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Jules Tellier
Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman

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  • VII
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VII

C'était un lieu séduisant au premier abord que celui où Raphaël conduisit Abd-er-Rhaman. Des trônes y étaient disposés en nombre infini ; chaque élu en avait un qui lui était assigné, et Abd-er-Rhaman eut le sien comme les autres.

D'abord, il resta longtemps à sa place, immobile et comme en extase. Des milliers d'anges et de bienheureux chantaient des hymnes au Très-Haut, en s'accompagnant sur la harpe et sur le luth. Leurs instruments rendaient des sons bien autrement harmonieux que ceux des instruments terrestres de même nature, et leur chant était plus doux mille fois que n'est ici-bas celui de la calandre ou du rossignol. Si Abd-er-Rhaman eût connu l'Empyréologie et le traité des Occupations des Saints, il eût sûrement avoué sans difficulté que la musique céleste méritait le bien qu'en dit Henao, et que les voix des élus n'étaient point indignes des éloges qu'en fait Henriquez.

Cependant, peu à peu, le ravissement se dissipa, et Abd-er-Rhaman n'éprouva plus qu'un plaisir assez calme. Il en vint même à se sentir un peu lassé par tant de musique ; il lui semblait que si on eût interrompu le concert un moment, il en eût joui davantage ensuite. Mais le concert du paradis ne s'interrompt jamais : de loin en loin un choeur de chérubins se substitue à un choeur de séraphins ; des bienheureux viennent prendre la place d'autres bienheureux fatigués ; et c'est tout. Le nombre des exécutants reste toujours le même, et le bruit qu'ils font n'augmente ni ne décroît, car il serait peu séant de chanter tantôt plus haut et tantôt plus bas une gloire qui ne peut ni diminuer ni grandir, et d'adresser un hommage changeant à Celui qui ne change jamais. C'est le Zabour du saint roi David que les phalanges célestes chantent ainsi en choeur ; quand on est arrivé à la fin du vieux recueil, on revient tout de suite au commencement ; et il n'y a point de raison pour que cela finisse.

Le lieu, d'ailleurs, offrait d'autres ressources. Abd-er-Rhaman se mit à errer à travers le paradis, suivant des yeux les anges qui glissaient de tous côtés, légèrement vêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d'or et des étoles vertes.

Les anges sont fort beaux, et le jésuite Crasset ne s'est point avancé trop en écrivant qu'il y a grand plaisir à les voir, et que rien parmi nous n'approche de leur beauté. Malheureusement, comme un ange n'est point agité d'émotions diverses, on ne voit point non plus d'expressions différentes se succéder sur son visage ; et sa beauté immobile est plus semblable à celle d'une figure peinte qu'à celle d'un être vivant. En outre, comme dans l'âme de tous les anges habitent des vertus identiques, un charme identique aussi est répandu sur leurs traits, et il arrive qu'ils se ressemblent tous, et qu'après en avoir vu un on peut se dispenser de regarder tous les autres. Ils sont divisés en neuf choeurs, il est vrai ; mais rien n'est semblable à une Puissance comme une Principauté, et, quelque attention qu'on y mette, on n'arrive pas toujours à distinguer clairement une Domination d'une Vertu-des-Cieux.

Abd-er-Rhaman se fatigua de regarder toutes ces belles ombres. Il alla contempler Dieu, et s'en fatigua de même. Cela aussi était toujours la même chose ; et d'ailleurs, on ne voyait que très vaguement.

Ses frères les bienheureux l'occupèrent plus longtemps. Leur foule était curieuse, en effet, parce qu'elle était étrangement mêlée. S'il y en avait parmi eux dont le visage exprimait une douceur ineffable, il y en avait d'autres, en grand nombre, dont l'aspect était rébarbatif et le regard patibulaire. Abd-er-Rhaman apprit que c'étaient des voleurs et des faussaires, des chourineurs et des assassins, des tueurs de femmes et de petits enfants, à qui la peur avait donné au dernier moment le repentir et la foi, et qui avaient reçu les sacrements avant de marcher au supplice. La calme existence du paradis n'avait pu modifier leurs traits ; la férocité y subsistait, quelque peu atténuée peut-être et plus vague, comme sur le visage d'un monstre endormi. Abd-er-Rhaman n'aimait point se trouver face à face avec un de ces élus ; il sentait bien, à la façon dont ils fixaient sur lui leurs yeux troubles, qu'ils n'avaient au fond rien perdu de leurs instincts d'autrefois ; et il ne pouvait s'empêcher de songer que si les Esprits eussent été assez matériels pour donner et recevoir des coups, le paradis du doux maître Galiléen eût eu besoin d'une police bien vigilante pour ne point devenir tout à fait inhabitable aux gens pacifiques.

Cependant, Abd-er-Rhaman, maintenant que ses oreilles s'habituaient au retentissement de la musique céleste, commençait à percevoir des bruits lointains qui ne l'avaient point frappé jusque-là. Il entendait comme une grande rumeur, interminable et gémissante, et plus triste que la voix du vent lorsqu'il s'engouffre dans les cheminées, ou que celle de la mer quand elle se brise sur les grèves. Il demanda ce que c'était ; on le lui dit. Cette rumeur lointaine était composée de millions de sanglots et de cris de rage ; et c'était la plainte des chrétiens morts coupables suivant leur doctrine, et que faisaient hurler les tortures de l'enfer. Ces damnés n'étaient point tous de grands criminels. Un des élus avait parmi eux ses deux frères, et il conta leur histoire à Abd-er-Rhaman. C'étaient deux catholiques fervents. Le premier avait toujours vécu en honnête homme, mais il était mort subitement au milieu d'une nuit d'amour illégitime ; le second avait toujours vécu en homme de bien, mais il avait péri de mort violente le lendemain du premier vendredi où il avait négligé l'abstinence prescrite ; et tous les deux subissaient maintenant les tourments que, pendant leur vie, ils avaient cru réservés à l'homme en de tels cas.

Ces récits, et cette rumeur lamentable entendue au loin mirent au coeur d'Abd-er-Rhaman une grande tristesse et une grande pitié ; mais cette pitié et cette tristesse elles-mêmes ne suffirent bientôt plus à l'occuper ; et il sentit s'alourdir peu à peu sur sa pensée le poids d'un immense ennui.

Alors il interrogea les autres bienheureux, et il s'aperçut qu'ils étaient tous possédés d'un ennui égal, que tous étaient accablés de la monotonie de leur bonheur, et qu'il n'y avait point un seul d'entre eux qui ne fût rassasié de contempler toujours le même ange, indéfiniment multiplié, et d'entendre chanter toujours les mêmes vers, aux sons éternels de la harpe et du psaltérion.

- Mon fils, lui disait un jour un vieillard à longue barbe blanche, on me nommait autrefois Raban-Maur, et j'étais célèbre pour ma tristesse autant que pour mon savoir entre tous les moines de l'abbaye de Fulda. Mais, si triste que j'aie été sur terre, je le suis devenu bien davantage encore depuis mille ans que j'habite au ciel. Ma fatigue a été en grandissant de siècle en siècle, et elle est aujourd'hui sans bornes. Depuis longtemps j'ai perdu le courage de me plaindre et d'errer de l'un à l'autre, comme tu fais dans l'inquiétude de ton inaction. Je ne m'éloigne plus de ce siège où tu me vois ; j'y passe des jours sans faire un mouvement et des mois sans me lever. Ma seule consolation est de songer que ces choses ne doivent pas durer toujours, et mon seul souci de mesurer le temps qu'ellles peuvent mettre encore à finir.

- quoi ! dit Abd-er-Rhaman, n'es-tu point immortel, et le paradis doit-il finir un jour ?

Le vieillard leva la tête et le regarda, puis il reprit, laissant tomber de ses lèvres les paroles les plus abondantes, monotones et froides, comme le ciel laisse tomber les neiges, sans les hâter, ni les ralentir, avec un air d'inconscience et d'ennui :

- Chacun des paradis et des enfers est comme la projection d'un rêve humain sur le mur de l'abîme ; mais pour enfanter un enfer et un paradis, il ne suffit point d'un élan parti d'une âme et d'un rayon sorti d'un oeil ; une croyance qui n'a qu'un fidèle ne produit qu'un fantôme inconsistant et qu'une insaisissable ébauche ; et tout rêve solitaire est un rêve perdu. Lorsqu'une doctrine n'est partagée que par un très petit nombre d'hommes, ses adhérents se trouvent à leur mort dans le vide et dans le noir, au milieu de vagues linéaments sans matière et sans forme ; et comme c'est une loi de la nature que tout être s'identifie avec le milieu où il est jeté, eux-mêmes s'évanouissent aussitôt et rentrent au Néant. Mais quand beaucoup d'yeux humains sont fixés à la fois sur le même rêve, tous les rayons sortis de ces yeux se réunissent et se fécondent mutuellement ; le rêve se condense et devient réalité ; et ceux qui y ont cru pendant qu'ils vivaient en jouissent pleinement dès qu'ils sont morts. C'est ce qui nous est arrivé, à nous tous qui sommes ici. Prends-y bien garde, pourtant : ni ces choses, ni ces êtres, ni ces harpes, ni ces anges, rien de ce que tu vois n'a un principe propre d'existence, et ne saurait durer par soi-même , rien de tout cela ne peut subsister si le rêve qui l'a créé ne continue à l'entretenir. Or, ni toi ni moi nous ne rêvons plus, ni personne d'entre nos compagnons : car la possession tue le désir ; et commencer à jouir, c'est finir de rêver. Il faut donc que ce soit le rêve des hommes terrestres qui, en se continuant sans trève, alimente la réalité de ce qui nous entoure ; et cela est ainsi en effet. Voici ce trône où je suis assis ; considère ces anges qui passent devant nous : ces objets, qui te semblent exister par eux-mêmes, reçoivent à tout moment leur existence de l'extérieur. Ainsi, lorsque tu étais sur la terre, tu regardais le disque de la lune, et tu ne t'apercevais point qu'il ne brillait que par une suite ininterrompue de rayons qui lui venaient du soleil. Que le soleil pâlisse, et la lune deviendra moins brillante ; que le soleil s'éteigne, et la lune disparaîtra à son tour. De même, les paradis et les enfers perdent de leur consistance à mesure que la croyance dont ils procèdent s'affaiblit parmi les hommes ; et quand une religion meurt, le même jour qui la voit s'éteindre sur terre voit aussi disparaître dans l'au-delà les derniers vestiges de ce qu'elle y avait créé. Et c'est la destinée des damnés comme des élus de suivre le lieu qu'ils habitent dans ses vicissitudes, et de l'accompagner dans sa disparition.

Voilà comment beaucoup de paradis et d'enfers ont péri tour à tour, et comment il ne reste plus rien maintenant du Valhalla des Scandinaves, ni de l'Amenthès des Égyptiens. Les Champs-Élysées aussi et le Tartare des vieux païens se sont évanouis dès qu'ils n'ont plus eu de croyants sur la terre ; et avec eux ceux qui les habitaient sont rentrés dans le néant. Et vraiment les innocents n'en ont pas été moins joyeux que les coupables, ni les bienheureux moins satisfaits que les condamnés.

Songes-y, en effet : le bonheur qu'ils avaient rêvé ne consistait que dans le calme et dans la mémoire de leur existence terrestre. Que dirais-tu de l'homme qui jetterait un verre d'eau rougie de vin dans un tonneau, puis dans le Tibre, et qui croirait que le tonneau d'abord, et le fleuve ensuite, en vont prendre la couleur et le goût ? Ils étaient pareils à cet insensé, eux qui jetaient, pour l'occuper, dans l'éternité vide, composée de myriades et de myriades d'années, leur misérable vie d'un jour, avec les soucis qui avaient suffi pour la remplir. Aussi, quelle grandissante déception dans le coeur de ces élus ! Il leur fallait nourrir de longs siècles de rêve avec le souvenir de quelques courtes années d'action ; leur pensée leur apparaissait plus mesquine, à mesure que le temps qu'ils avaient pour s'y livrer devenait plus long ; le contenu semblait de plus en plus disproportionné, eu égard au contenant ; l'existence élyséenne n'était qu'une rallonge toujours plus inutile et plus insipide à l'existence terrestre ; et ceux-mêmes qui avaient trouvé le plus intéressant de vivre finissaient par trouver fastidieux d'avoir vécu. Achille après dix siècles de conversations avec Patrocle sur leurs dix années de combat devant Troie, n'était pas moins exaspéré par l'ennui que Tantale par la soif ; Didon, depuis mille ans qu'elle ne faisait autre chose que de songer à la trahison d'Énée, était aussi lasse de rouler ses souvenirs en son coeur qu'Ixion de tourner sa roue devant ses pas ; et les poètes eux-mêmes, les poètes divins dont a parlé Virgile, couchés sur les gazons éternels, se laissaient aller à une oisiveté morne, et prenaient en dégoût leur lyre et leur art, lassés qu'ils étaient de se réciter leurs anciennes chansons, et ne trouvant point de matière à en composer de nouvelles, parce que les choses autour d'eux restaient toujours les mêmes.

Nous aussi, nous sommes destinés à disparaître avec tout ce qui nous entoure ; et cette disparition, qui sera complète le jour où il n'y aura plus une âme chrétienne chez les vivants d'en bas, nous y marchons graduellement à mesure que la foi diminue parmi eux. Jadis, au temps où j'arrivai ici, nous avions tous des corps matériels et tangibles, et c'était avec de lourdes clés, en fer véritable, que Pierre faisait tourner sur ses gonds la porte énorme du paradis. Mais maintenant, nous sommes, comme tu le vois, très semblables à des ombres ; à travers la porte, devenue transparente, on aperçoit distinctement le vide extérieur ; deux ou trois seulement d'entre nos saints ont conservé leurs auréoles ; et les feux mêmes de l'enfer sont devenus beaucoup plus supportables qu'ils n'étaient il y a cinq cents ans.

C'est ainsi, ô Abd-er-Rhaman, que nous, qui sommes ici depuis longtemps, de siècle en siècle nous nous sentons décroître et mourir, tels que des restes de feu qui s'éteignent dans la cendre, ou que des flocons de neige qui se fondent sur les eaux. De corps que nous étions, nous sommes devenus fantômes ; ces fantômes deviendront fumée, et cette fumée deviendra néant. Et loin d'accuser le destin, nous le remercions d'en avoir disposé ainsi, de n'avoir pas voulu que nous fussions châtiés éternellement de la niaiserie de notre rêve mystique, et de nous avoir réservé pour l'avenir le repos que nous aurions lui demander dès l'abord... -

De tels discours n'étaient point pour remettre la joie au coeur d'Abd-er-Rhaman ; et la tristesse du tâleb ne fit en effet que grandir.

Du reste, il n'avait qu'à vouloir pour changer de séjour ; et ce privilège était fort envié des autres élus, de ceux-là surtout que le scrupule avait fait vivre dans la continence. Comme, à sa place, ils se seraient hâtés d'échanger les mornes plaisirs de ce paradis de fantômes contre les solides jouissances du jardin de Mahomet ! Ils le lui disaient, et ils le regardaient avec un sourire triste et jaloux, car aucun regret n'égale en amertume celui des Élus qui n'ont pas aimé.

Abd-er-Rhaman, lui aussi, avait idée que la société des houris lui serait de plus de ressource que celle de ces ombres désolées. Il se décida à partir. Une grande foule l'accompagna par curiosité jusqu'à la porte. Il cria : «Azraël

Azraël est un ange fort occupé ; mais il se déplace si rapidement qu'il semble participer à l'ubiquité divine. En une seconde, il fut près d'Abd-er-Rhaman ; une seconde plus tard tous les deux avaient disparu. Ce passage de l'ange noir donna à toutes les âmes qui étaient là un peu de divertissement et d'oubli. On s'amusa un instant dans le paradis chrétien : et cela fit qu'on s'y ennuya beaucoup plus après.




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