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| Joseph Mery Explorations de Victor Hummer IntraText CT - Lecture du Texte |
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En 1828, le roi de Bavière demanda une audience particulière à Victor Hummer et l'obtint. - Monsieur, lui dit le roi, vous savez combien je m'intéresse à l'histoire ancienne, puisque je la continue dans la personne de mon fils, roi de la Grèce et successeur de Léonidas. J'ai appris vos courageuses explorations en Afrique, et je veux les récompenser ; il est temps que votre précieux manuscrit, enfoui dans la bibliothèque de Munich, soit rendu à la lumière par la voie de l'impression. J'achète votre traduction d'Hérodote cinquante mille florins, et je me déclare votre éditeur. Victor Hummer se jeta aux pieds du roi et frappa le plancher trois fois de son front, à la manière des Perses. - Croyez, sire, dit-il, que je veux employer au service de la science l'argent que je reçois de vous. Avec cette somme, le monde m'appartient, et je vais traduire Strabon. - C'est bien, dit le roi avec un laconisme charmant. Le roi serra la main du savant, et sortit comme un simple particulier. Victor Hummer trouva dans sa main une lettre de change sur M. Reighanum, à Francfort-sur-le-Mein, banquier fantastique, qui bâtit des châteaux en Espagne pour les Allemands. Cependant un honnête escompteur de Munich prit la lettre de change à cinquante pour cent d'agio, pour faire honneur à l'endossement du ministre des finances bavarois. Aux yeux d'un savant, rien ne ressemble plus à cinquante mille florins que vingt-cinq mille : c'est la même chose au fond pour qui n'a rien. Hummer se jeta tête première dans l'in-folio de Strabon ; il se réduisit à l'état de squelette, il devint diaphane, et termina son travail. Le vénérable savant, rongé par les veilles, n'était plus qu'une illusion qui s'évanouissait sur les places publiques de Munich au moindre souffle de l'air ; en se regardant au miroir, il ne voyait rien. Qu'importe l'absence du corps, si l'âme reste ? La science n'arrive qu'à ce prix. L'âme d'Hummer, vêtue d'une légère redingote de coutil, partit pour explorer les Gaules au printemps de 1828. Elle ne paya que moitié place dans l'intérieur de la diligence ; ils étaient sept voyageurs fort à l'aise, Hummer compris. Sur la route de Marseille, cette reine des Gaules, Hummer disait : - Je vais donc voir cette cité antique, fondée six bons siècles avant le Christ, cette cité contemporaine des Tarquins, et que Strabon aimait entre toutes les villes gauloises ! Disant cela, il descendit à l'hôtel de la Croix-de-Malte, sur le Cours. Le lendemain, à son réveil, il était fort indécis. - Je ne sais trop par où commencer mes courses, disait-il ; j'ai à choisir entre le temple de Neptune, le temple d'Apollon Delphien, le temple de Diane d'Éphèse, le temple de Junon Lacinienne, le temple de Vénus victrix ; plus le Lacidum, la necropolis Paradisius, le château de Jules César, la maison de Milon, les thermes, la porte Julia et une foule d'autres antiquités, dont quelques-unes modernes, comme la fameuse tour qui soutint un siège, en 1539, contre le connétable de Bourbon, et la belle église gothique de las Accoas, dont parlent Papon et Grosson, ces deux continuateurs de Strabon. Il appela le garçon d'auberge et lui dit : - Quel est le temple le plus voisin d'ici ? - Saint-Martin, répondit le garçon. - Bien ! dit Hummer ; c'est ici comme à Rome, où le catholicisme a hérité du paganisme. Comment appelait-on Saint-Martin dans l'antiquité ? - Je ne sais pas, monsieur. Si vous voulez le voir, suivez la rue et prenez la gauche au bout. - C'est bien, mon garçon ; tu n'es pas fort. Hummer s'achemina vers Saint-Martin, et vit une église assez laide, très sombre, très poudreuse, et point antique du tout. - Mon ami, dit-il au sacristain qui passait, pourriez-vous me donner quelques explications archéologiques sur... ? Le sacristain lui tourna brusquement le dos. Hummer sortit pour marcher au hasard à la découverte des ruines. Il vit de magnifiques rues, des quartiers opulents, un peuple pittoresque et animé ; une ville plus grande, plus belle, plus gaie que Munich : mais tout cela ne le toucha nullement ; il avait en horreur le moderne, il cherchait Massilia civitas et non pas la ville de Marseille ; il cherchait des ruines, et il ne voyait que des architectes bâtissant des édifices. L'architecte est l'ennemi né de l'antiquaire ; il démolit la ruine et se sert de l'antique pour faire du neuf. En traversant une rue aussi large que Sakewil-Street à Dublin, il vit le plan de Marseille sur l'étalage de M. Chardon, libraire, auteur du Guide marseillais. - Voilà mon affaire, dit-il, entrons. M. Chardon regarde Marseille comme sa propre fille ; c'est lui qui s'est chargé depuis soixante ans d'être l'historiographe de la fille de Phocée. Il publie, tous les 1er janvier, un précis fort élégant qui constate les progrès de Marseille, et il orne ce travail de statistique sérieuse d'une foule de réflexions morales adressées aux femmes et aux jeunes gens. - Monsieur, lui dit Hummer, vous avez écrit sur Marseille, si j'en crois votre enseigne ; pourriez-vous avoir la bonté de me désigner les localités les plus remarquables du voyage, et de me vendre votre carte et votre Précis ? M. Chardon fit hommage de ses oeuvres à Hummer, en l'appelant «mon confrère», et il s'offrit de l'accompagner dans ses explorations. Hummer se confondit en remercîments, et prit son album, soit pour dessiner les ruines imposantes qu'il allait voir, soit pour prendre des notes au crayon. - Commençons par le plus près, dit M. Chardon. Voici la rue Saint-Ferréol ; comment trouvez-vous cette rue ?... - Fort belle rue, dit Hummer, droite comme un I. - Comment trouvez-vous cette place avec ses marronniers ? - Fort belle place ; mais je n'aime pas les marronniers. - Croiriez-vous, monsieur, qu'il y avait ici une église superbe ? - Une église antique, une basilica ; est-il possible, monsieur ? - Il n'en reste pas une pierre, comme vous voyez. - C'est juste ; il y a des marronniers. C'est fort curieux, cela. Diable ! on ne détuit pas mal chez vous. Passons à une autre curiosité. - Je vais vous montrer maintenant la necropolis Paradisius ; j'en ai parlé dans mon ouvrage. - Et moi dans Strabon. Permettez que je prépare une feuille de papier pour prendre une vue de ce fameux Paradisius. - Le voilà, dit M. Chardon. Le cimetière n'existe plus ; mais il pourrait exister, si l'on n'eût pas bâti cette rue que vous voyez, et qu'on appelle avec raison rue Paradis. - C'est très bien ! passons à une autre merveille ; voilà un cimetière parfaitement enterré. - Ce chemin que vous voyez conduit à la fameuse montagne immortalisée par Lucain... - Quoi ! s'écria Hummer, c'est le chemin de la Silva Sacra ? ............................................Cette
forêt sacrée, cette forêt où les druides faisaient des sacrifices humains ; cette forêt où Trebonius, le lieutenant de César, coupait des chênes énormes, robur, pour les galères de sa flotte ; cette forêt qui couvrait de son ombre le temple de marbre de Neptune Sidonien ! Oh ! courons ! - La forêt existerait encore, si les humains et le temps ne l'eussent pas détruite... - Elle est détruite, la Sacra Silva ! il n'en reste rien ?... - Pas un arbre ! mais vous pourrez voir d'ici la montagne dépouillée où s'éleva cette forêt sainte... - Allons toujours voir les ruines du temple de Neptune Sidonien... - Le temple a suivi la forêt. Nous pouvons passer à d'autres antiquités, si vous voulez bien. - Quoi ! ce beau temple lui aussi tombé en ruines ! ses ruines en poussières ! sa poussière au néant ! Courons me consoler ailleurs. M. Chardon était consterné de la désolation de Victor Hummer ; il marchait devant lui dans la direction de la vieille ville, et semblait lui dire par ses gestes : «Attendez, je vais essayer de vous montrer quelque chose ; ne vous désespérez pas». A l'heure où ils traversaient les quais du port, la ville était rayonnante ; le monde entier y avait envoyé ses représentants : l'Amérique, l'Afrique, l'Asie, l'Océanie, se promenaient sous les tentes jetées, comme des ponts chinois, des croisées des maisons aux antennes des navires. Tous les dialectes de la terre se croisaient dans cette Babel navale ; c'était une mosaïque ambulante de tous les costumes connus et inconnus, de tous les visages que le soleil nuance entre les tropiques, depuis l'ébène jusqu'au bronze. L'air n'avait pas assez d'échos pour répondre à tant de voix, à tant de cris, à tant de chants ; l'eau du port avait disparu sous les navires ; la forêt sacrée, dépouillée de ses feuilles, semblait être descendue de la montagne voisine pour donner ses mâts innombrables à toutes les flottes de l'univers. Hummer ne daigna pas jeter un seul regard à ce tableau extraordinaire ; il eût donné tout Strabon pour voir devant lui, au lieu de ce port si animé, le tranquille Lacidum, désert et silencieux, et deux trirèmes de Trebonius à l'ancre, arrivées d'Ostie le matin. M. Chardon conduisit le savant étranger à la rue des Grands-Carmes, et le fit arrêter devant la maison n° 55. C'était une maison recrépie à neuf, et dont la façade reluisait d'une ocre vive, comme la salle d'un cabaret de village. - Voilà, dit M. Chardon, la maison de Milon. - Milon le Crotoniate ? demanda Hummer. - Milon, l'assassin de Clodius. - Permettez, monsieur Chardon : je regarde Milon comme un homme plus malheureux que coupable ; Milon a tué Clodius, le fait est vrai ; mais Milon ne peut être appelé assassin. Vous savez très bien que Milon était accompagné de sa famille, et qu'il était drapé de son manteau, penulatus, comme dit Cicéron, lorsqu'il eut le malheur de trouver Clodius sous son épée. Or, si Milon eût prémédité son action, il aurait laissé à Rome sa femme et son manteau, choses fort embarrassantes pour commettre un assassinat. M. de Voltaire est tombé dans la même erreur que vous, dans sa traduction d'un passage d'Homère, lorsqu'il dit en parlant d'Achille : Le meurtrier d'Hector en ce moment tranquille. Achille s'était battu loyalement avec Hector, ce n'était pas un meurtrier. Ces mots, meurtrier et assassin, emportent toujours avec eux quelque chose d'infamant. M. Chardon s'excusa d'avoir outragé la mémoire de Milon. - Vous dites donc, poursuivit Hummer, que cette maison a appartenu à Milon ? - Il paraît qu'on a commis le sacrilège de la restaurer à neuf. - Non, monsieur, on l'a rebâtie : l'autre tombait en ruine. - On l'a rebâtie avec les ruines de la maison antique ! - Non, avec les ruines d'une maison moderne qui avait cent ans. Tous les cent ans on rebâtit la maison de Milon : il y en a eu vingt comme cela depuis le vainqueur de Clodius. On n'a pu trouver que ce moyen de conserver cette précieuse antiquité. - Plaisantez-vous, monsieur Chardon ? dit Hummer pâle et indigné. - Oh ! je plaisante rarement : je suis libraire. - Vous êtes libraire, et vous ne frémissez pas sur le seuil de cette maison ! et vous ne lui donnez pas un coup de marteau, comme on fait sur le vase sacré profané dans le tabernacle ! Venez, monsieur, entraînez-moi à d'autres antiquités. - Justement, nous sommes ici sur le boulevard des Dames, et... - Le boulevard illustré par les Marseillais au siège du connétable de Bourbon ? Oh ! c'est beau comme l'antique ! Je ne connais dans l'histoire qu'un trait de ce genre, c'est à Carthage. Hélas ! les remparts de Carthage ont disparu avec les héroïques Carthaginoises qui les avaient défendus ! Du moins, ici, le rempart est resté comme un monument de vertu. Voyons ce boulevard. - Voilà ce boulevard ; il est là devant vous. - Il me semble que je ne vois rien. - Il n'y a rien du tout, en effet ; mais voilà le terrain où vous auriez vu ce rempart, s'il n'eût pas été démoli. - Mais vous avez eu des aïeux bien démolisseurs, monsieur Chardon ! - Ah ! le Sarrasin et la faux du Temps ! - Bah ! le Sarrasin et la faux du Temps, voilà d'étranges excuses ! Le Sarrasin a bon dos, et le Temps aussi. Les hommes ont la rage de détruire, et puis ils mettent tout sur le compte des Sarrasins et du Temps ! Le Temps ! mais savez-vous bien que le Temps, tout rongeur qu'on le dit, ne mangerait pas une écaille de colonne en mille ans, s'il n'avait pas l'homme pour collaborateur ? - Que voulez-vous ? dit M. Chardon tout tremblant ; je suis désolé de ne pouvoir vous montrer ce boulevard, d'autant plus qu'une de mes aïeules, Mme Vivaux, fut nommée sergent-major sur la brèche, le quarantième jour du siège. Je vous montrerai son portrait. - Montrez-moi, je vous prie, les deux célèbres temples dont j'ai parlé dans Strabon, le temple d'Éphèse et le temple d'Apollon Delphien. Vous savez que j'ai dit que ces deux temples magnifiques étaient dans l'enceinte de la citadelle. Montrez-moi la citadelle. - Voilà la citadelle bâtie par... - Protys. - Non, par Louis XIV. Elle ne renferme que deux pièces de canon enclouées et un mortier muet. - Et mes deux temples ? - Vos deux temples n'existent plus. - Oh ! cela ne peut se passer ainsi ; il me faut au moins quelques ruines, quelques tronçons, quelques pierres ! Comment ! j'ai vu en Égypte les ruines du temple d'Hermès, que les barbares nomment Achmounaïn, et qui florissait deux mille cinq cents ans avant le Christ, et je ne trouverai pas une pierre de mon Ephesium et de mon Apollo Delphicus ! Mais je dénoncerai vos aïeux à l'Europe, je composerai sur eux un Misogallo, comme Alfieri. Monsieur Chardon, songez-y bien. - Je suis au désespoir, croyez-le bien, monsieur. Tout ce que je puis vous montrer de cette place, c'est le château de Jules César ; nous sommes ici à la Joliette. Ah ! voyons toujours cela... - Le château de César était bâti là, devant vous... - Eh bien, après ? - Après ?... Je vous prie de m'excuser, monsieur, c'est encore un trésor perdu... - Oh ! monsieur Chardon, si je ne me retenais, si je n'étouffais pas le dieu qui gronde dans mon sein... - Nous avons un temple de Diane là-bas, dit rapidement M. Chardon, toujours plus effrayé de la colère du savant, et voulant faire diversion. - Un temple de Diane ! où ? s'écria Hummer. - Venez, monsieur, venez... Vous voyez bien cette église ? - Oui, elle est fort laide. - C'est l'église Majeure, la Major. Il y a des savants qui disent que c'est le temple de Diane. - Ces savants n'y entendent rien : Diane n'a jamais passé par là. - Voilà ce que je leur ai dit ; mais d'autres savants ont fixé l'emplacement du temple de Diane, là, de ce côté... suivez mon doigt... - Dans la mer ? - Oui, dans la mer. La mer a rongé les terres et a renversé ce beau temple ; mais on peut le voir encore. - On peut le voir. - On peut le voir, disent les mêmes savants, lorsque la mer est calme, au fond de l'eau. - Et que voit-on ? - On voit des pierres couvertes d'algue et de mousse marine, qui ont appartenu sans doute à quelque monument. On ne distingue pas très bien les pierres, mais l'algue et la mousse se laissent distinguer parfaitement... D'autres savants affirment aussi que cette même mer baignait le temple de Vénus Pyréna... - Où prennent-ils le temple de Vénus Pyréna ? - Suivez de l'oeil cette chaîne de montagnes, à notre droite ; elle se termine par un cap : c'est le cap Creus... - Le cap Creus ! et le temple de Vénus Pyréna ! O Strabon ! Prenez mon premier volume manuscrit, et vous verrez que le temple de Vénus Pyréna s'élevait sur les montagnes qui séparent les Gaules de l'Ibérie. J'ai dans mon cabinet deux cartes antiques gravées avant l'invention des cartes et de la gravure. L'une est nommée carte Théodosienne ; l'autre, carte d'Ératosthène. Le système géographique d'Érathostène florissait du temps de Strabon : c'est lui qui a déterminé le véritable emplacement du temple de Vénus Pyréna. Vos savants, qui le placent au bout de ces montagnes, sont des ignorants. M. Chardon était consterné ; il croisa nonchalamment les bras et regarda la mer, comme un homme qui est à bout de son érudition et qui n'a plus rien à dire ni à montrer. - Voilà donc tout ce que vous n'avez pas dans votre cité antique ? dit Hummer. - Voilà tout, dit M. Chardon d'une voix émue. - C'est-à-dire que vous vous résignez à ne rien avoir du tout. - Eh ! monsieur, que voulez-vous faire ? - Une ville qui a eu l'honneur de voir des Tarquins, et qui n'a pas une pierre grosse comme le poing à me montrer ! Munich ne croira jamais cela. Voyons, il faut nous rabattre sur les antiquités modernes ; veuillez bien me montrer cette fameuse tour de Sainte-Paule, qui foudroyait avec sa couleuvrine le camp des Espagnols. - Elle est détruite aussi, celle-là ? s'écria Hummer. M. Chardon fit un signe mélancolique d'affirmation. - Détruite ! et pourquoi ? - Parce qu'elle était trop vieille et qu'elle gênait l'alignement. - Je ne reste pas un quart d'heure de plus ici ; je vous remercie, monsieur ; je pars à l'instant pour Arles, et je secoue la poussière moderne de mes souliers. Adieu. Une heure après, Hummer roulait en poste sur la route d'Arles. Il traversa, le soir, le Rhône sur le pont de fer ; et, bien sûr de n'être pas éloigné d'Ugernum, il demanda Ugernum à tous les cavaliers du 17e chasseurs qui se promenaient sous les arbres de la rive. Personne dans l'armée et dans le civil ne connaissait Ugernum. - C'est singulier comme les villes s'égarent dans ce pays ! disait Hummer. Allons visiter le désert de la Creus ou la Crau ; nous verrons si ce désert ne s'est pas égaré, lui aussi, dans le désert. Le même soir, à la veillée de l'hôte, à l'auberge de Beaucaire, il apprit par hasard, de la bouche du curé, que Beaucaire était l'Ugernum de Strabon. - Y a-t-il quelques antiquités ? demanda Hummer. - Il n'y a que les ruines du château des seigneurs de Beaucaire, répondit le curé ; cela ne vaut pas un coup d'oeil. A l'aube, il entrait à cheval dans la Crau. - Voilà qui me rappelle mon Égypte, disait-il en recommençant ses monologues de voyageur isolé ; c'est le désert, c'est le véritable désert, avec cette petite différence qu'en Égypte il y a des grains de sable et ici de gros cailloux. Voyons, qu'ai-je dit avec Strabon en parlant de cette Crau ? J'ai dit que ce désert était à cent stades de la mer ; que son étendue était circulaire et qu'il avait cent stades de diamètre, ce qui lui en donne le triple de circuit. Il faut croire Strabon sur parole pour ces mesures : il marchait toujours le compas à la main. «Posidonius croit que cette Crau était un lac autrefois ; je le crois aussi ; j'ajouterai même que ce lac était d'eau salée et qu'il était alimenté par la mer, ou, en d'autres termes, que la mer couvrait toute cette étendue de cailloux, et qu'elle s'est retirée depuis. Avec mon avis et celui de Posidonius, on peut fonder un bon jugement. Je serai plus difficile à l'égard d'Eschyle, quoiqu'il m'en coûte d'être en contradiction avec ce grand poète grec. Dans sa belle tragédie intitulée : Prométhée délivré de ses chaînes, ce grand Eschyle a parlé de la Crau, ce qui prouve qu'Eschyle connaissait la Crau. Dans cette tragédie, Prométhée dit à Hercule : «Écoute, Hercule, tu arriveras chez le peuple intrépide des Liguriens pour le combattre et le soumettre ; mais bientôt tu n'auras plus de flèches pour ton arc ni de pierres pour ta fronde. Alors Jupiter, touché de compassion pour toi, divin fils d'Alcmène, fera tomber sur tes pas une grêle de pierres rondes, avec lesquelles tu écraseras les Liguriens». «Je me cite ce passage textuellement. Voilà donc l'origine de la Crau, selon Eschyle. Strabon s'est permis à ce propos une plaisanterie, lui si grave ordinairement. «Jupiter, dit Strabon, aurait beaucoup mieux fait d'écraser lui-même avec ces pierres les Liguriens». Au fond, Strabon a peut-être raison ; car, Jupiter était décidé à faire un miracle, il devait le rendre plus complet. Hercule doit avoir mis bien du temps à tuer un Ligurien après l'autre d'un coup de pierre : ce n'est pas le moindre de ses douze travaux. Voilà donc ce désert où Hercule a lapidé un peuple intrépide ! Qu'il est doux de charmer l'ennui de sa route avec de pareils souvenirs de lecture ! Poursuivons. Or il est écrit, dans mon maître Strabon, que le désert de la Crau ressemble tellement à un désert d'Égypte, qu'il offre au voyageur le phénomène du mirage. En Égypte, je n'ai jamais vu le mirage ; ce n'est pas étonnant, puisque c'est un phénomène. Strabon a vu le mirage dans la Crau ; il a vu là-bas, dans le sud, une oasis de collines vertes, de palmiers, de sycomores, de fontaines, de cascades, de jasmin, et de jeunes Arlésiennes coiffées avec les bandelettes d'Isis, l'amphore sur la tête, causant d'amour entre elles, sous le figuier du puits. Strabon piqua son cheval de l'éperon, dans la direction de cette charmante oasis ; et à chaque temps de galop il voyait disparaître un palmier, une cascade, un sycomore, une Arlésienne ; quand il arriva devant l'oasis, il ne trouva plus que des cailloux. C'est une des plus ingénieuses plaisanteries que la bienfaisante nature puisse faire aux pauvres voyageurs altérés. Voyons si je ne découvre pas quelque symptôme de mirage à l'horizon». Hummer descendit de cheval et regarda autour de lui pour cherche le mirage de Strabon ; il ne vit qu'une zone de cailloux d'un cercle parfait, dont il était le centre ; le ciel ressemblait à une coupole d'azur jetée sur le désert, comme pour garder sous cloche cet antique arsenal d'Hercule. Le soleil regardait d'aplomb Hummer et les cailloux, comme l'oeil d'un antiquaire collé au globe de cristal. Hummer était fier d'être le seul homme que le soleil prît la peine de regarder en ce moment. Il crut devoir lui faire la politesse de s'incliner par respect. L'astre reconnaissant lui insinua trente-cinq degrés Réaumur entre la flanelle et la peau. Le savant du Nord bondit sous l'aiguillon du feu ! Hummer remonta bien vite à cheval pour se mettre en quête d'un autre phénomène signalé par Strabon. - C'est dans ce désert, dit-il, que Strabon a placé le fameux Borée noir, autrement nommé la bise, du grec bis, qui signifie noir, d'où nous avons fait pain bis. «Le Borée noir, dit Strabon, soulève les cailloux du désert, les balance dans l'air, les fait retomber en pluie, les disperse à son gré comme des pailles volantes, stipulas volantes. Le Borée renverse le cheval et le cavalier, comme dans le cantique de Moïse, equum et ascensorem ; il prend un soldat, le premier venu, un vélite, un hastatus, un vexillaire, un prince ; il le dépouille de ses armes, il le déshabille, il lui ôte son casque, il le met à nu ; puis il l'emporte, comme une ombre vaine, de cailloux en cailloux, et le laisse agonisant sur un tertre de gazon». Strabon a vu ces choses, puisqu'il en a parlé, et moi je les crois, puisque je les ai traduites. Lève-toi, Borée noir !... lève-toi pour le traducteur de Strabon ! L'air garda sa sérénité innocente. Le Borée noir, endormi, depuis Strabon, et faible comme tous les vieux fléaux, se leva vers midi sous le nom moderne de mistral, et siffla dans les cheveux d'Hummer. Les cailloux restèrent à leur place, et le cavalier sur son cheval. Hummer fit tous ses efforts pour se laisser emporter ; il ouvrit au Borée noir les deux battants de sa vaste redingote ; il ne put perdre que son chapeau, lequel ricocha de cailloux en cailloux, s'éleva cent fois comme un aérostat, retomba cent fois comme un aérolithe, et s'évanouit comme une planète éteinte dans les profondeurs du désert. Hummer ne regretta son chapeau qu'à la porte d'Arles, car il ne put saluer la ville aimée de Constantin : il avait toujours l'habitude de saluer les villes antiques par respect. - Me voici maintenant dans mes domaines, dit Hummer. Je ne sais si je commencerai mes explorations par le promenoir ou par le théâtre, ou dans le palais de Constantin. Allons d'abord nous promener au promenoir. Tous les auteurs ont parlé du promenoir d'Arles ; mais ce que j'aime surtout, à propos de ce promenoir, c'est une épigramme de Martial. Oh ! comme ce malin poète a raillé impitoyablement un certain Cliton qui avait beaucoup de créanciers, et qui mettait toujours une statue entre lui et son créancier lorsqu'il se promenait au promenoir ! Grand Dieu ! que de statues doivent être amassées sur ce seul point de la ville, puisque le débiteur Cliton avait tant de créanciers ! Hélas ! le débiteur et les créanciers sont morts, mais les statues sont restées. Quelle leçon pour les créanciers ! en profiteront-ils ? Il était descendu à l'hôtel de la Place-des-Hommes, et demandait à parler à l'aubergiste. Celui-ci, d'une haute et antique stature, se présenta le linteum à la main, comme pour conduire le voyageur à la salle de bains. Hummer fut émerveillé de cet accueil : - Comment vous appelez-vous ? lui dit-il. - Pinus, répondit l'aubergiste ; lisez mon nom sur mon enseigne. En effet, on lisait en lettres d'or Pinus sur un fond de marbre noir. - Pinus ! s'écria Hummer ; à la bonne heure ! ceci change de face. Pinus ! ça se décline... Pinus sacra Jovi. Voilà un nom arlésien !... Monsieur Pinus, ayez la bonté de m'indiquer le promenoir. L'aubergiste répéta deux fois le mot en regardant le ciel. - Le promenoir dont parle Martial, poursuivit Hummer, dont parle Martial à propos de Cliton et de ses nombreux créanciers. - Ah ! je ne m'occupe pas des affaires des autres, dit M. Pinus ; tant pis pour ceux qui ont des créanciers. - Oh ! des créanciers antiques, morts, enterrés depuis seize siècles ; des créanciers dont il ne reste plus une lettre de change. - Écoutez, monsieur, prenez la peine de sonner à cette porte, vous demanderez M. Rigoul ; c'est un huissier audiencier assermenté. - Que diable ! il est bien question d'huissier ! Comment nommez-vous cette place où il y a autant de statues qu'un homme peut avoir de créanciers ? - Nous n'avons ici que la place des Hommes, celle-ci ; il est possible qu'il y ait des créanciers, mais il n'y a pas de statues, comme vous le voyez. - Qu'est-ce que cette corniche que je vois là ? - On appelle cela le palais de Constantin. - Cette corniche est le palais de Constantin ? - Oui, monsieur ; tout le monde le dit. - Ah ! Et qu'avez-vous fait du reste, ô Arlésiens ? car le grand Constantin n'habitait pas une corniche. - Le reste a été détruit par les Sarrasins. - Voilà encore les Sarrasins ! Et votre théâtre romain, qu'en avez-vous fait ? les Sarrasins vous l'ont-ils encore détruit ? - Si vous voulez voir le théâtre romain, on va vous y conduire. - Il existe donc ? - Il n'existe pas, mais on reconnaît l'emplacement où il a existé. Voulez-vous prendre la peine de venir avec moi ? Je vais vous montrer ça. - Qu'allez-vous me montrer ? - Rien, mais tous les étrangers vont voir ce rien ; c'est assez curieux. Dernièrement, un voyageur a pleuré devant. - Devant quoi ? - Celui qui n'existe plus ? - C'est justement pour ça que ce voyageur a pleuré ; il n'aurait pas pleuré, si le théâtre eût existé. En causant ainsi, ils arrivèrent devant les deux colonnes, seuls débris qui aient survécu au théâtre d'Arles. - Voilà, dit M. Pinus, ce que les Sarrasins nous ont laissé ! - Deux colonnes assez massives, dit Hummer ; elles sont toutes couvertes de clous. - C'est que ces colonnes appartenaient à un savetier qui exposait ses marchandises à ces clous. - Non, monsieur, un Arlésien qui avait mis ces colonnes dans sa boutique, un parfait honnête homme d'ailleurs. - Un scélérat qui aurait dû être écrasé par ces colonnes comme Samson, si les dieux immortels avaient au coeur un reste de sang capitolin ! Faites-moi servir à dîner, et je pars. - Monsieur ne veut pas voir les Arènes ? - Je les verrai après dîner, au clair de lune ; existent-elles au moins, ces Arènes ? - Comme ça ; vous ne les trouverez pas en très bon état, à cause des Sarrasins. - C'est bon ; en attendant, pourriez-vous avoir la bonté de me dire combien le Rhône a de bouches ? - Il en a sept, monsieur ; sept ou huit, ou six. - Vous n'êtes pas de l'avis de Polybe. - Ah ! que voulez-vous ? on ne peut pas être de l'avis de tout le monde. - Polybe en compte deux seulement. Il est vrai que Polybe n'est pas de l'avis de Timée, qui en compte trois ; et Artémidore n'est de l'avis ni de l'un ni de l'autre, il en compte cinq. Tout cela est fort difficile à concilier. Il faut que j'écrive à M. le préfet des Bouches-du-Rhône, il me fixera là-dessus. Voyons, monsieur mon hôte, donnez-moi un dîner antique ; vous n'aurez pas de peine, je crois ; les voyageurs n'abondent pas chez vous. - Oh ! cela m'est bien égal. Les voyageurs deviennent de jour en jour si exigeants, que les aubergistes ne demandent pas mieux que de n'en jamais recevoir. - Ah ! voilà un système ! Et de quoi vivent les aubergistes sans les voyageurs ? - Eh ! monsieur, on vit toujours. Ce sont les voyageurs qui nous ruinent et nous empêchent de vivre. Heureusement, il n'en vient pas. Que voulez-vous qu'ils viennent faire ici ? - Fort original ! Quant à moi, je ne vous ruinerai pas ; je mange rarement. Donnez-moi du frugal, quelque production du pays. Avez-vous du saucisson d'Arles ? - Non, monsieur, nous en attendons de Marseille. - Eh bien, causons en attendant le clair de lune. Comment passez-vous le temps dans ce pays ? - Eh ! nous prenons le frais sur la porte, nous jouons à la cadrette, nous chassons. - Ah ! c'est un pays de gibier ? - Non, il n'y a pas de gibier ; mais nous chassons pour le plaisir de chasser. - Mille pardons si je vous questionne ainsi ; je recueille des observations de moeurs modernes, dans les cités antiques, afin de constater le progrès ou la décadence de l'espèce humaine. Vous voyez que ma curiosité prend sa source dans un principe sévère, au-dessus d'un frivole intérêt de désoeuvrement. Encore une question : Comment passez-vous vos soirées ? - Nous ne les passons pas ; nous allons au lit après souper. Nous dormons beaucoup. - C'est bien ! toutes vos réponses seront envoyées au secrétaire de l'Académie de Munich. L'aubergiste s'inclina. - Maintenant que l'heure de mon dîner est passée, faites-moi servir du café, et conduisez-moi aux Arènes. - Pourriez-vous vous passer de café ce soir ? - Pourquoi pas ? en voyage, j'ai l'habitude de vivre de privations. Allons aux Arènes. Hummer se laissa conduire à travers un labyrinthe de ruelles, et, quand il parvint au milieu d'un chaos de masures amoncelées, où la lune avait peine à se faire jour, l'aubergiste lui dit : - Voilà les Arènes. - Chut ! dit l'aubergiste à voix basse, vous allez réveiller ceux qui dorment. - Eh ! qui dort ici ? Est-ce que ces masures sont habitées ? - Certainement, monsieur. - Et pourquoi ces masures sont-elles dans l'amphithéâtre ? - Toujours à cause des Sarrasins, vous comprenez. - Je ne comprends pas. - Nos anciens s'étaient réfugiés dans les Arènes pour se défendre contre les Sarrasins qui passaient. - Eh bien, pourquoi les modernes ne sortent-ils pas, aujourd'hui que les Sarrasins ne passent plus ? - L'habitude est prise : ils sont bien ici ; ils ne payent pas de loyer ; ils ne craignent pas le mistral. - Le Borée noir, la bise, bis, noir. Mais ils empêchent de voir les Arènes ; ils masquent l'antiquité ; ils changent en cloaque l'amphithéâtre de l'empereur Gallus ! Qui reconnaîtrait dans ces ignobles cabanes le fameux distique que Martial a composé ici ? Omnis Cæsareo cedat labor
amphitheatro, - Ah ! mon Dieu ! parlez plus bas, vous réveillez ces pauvres ouvriers du port qui dorment. - Je respecte les ouvriers qui dorment ; mais pourquoi ont-ils mis leur dortoir dans ce vénérable Colisée ? - Les Sarrasins... - Allez vous promener, avec vos Sarrasins ! Les Sarrasins sont ceux qui dorment ici ; les Sarrasins sont les savetiers qui clouent leurs souliers à des colonnes du proscenium ; les Sarrasins sont ceux qui suspendent leurs alcôves bourgeoises au podium auguste des sénateurs ; les Sarrasins sont ceux qui creusent des égouts dans les altæ præcinctiones où venaient s'asseoir les plébéiens vêtus de couleurs brunes ; les Sarrasins sont ceux qui ont coupé l'antiquité à tranches pour se bâtir des cabanes qui ne valent pas un denier parisis ! les Sarrasins... Un ouragan de voix sortit de cent croisées ouvertes et coupa la période d'Hummer en deux ; la première roula de portiques en vomitoires, l'autre resta dans le néant. L'aubergiste s'esquiva lestement sur un rayon de lune en entendant le terrible mot marrias noté sur une gamme d'ironie et de fureur. Hummer crut avoir dans ses oreilles tout le mugissement des lions que le préfet de Barca envoyait au proconsul arlésien de l'empereur Gallus. Le labyrinthe des masures de l'amphithéâtre fut bientôt rempli de fantômes blancs qui cherchaient l'imprudent antiquaire, perturbateur du sommeil public. Hummer, qui n'était pas obligé d'avoir du courage en qualité de savant, comprit le danger et prit la fuite avec cette agilité merveilleuse que lui donnaient un corps diaphane et des jeûnes quotidiens. Heureusement il pouvait dire, comme Bias : Omnia mecum porto ; il avait toute sa fortune avec lui. L'effroi abrége le chemin. Hummer avait laissé Arles bien loin derrière lui, et il entendait encore ces voix coliséennes, et il voyait encore devant lui ces fantômes qui cherchaient un savant pour le dévorer. Dans sa course, il avait traversé une plaine immense, et avec d'autant plus de facilité d'élan que le Borée noir s'était levé de sa couche, lui aussi, et qu'il emportait le savant comme la paille volante des Géorgiques, ou le cavalier de Strabon. Quelquefois Hummer, volant, redingote déployée, devant une ruine percée à jour, recueillait des rugissements tels, que l'oreille de l'homme en est déchirée. C'était le Borée noir qui s'engouffrait dans la ruine et l'animait comme un orchestre à mille instruments, qui tirait de ce clavier de hasard une symphonie comparable à la tempête de désolation qui s'élève d'une ville prise d'assaut. Les pierres, les mousses, le lierre, le lichen, les fentes, les dentelures, pleuraient, hurlaient, riaient, vagissaient, frémissaient, comme si Beethoven ou Meyerbeer eussent confié la partition d'un nocturne infernal à cet épouvantable chef d'orchestre que Strabon nomme le Borée noir. Victor Hummer, emporté comme un sylphe dans le chemin de l'air, fut déposé par un point d'orgue du vent à l'entrée d'un grand village sombre, qui semblait être descendu tout entier en pierres vives de la montagne pour le recevoir : c'était le village des Baux. En France, on connaît Tombouctou, mais on ne connaît pas les Baux. La France est un pays peu connu. Meurtri par le vent, tatoué par les cailloux, étourdi par le fracas de la tempête, mourant de faim et de soif, Hummer chercha, aux rayons de la lune rouge, une enseigne d'auberge, ou une de ces lumières qui brillent derrière une vitre comme un sourire de la Providence. Il marchait dans une rue bordée de hautes et belles maisons, dont les portes et les croisées étaient ouvertes au Borée noir et retentissaient comme si elles eussent été d'airain. Hummer n'osait pousser un cri de détresse, de peur de voir se renouveler la formidable scène de fantômes du Colisée d'Arles ; devant chaque maison il s'arrêtait ; il montait de hautes marches aux dalles disjointes et convulsives, et jetait un regard de terreur et de stupéfaction dans l'escalier vaste et sonore, éclairé d'aplomb par la lune à travers les lézardes du toit. Ces maisons avaient des physionomies atroces : une surtout, avec ses deux oeils-de-boeuf au front, sa haute croisée du milieu, épatée sur le balcon détruit, sa large porte ouverte sur un escalier dentelé, ressemblait à un gigantesque masque de théâtre antique ; et d'infernaux éclats de rire poussés par le vent grinçaient sur le perron, agitaient ses hautes herbes comme la barbe d'un géant. Hummer cherchait une porte fermée, afin d'y frapper en pèlerin : malheureusement pour lui toutes les portes étaient ouvertes ; ou, pour mieux dire, il n'y avait pas de portes ; il semblait que la population les eût emportées sur la montagne, comme fit Samson à Gaza. L'infortuné savant qui peuplait cette solitude incroyable s'arrêta sur une place publique déserte où pleurait un chêne vert, vieillard grisonnant et effeuillé ; il se coucha dans un lit de gazon tumulaire, et se permit de faire à voix basse cette réflexion : - Si ce n'est pas Herculanum, c'est Satan déguisé en village. Ayant dit cela, il s'évanouit. Quand il reprit ses sens, il était couché sur un lit d'algue jaune, au bord d'un étang vaste comme une mer qui s'est laissé emprisonner par la terre. Auprès de lui était une charrette, un mulet noir immobile et un paysan qui déjeunait avec des coquillages et du pain blanc. Le soleil était levé depuis plusieurs heures ; ses teintes vigoureuses animaient la verdure agonisante des bois d'oliviers et couraient comme un incendie sur l'étang. A droite, une ville sortait de l'eau, en agitant follement les cloches criardes de ses trois églises ; à gauche, l'horizon se fendait en lignes blanchâtres et indécises, qui pouvaient être des montagnes ou les nuages d'un matin de printemps. Hummer était dans cet état qui est le nôtre, la nuit, quelquefois, lorsque, dans un sommeil léger et souffrant, nous rêvons que nous faisons un rêve, et que nous attendons notre réveil avec impatience. Il interrogea le paysan ; mais on lui répondit dans une langue sourde, gutturale, rude, qui était au-dessus ou au-dessous de l'intelligence des polyglottes. Pourtant Hummer comprit, aux gestes expressifs et multipliés du paysan, qu'il avait été ramassé évanoui dans le village désert des Baux, et conduit sur les rives de l'étang, pour être transporté ensuite, après une halte, à cette petite ville des trois clochers. Hummer remercia le paysan et lui offrit sa bourse, qui fut refusée avec un fier dédain. Hummer fut amené à la ville des Martigues, cette Venise provençale. Il s'installa à l'hôtel du Cours, chez M. Castellan, où l'on mène une vie d'ichthyophage qui donne promptement une salutaire excitation au sang le plus appauvri. Hummer se rétablit là, dans un séjour de trois mois, et partit en parfaite santé pour Munich, un peu refroidi à l'endroit des antiquités, et se cherchant une nouvelle passion.
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