Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText
Jules Tellier
Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman

IntraText CT - Lecture du Texte

  • IX
Précédent - Suivant

Cliquer ici pour désactiver les liens aux concordances

IX

Cependant Abd-er-Rhaman avait retrouvé au paradis son plus cher ami d'enfance, Salah-ben-Hassein, et il s'entretenait souvent avec lui. Salah était à la fois l'être le meilleur et le plus savant qu'il eût connu sur terre. Un soir, ils se promenaient de long en large sous les arbres éternels, le long des éternels pavillons de perle creuse ; et pour la centième fois ils parlaient de leur ennui.

- Est-ce donc là tout ? dit Abd-er-Rhaman ; et l'homme ne peut-il espérer après sa mort que ce paradis ou celui de Jésus ?

- Non, ce n'est point tout, répondit Salah, et il t'aurait suffi de te convertir à d'autres religions pour être conduit à d'autres cieux. Comme tu as passé le pont Sirath pour venir ici, tu aurais pu passer le pont Tchinevad pour aller au Behescht des Parsis, et le Pont-de-Bambou pour aller au paradis des Formosans. Si tu avais partagé le rêve des Kalmoucks, tu pourrais contempler aujourd'hui le dieu Altangatufun, qui a le corps et la tête d'un serpent et les quatre pattes d'un lézard ; et si tu t'étais imaginé un jour que le vrai pût être dans les cultes informes de peuplades plus sauvages encore, il te serait loisible maintenant de visiter les lieux vagues et terriblesvivent et règnent les êtres monstrueux rêvés par les nègres du Darfour et par les hommes à demi singes qui font leurs demeures sur les arbres des forêts d'Australie.

Abd-er-Rhaman, naïvement, regretta de n'avoir pas fait tous ces voyages.

- Et quand tu les aurais faits ? reprit Salah en secouant la tête. Tu as joui du moins sot des rêves mystiques et du plus complet des rêves sensuels ; et ni ton extase ni ton ivresse n'ont été de longue durée. Quand même, après cela, tu aurais parcouru les vingt-huit cieux des bouddhistes et les vingt-sept paradis des Cafres, tes voyages auraient pourtant pris fin, et tu aurais trouvé l'ennui suprême au bout. Tôt ou tard, tu aurais vu qu'en dépit de tous les rêves d'avenir qu'il a échafaudés, l'homme après sa vie terrestre n'est bon vraiment qu'à mourir, et que ce n'est qu'un Être infini et parfait qui serait capable d'être immortel ; tu aurais compris que s'il est parfois amusant d'être en route, il est bien vite ennuyeux d'être au but, et que ce qu'il est prudent de souhaiter au terme de la marche humaine, ce n'est pas la fixité de la jouissance, mais l'immobilité du sommeil ; et tu aurais fini par t'avouer que si la vérité était connue des hommes, les plus sages seraient ceux qui ne feraient aucun rêve, afin de n'en voir aucun se réaliser, et qui ne penseraient qu'au Néant sur la terre, afin d'être sûrs d'en jouir aussitôt après l'avoir quittée.

 




Précédent - Suivant

Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on Tablet PC
IntraText® (V89) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2007. Content in this page is licensed under a Creative Commons License