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Jules Tellier
Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman

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  • IV
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IV

Ce soir-là le vieux tâleb était plus que jamais tourmenté par ses doutes ; et c'est pourquoi le désir lui était venu de revoir la maison où, tout enfant, il avait commencé à apprendre la parole du prophète. Mais cette vue ne fit que l'attrister davantage, et, en reprenant sa marche, il ne put s'empêcher de retomber dans ses réflexions.

Avant de sortir, il avait relu la belle et étrange page du Koran sur Marie, mère de Jésus : «Fais mention de Myriam quand elle s'éloigna de sa famille, et qu'elle se dirigea du côté oriental...» Malgré lui, il songeait à Aïssa que les juifs avaient crucifié et qu'adoraient les chrétiens. Ne pouvait-il être vraiment le fils de Dieu ? D'après le Koran même, un ange annonça la naissance à Myriam, et elle le conçut par une opération surnaturelle. Allah avait-il jamais autant fait pour un autre prophète ? Et une telle faveur ne révélait-elle pas un être unique, supérieur à tout le reste des hommes ?

La mission de Mohammed, après tout, n'était pas si bien prouvée. Lui-même dans le Koran déclarait à vingt reprises qu'il n'avait pas reçu d'Allah le don des miracles. Aïssa le possédait, lui. Il guérissait les lépreux et les aveugles de naissance ; et même, avec un peu de boue, il façonna un oiseau qui se mit à voler.

Passe encore qu'Allah eût refusé le don des miracles à Mohammed ; mais lui avait-il vraiment accordé celui de connaître l'avenir ? Les prédictions du prophète ne se vérifiaient plus. «Si les infidèles vous combattent, avait-il dit, ils ne tarderont pas à prendre la fuite ; ils ne trouveront ni secours ni protecteur». Or, les chrétiens avaient vaincu les croyants dans presque toutes les batailles ; ils étaient en Afrique depuis cinquante ans, et on n'espérait point les en chasser de sitôt. La parole de Mohammed était donc convaincue de fausseté, - à moins pourtant qu'Allah ne voulût, en donnant la victoire aux chrétiens, punir son peuple de ses fautes, ou peut-être éprouver sa fermeté dans la foi.

Comment sortir de tous ces doutes ? Plus Abd-er-Rhaman méditait, plus il lui semblait difficile de décider entre les deux religions. La question était grave, pourtant. L'Évangile le menaçait de l'enfer s'il doutait de la divinité de Jésus ; le Koran le menaçait du Gehennam s'il ne croyait point à la mission de Mahomet.

En songeant à tout cela, le vieux tâleb continuait sa promenade. Rien ne le rappelait au logis, car jamais il n'avait pris de femme, et il n'était attendu que de ses serviteurs. Aussi, du quartier arabe, il monta jusqu'à la rue Nationale, et de la rue Nationale jusqu'à la rue de France. C'était, en un quart d'heure, passer, pour ainsi dire, d'un monde à un autre. Tout à l'heure, dans les ruelles barbares, voisines du ravin, il eût pu se croire encore aux temps de son enfance, ou même, s'il eût voulu, au siècle du Sultan Haroun-er-Raschid. Maintenant, il était dans une ville tout européenne. Les Français, toujours pressés d'aller on ne sait où, le coudoyaient sur l'asphalte du trottoir, éclairé par des réverbères disposés à distances égales. Au milieu du brouillard, brillaient les étalages des «magasins de nouveautés» et les bocaux rouges et verts des pharmacies à l'instar de Paris. Il arriva sur la place Nemours. Des fiacres stationnaient devant le théâtre. Comme c'était l'entr'acte, il y avait foule sur les marches de l'édifice, inauguré depuis peu. Une grande affiche rouge lui apprit qu'on représentait «Madame Favart

Il sentait obscurément une corrélation entre sa destinée et celle de cette Constantine où il avait toujours vécu. Depuis l'arrivée des Roumis, elle avait autant changé que lui et il avait autant changé qu'elle. Comme son esprit, après avoir été jadis simple et harmonieuse, elle était aujourd'hui troublée et composite ; et les choses nouvelles, en se substituant çà et là aux choses anciennes avaient produit dans les rues de la ville le même mélange incohérent et disparate que dans le cerveau du tâleb.

Il se promena longtemps dans la rue de France, bien que le brouillard et le froid eussent encore augmenté. Quand il reprit enfin le chemin de sa maison, la nuit était déjà avancée. Le silence était absolu. Seulement, dans les sombres ruelles, on entendait de loin en loin le «ahan» rythmé d'un boulanger arabe, qu'on pouvait voir travailler, demi-nu, en regardant à travers les planches mal jointes du hânoutt.




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