
Et, comme dit Sully :
Ils n'ont pas honte au moins de n'en pas plus souffrir ?
Non. Ils n'ont ni de ces pitiés ni de ces scrupules. Et après tout, il faut
leur pardonner, car s'ils oublient les misères des autres, ils oublient aussi
les leurs. Cette idée de la mort qui suffisait à empêcher Lucrèce de goûter
dans la vie aucune joie « sincère », elle leur est rappelée à tout instant, et
ils s'amusent tout de même. Cela est merveilleux. Certes, il faut leur être
indulgent et les envier aussi. Mais on peut leur être indulgent sans les aimer
fort ; et l'on peut même les envier, comme le Bramin de Voltaire enviait la
vieille femme, en s'avouant qu'il n'aurait pas voulu de son bonheur...
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