Paris, le
16e jour du 9e mois de la lune.
MOI I-SIANG-SENG (LE DOCTEUR I), A
TCHING-
BIT-KÉ-KI (SECRÉTAIRE DE SEPTIÈME CLASSE).
EN recevant cette lettre, vous irez à Houang-Szu, le
temple jaune de Fo, et vous brûlerez un bâton de camphrier pour moi ; car je
suis arrivé à Paris vivant. J'ai fait cinq mille trois cent vingt li,
depuis l'embouchure du Hoang-ho, avec un péril de mort à chaque li sous
mes pieds ; et Dieu m'a toujours sauvé !
Que mes ancêtres daignent veiller
sur moi, plus que jamais, en ce moment ! Paris est un champ de bataille où les
boulets sont remplacés par des roues et des chevaux. Ceux qui n'ont pas de
roues et des chevaux périssent misérablement à la fleur de l'âge. Il y a
dix-sept hôpitaux pour les blessés. J'ai vu un hôpital avec cette inscription
en lettres énormes : HOSPICE DES INCURABLES ; les blessés que l'on y porte savent
ainsi, en entrant, qu'ils n'en sortiront que morts. Ils sont avertis. C'est
très charitable de la part des docteurs. Voilà comme les barbares comprennent
la civilisation !
Malgré le sage précepte du Li-ki
et la loi de Menou, j'ai pris une voiture à quatre roues, en pleurant d'avance
sur le sort de tant de malheureux que j'allais envoyer à l'hospice des
Incurables. Mais il n'y a que deux manières de vivre à Paris : il faut écraser
les autres ou en être écrasé. J'ai choisi le plus prudent.
Je me suis fait conduire à la
rivière pour mes premières ablutions. J'étais sur le point d'accomplir cet acte
sacré, lorsqu'un homme de police m'a menacé de son bâton. En regardant la
rivière je me suis facilement consolé. Elle n'a pas la transparence et le vert
limpide de notre charmante Yu-ho, qui coule à Péking sous le pont de marbre
Pekhiao. La Seine est bourbeuse et jaunâtre ; aussi elle descend à la mer pour
y prendre des bains. Je l'attends à son retour.
On m'a dit que les chrétiens se
font apporter des ablutions à domicile, au prix de deux fuen : j'en ai
demandé une. C'est une boîte de fer-blanc, assez semblable aux bières du
cimetière de Ming-tan-y. On s'y couche, les mains sur la poitrine, comme un
cadavre endormi dans la croyance de Fo.
J'ai payé l'ablution, et je l'ai
renvoyée à son domicile, sans y toucher du bout du doigt, de peur de me
souiller.
A Paris, chaque maison est
gouvernée par un tyran, nommé portier ou concierge. Il y a vingt mille portiers
qui désolent un million d'habitants et leur font passer une vie bien dure. De
temps en temps, Paris fait une révolution pour renverser quelque bon diable
qu'on nomme un roi, mais Paris n'a jamais renversé les vingt mille portiers.
Mon portier accueille mes
demandes par de longs éclats de rire, et, lorsque je le menace, il me dit :
- Vous êtes un Chinois !
Puisqu'il croit m'insulter en me
criant le nom de mon pays, je lui ai rendu la pareille en lui criant :
- Vous êtes un Français !
«Rendez insulte pour insulte,
a dit le sage Menou»
Ces choses sont celles qui m'ont
frappé en arrivant à Paris.
Mon premier devoir, en ma qualité
de lettré du Ming-tang, la première société savante de l'univers, a été de
visiter la Bibliothèque royale, surnommée ici vaste dépôt de toutes les
connaissances humaines. Cet asile de méditation, de recueillement et
d'étude, est situé dans la rue la plus bruyante de Paris ; les millions de
livres qu'il renferme tremblent continuellement avec le pavé qui les soutient. C'est
comme si nous allions recueillir, pour nous instruire, entre le pont
Tchoung-yu-Ho-Khiao, où l'on vend tous les chats de Péking, et la rue
Toung-Kiang-mi-Kiang, où l'on tire des feux d'artifice nuit et jour.
Un savant de l'endroit m'a reçu
avec une grande politesse et m'a présenté un fauteuil.
- Monsieur, lui ai-je dit en
français assez intelligible, je vous serais bien obligé si vous vouliez me
prêter un instant l'histoire des dynasties des cinq frères Loung, et des
soixante-quatre Ché-ty ; vous savez que ces glorieux règnes commencent
immédiatement après la troisième race des premiers empereurs, celle des
Jin-hoang, ou empereurs des hommes, pour la distinguer de la seconde, les
Ty-hoang, empereurs de la terre.
Le savant n'avait pas l'air de
savoir cela. Il mit dans son nez des grains d'opium noirci, et, après avoir un
peu réfléchi, il me dit :
- Lao-yé, nous n'avons pas cela.
Il paraissait fort content de
savoir que lao-yé est l'équivalent de monsieur, il me l'a répété
mille fois dans notre conversation.
- Vous savez, monsieur, lui ai-je
dit ensuite, qu'après les glorieux règnes de Koung-san-ché, de Tchen-min, de
Y-ty-ché et de Houx-toun-ché, arrivèrent les règnes plus glorieux encore de
soixante et onze familles, et que tant de gloire fut effacée par l'avènement de
l'immortel empereur Ki, le plus grand musicien du monde et l'inventeur de la
politesse chinoise. Je voudrais consulter, dans ce vaste dépôt de toutes les
connaissances humaines, l'histoire de l'immortel Ki.
Le nez du savant s'allongea une
seconde fois sur la boîte d'opium noirci ; il ouvrit ensuite un immense
mouchoir de Madras, et fit, en secouant la tête, la main et le coude, un grand
fracas assez semblable à un accord prolongé de bin. Quand cette tempête
de cerveau fut calmée, il replia son madras, le fit passer cinq fois sous son
nez, et me dit :
- Nous n'avons pas l'histoire de
l'immortel Ki, votre empereur.
- Vous n'avez donc rien ! lui
dis-je avec ce calme qui vient de notre sagesse, et qui humilie les savants des
peuples barbares que le flambeau de Menou n'a pas éclairés.
Le savant croisa ses mains et
inclina la tête en fermant les yeux, ce qui signifie rien dans la langue
de l'univers.
Je continuai pourtant mes
demandes :
- Puisque vous n'avez pas de
livres dans ce vaste dépôt de toutes les connaissances humaines, avez-vous au
moins des cartes géographiques ?
- Oh ! des cartes ! dit-il avec
un sourire de savant ressuscité, nous avons toutes les cartes, depuis la carte
de l'empereur romain Théodose, jusqu'à la dame de coeur.
Cette réponse, m'a-t-on dit
depuis, est une plaisanterie d'homme sérieux qui se délasse de son travail par
un bon mot.
- Veuillez donc me montrer, lui
dis-je, la carte du Céleste Empire nommée Taï-thsing-i-thoung-tcki.
Le mouchoir de Madras remonta sur
la face du savant ; la boîte d'opium noir fut encore ouverte, et une ondulation
de tête poudrée à blanc m'annonça que la carte demandée n'existait pas dans ce
vaste dépôt.
- Attendez, me dit-il tout à coup
avec une vive expression de joie, je puis vous montrer un rayon de livres
chinois dont vous serez content. Suivez-moi, lao-yé.
Je le suivis.
Nous descendîmes dans les
galeries souterraines, pareilles aux temples indiens d'Éléphanta ; l'air était
infecté de camphre et d'huile de baleine ; à droite et à gauche, on aurait pu
voir, avec un rayon, une grande quantité de bustes de plâtre de tous les grands
hommes de ce pays, tous morts, parce qu'en France, m'a-t-on dit, il n'y a
jamais de grands hommes vivants.
- Voilà, me dit le savant, le
rayon des livres chinois.
Ces livres chinois sont persans ;
il y a le vocabulaire en langue hoeï-hoeï et en chinois, et dix-sept
lettres des princes de Tourfan, de Khamil et Samarkand.
Je remerciai le lettré avec cette
politesse simple qui fut inventée par notre immortel Ki, et je sortis de la
Bibliothèque.
En traversant la grande rue
voisine, je remarquai plusieurs groupes de curieux à l'angle d'un carrefour
étroit. Il y avait un amas de toiles et d'échafaudages qui cachaient quelque
chose de fort curieux sans doute, car tout le monde le regardait, quoiqu'on ne
vît rien.
Je questionnai mon cocher.
C'était un homme fort instruit, et qui me donna une haute idée de la science et
de l'esprit de ceux de sa profession.
A l'angle de ce carrefour, on
était en train d'élever un monument à la gloire d'un poète célèbre, né à Paris
et mort à Paris. Mon savant conducteur me fit en deux mots l'histoire de ce
grand homme. Son nom était Molière ; il composa des chefs-d'oeuvre qui furent
sifflés ; il fut persécuté par les gens de la cour, martyrisé par sa femme et
ses créanciers, et mourut misérablement, sur le théâtre, entre deux chandelles
de suif. On refusa les honneurs de la sépulture à son cadavre. La
reconnaissance de ses compatriotes lui élevait un monument, pour le venger des
douleurs de sa vie, deux cents ans après sa mort. En toute chose, le Français
est très vif ; mais en matière de reconnaissance, il prend deux siècles de
réflexion.
O nobles fils du Céleste Empire,
lorsque la mère de Confutzée mourut, sous le règne de Suming, le grand
sculpteur Sa-feï lui éleva ce beau monument, où l'illustre femme est
représentée allant demander à Dieu la fécondité sur le mont Ni-Kiew !
J'ai visité le palais impérial du
roi ; notre palais impérial de Péking, Tsu-kin-tchhing, est toujours la
merveille la plus étonnante qui existe sous la lune ! Le palais impérial du roi
des chrétiens est fort étroit, fort noir ; mais il a des cheminées nombreuses,
extrêmement élevées et ornées d'une tête rayonnante, ayant l'orgueil de figurer
le soleil. J'ai demandé à des passants ce que signifait ce soleil sculpté sur
des cheminées ; ils m'ont tous fait cette réponse, qui ne répond pas : «Ah !
c'est vrai, il y a un soleil !» Et ils ont continué de passer.
Le jardin de ce palais est si petit
et si bien aligné, que d'un coup d'oeil on s'y promène et tout est vu. On y
chercherait en vain ce qui fait la grandeur et la poésie de notre
Tsu-kin-tchhing, qui a six li de circonférence et renferme un monde
d'arcades, de galeries, de portes à tuiles jaunes, d'arbres superbes, d'arbres
nains, de ponts, de fleurs, de canaux, de petites cascades, de bassins à
gerbes, de temples à toiture d'or, de tours d'ivoire à clochettes d'argent, de
tigres à têtes de femme et de graves lions aux cheveux bouclés. A Paris, il n'y
a que la parole et la démarche qui soient joyeuses et rappellent la fantaisie
et le caprice ; tout le reste est froid, exact, tiré au cordeau, calculé à la
pointe du compas. On rencontre des chiffres partout, l'imagination nulle part.
Savez-vous ce que l'on trouve chez leurs marchands de tapisseries ? Des sujets
mal peints, tous pris dans les scènes de la vie bourgeoise et réelle ! Conçoit-on
une pareille folie ? Ils veulent voir sur leurs paravents et leurs écrans de
cheminée les mêmes choses qu'ils font eux-mêmes, avec leur ridicule costume
européen ! Ils n'auront jamais l'idée de matérialiser, sur une toile, un rêve
de fleurs, de femmes, de fontaines, d'oiseaux d'or ; une scène fantastique,
éclairée par l'aurore du printemps ou la pleine lune de l'été. Ils demanderont
à leurs faiseurs de tapisseries une scène de nourrice, une noce de village, un
départ de jeune soldat pour l'armée, un ménage de nouveaux mariés, un père
maudissant son fils, une demoiselle qui touche du piano devant ses parents. Les
paravents et les cheminées sont décorés de scènes de ce genre, de sorte que
tout ce qui se fait sur la tapisserie se répète dans le salon. Cela les amuse
beaucoup.
«Il n'y a pas de
grosse pierre qui n'ait l'orgueil d'imiter la montagne de Tyrgheton», dit un
verset du Li-ki. Donc, à Paris, il ont eu l'idée d'imiter notre large et
éternelle rue de la Tranquillité, tchhang-ngan-Kiaï, qui borde le palais
impérial de Péking dans toute sa longueur, et aboutit à la plus belle des seize
portes de notre grande ville, la porte de la Gloire militaire, Thsiam Men.
J'étais fier de traverser leur rue de Rivoli, en songeant qu'ils avaient voulu
tenter une mesquine imitation de notre incomparable tchhang-ngan-Kiaï. Mon
orgueil national triomphait.
C'est en suivant cette rue que je
me suis rendu à un autre palais habité par les quatre cent soixante-dix
empereurs qui gouvernent Paris, la France et l'Afrique, et qu'ils appellent des
députés. Il faut de petits morceaux de papier, assez malpropres, pour entrer
dans ce palais. On donne les morceaux de papier à un monsieur qui a la figure
rouge et le nez insolent, et l'on est introduit. Les quatre cent soixante-dix
empereurs sont tous encaissés au fond d'un puits obscur, qui semble éclairé par
la lune à son dernier quartier. Un empereur d'une figure douce et paternelle,
nommé M. Sos-é, gouverne les quatre cent soixante-neuf autres empereurs, qui
sont tous assez mal vêtus et mal coiffés. Ils causent beaucoup, ils se
promènent, ils se font des espiègleries, ils dorment, ils écrivent des lettres
à leurs épouses, pendant qu'un empereur, monté sur une estrade, chante à voix
basse quelque chose de mystérieux, et sur un air monotone qui m'a rappelé notre
hymne des ancêtres, sans l'accompagnement du lo national. Chaque
empereur a le droit de monter sur cette estrade et de se chanter à lui-même son
air favori, en tournant le dos à M. Sos-é. J'ai fait cette demande à un voisin
:
- Monsieur, comment appelez-vous
ce jeu ?
- Le gouvernement représentatif,
m'a-t-il répondu.
On ne tire un feu d'artifice à
Paris que pour la fête du roi, ce qui me rendrait le séjour de cette ville
insupportable. Ce spectacle merveilleux n'amuse donc pas les Parisiens,
puisqu'on ne le leur donne qu'une fois par an ; et s'il ne les amuse pas,
pourquoi brûle-t-on un feu d'artifice à la fête du roi ? J'ai soumis cette
question à un homme qu'on appelle un ami, à M. Lefort, mon voisin de chambre
dégarnie ; il m'a répondu : «Je ne vous comprends pas». Au reste, cette réponse
arrive presque toujours à mon oreille. On dirait que je leur parle chinois.
Étant privé de ces beaux feux d'artifice qui réjouissent Péking, chaque soir je
vais passer quelques heures à l'Opéra. C'est un théâtre où l'on paye des
crieurs publics au prix de cinquante mille tchakhi par an. Lorsqu'un jeune
homme désole sa famille par ses cris, on l'enferme dans un conservatoire, où un
professeur de cris lui donne vingt-quatre lunes de leçons. L'élève entre
ensuite à l'Opéra, et il fait son métier devant cinquante instruments de cuivre
qui crient mille fois encore plus haut que lui. Vous comprenez bien que tout
bon Chinois, habitué dès son enfance à la mélodie suave de l'hymne à l'Aurore,
ne saurait subir deux fois les crieurs publics de ce théâtre ; aussi j'avais
fait à l'Opéra mes adieux le premier soir. Ayant appris ensuite que l'on y
jouait, par esprit de contradiction française, d'autres pièces où personne ne
disait un mot, je rentrai à l'Opéra. Ces pièces sont jouées silencieusement par
des danseuses ; on les appelle des ballets. J'avoue mon goût pour ce spectacle
: il n'y a que cela d'admirable à Paris ; mais on ne regrette pas même Péking,
lorsqu'on le regarde. Figurez-vous cinquante femmes qui ne parlent pas et qui
dansent à ravir, avec des pieds chinois. J'ai pris une loge pour les ballets.
Il y a une danseuse nommée
Alexandrine, et surnommée Figurante à cause de sa figure. Elle a des
cheveux noirs superbes et n'a presque pas de pieds ; le peu de pieds qu'elle a
se perd dans un tourbillon perpétuel d'entrechats et de pirouettes qui
éblouissent les yeux. Pendant dix soirées, le croiriez-vous ? j'ai regardé
cette danseuse avec une remarquable attention ; j'avais oublié la haute mission
dont je suis investi, et les quarante révolutions de douze lunes qui pèsent sur
mon front.
Un soir, la porte de ma loge
s'ouvrit, et un monsieur fort timide entra en s'inclinant et me dit avec
respect :
- Rayon du Céleste Empire, étoile
du Tien, j'ai une grâce à vous demander.
Je lui fis le signe universel qui
signifie : «Parlez».
Il parla.
- Je suis un décorateur de
l'Opéra, me dit-il, et je mets en ce moment la dernière main à un kiosque
chinois qui doit figurer dans le ballet de la Chine ouverte ou les
Amours de Ma. Flambeau de Péking, auriez-vous la bonté de venir, dans
l'entr'acte, donner un coup d'oeil à mon oeuvre pour m'indiquer d'utiles
corrections ?
- Monsieur, lui dis-je, votre
demande m'est agréable ; indiquez-moi mon chemin, je vous suivrai.
- Ciel ! s'écria-t-il, je suis au
comble de mes voeux !
Nous marchâmes quelque temps dans
des souterrains humides, et j'arrivai dans les coulisses de l'Opéra.
Le décorateur me montra son
oeuvre, et, vraiment, je n'eus que des éloges à lui donner. Le kiosque était du
meilleur goût chinois.
Il y avait derrière nous un
gazouillement de voix douces et enfantines qui me fit retourner avec une
brusquerie involontaire. C'était un groupe de jeunes danseuses qui profitaient
de la liberté de l'entr'acte, en causant comme des muettes délivrées d'un
régime forcé.
Un éclair ferma mes yeux ; Mlle
Alexandrine était là !
Je cherchai le décorateur pour me
donner une contenance ; il avait disparu. J'invoquai les âmes de mes glorieux
ancêtres, et je leur demandai le courage et le calme d'esprit, ces deux vertus
qui font les héros dans les périls et les amours.
Mlle Alexandrine avait une pose
de reine : son corps svelte et souple n'était soutenu que par le pied gauche,
sur lequel il se cambrait fièrement, tandis que le pied droit ondulait de
droite à gauche, la pointe basse et recourbée en bec de vautour. Jamais
Chinoise de Thong-chou-fo n'a brisé son pied avec pareille vigueur pour séduire
un kolao (ministre) en disgrâce. Mes yeux s'ouvrirent sur ce pied
merveilleux, et ils ne s'en détachèrent plus.
Faites-vous une idée de mon
étonnement, lorsque j'entendis la voix leste de Mlle Alexandrine, qui
m'adressait la parole avec la hardiesse d'un capitaine des tigres de la garde
impériale.
- Monsieur, me dit-elle, nous
ferez-vous l'honneur d'assister à la première de notre ballet chinois ?
Je quittai le pied pour remonter
à la figure de la danseuse, et je fis, avec un accent parisien assez bien
imité, cette réponse polie :
- J'y serai, madame, pour mettre
mes yeux à vos pieds.
Mlle Alexandrine me prit
cavalièrement le bras, et, m'entraînant à la promenade dans une rue de
paravents à roulettes :
- Ah çà ! mon bon monsieur, me
dit-elle, il paraît donc que la Chine existe et que le fleuve Jaune n'est pas
un conte bleu. Voyons, parlez-moi franchement, tous les Chinois ne sont pas de
porcelaine ? Il y en a donc qui marchent et parlent comme vous et moi ? Je
croyais qu'il n'y avait au monde d'autre Chinois qu'Auriol, de Franconi. Connaissez-vous
Auriol ?
Toutes ces interrogations me
furent adressées avec une rapidité qui supprimait les réponses. A son dernier
mot, la danseuse, rappelée en scène par un coup d'archet, quitta brusquement
mon bras, et bondit comme une gazelle en fredonnant l'air du pas qu'elle allait
danser. Je n'eus pas la force de la suivre, et j'attendis la fin du pas à la
même place, dans l'espoir qu'elle viendrait me demander les réponses que je lui
devais.
En effet elle reparut, et je lui
offris mon bras. Elle n'avait plus l'air de se souvenir de ses interrogations. Sa
gaieté avait disparu ; un souci contractait son joli visage.
- Avez-vous vu comme le public
est froid ce soir ? me dit-elle. Y a-t-il un Opéra dans votre pays ?
- Non, madame.
- Ah ! quel magot de pays, où il
n'y a pas d'Opéra ! Eh ! que fait-on alors chez vous ?
- On s'y ennuie, madame, puisque
vous n'y êtes pas.
- Tiens ! il est galant !...
C'est égal, vous avez de beaux éventails dans votre pays. Le neveu d'un pair de
France m'avait donné un éventail chinois pour le premier de l'an ; un bijou
adorable : les lames étaient d'ivoire, avec des incrustations de filigrane
d'argent, et sur l'étoffe deux chats jaunes qui jouaient avec un coq. Je l'ai
perdu chez Musard.
- C'est bien facile à remplacer,
madame ; j'ai apporté trente-trois éventails de Zhé-hol.
- Ah ! mon Dieu ! et que
ferez-vous de cette collection ?
- Ce sont des cadeaux pour les
femmes des ministres et des ambassadeurs.
- Bah ! les femmes des ministres
se moquent bien de vos éventails ! elles ont des figures glacées. Je ferais
mourir de chagrin les premières danseuses, si j'avais vos trente-trois
éventails.
- Madame, ils seront à votre
porte chez vous demain.
- On n'est pas plus Français que
vous, monsieur... Voilà pourtant des hommes que nous appelons des Chinois !... Je
vais vous donner mon adresse ; retenez-là bien : «Mademoiselle Alexandrine de
Saint-Phar, rue de Provence **, «au premier». Mon concierge reçoit mes cadeaux
après sept heures du matin, et les remet scrupuleusement à ma femme de chambre
après midi.
Elle fit une pirouette et
disparut.
Rentré dans mon hôtel après le
spectacle, je voulus faire de sérieuses réflexions, mais il y avait un grand
trouble dans mon cerveau. Vous connaissez mon harem de Kéh-Emil : c'est le plus
modeste des harems ; à peine si l'on y compte quinze femmes de Zhé-hol, de sang
tartare, et quinze de Thong-chou-fo, de pur sang chinois : je ne parle pas
d'une vingtaine de concubines, qui sont un meuble d'amour-propre : eh bien, si
Mlle Alexandrine de Saint-Phar entrait dans ce harem, elle éclipserait mes
femmes les plus aimées, comme la pleine lune levée sur le mont Tyrgheton fait
pâlir les petites étoiles de l'aurore. Oui, j'ai malheureusement senti que je
réunissais sur une seule tête les trente amours que j'avais renfermés dans mon
modeste harem. Ce sera un triste destin ! Heureux les trois mandarins de
septième classe qui m'ont accompagné à Paris ! Ils dînent au Rocher de Cancale
; ils mangent du boeuf à la barbe de Menou ; ils assistent aux soirées des
kolaos, et ils ne connaissent pas le pied de Mlle Alexandrine de Saint-Phar !
Le lendemain, à huit heures, je
remis au concierge les trente-trois éventails, avec une boîte de thé Satouran.
Après le milieu du jour, je
m'habillai en homme de cour ; je me coiffai de ma plus belle calotte
jaune-serin, ornée d'une plume de leu-tze, et je revêtis ma robe mandarine
couleur clair de lune, avec des manches de crêpe citron. Mon miroir me dit que
je ressemblais au jeune Tcheou, le prince de la Lumière, qui ressuscita
devant les portes du Ming-tang.
Enhardi par mon miroir, je me
présentai chez Mlle Alexandrine, et je fus introduit avec la plus surprenante
facilité. Il me sembla que son costume de ville l'avait grandie ; son pied seul
était toujours le même. Ce pied vivait d'un mouvement convulsif perpétuel ; on
aurait dit qu'il renfermait l'âme de la danseuse, et que la jeune femme pensait
avec ses orteils.
- Monsieur, me dit-elle en me
prenant familièrement les mains, je suis la plus heureuse des femmes ; votre
cadeau est vraiment royal. Asseyez-vous sur ce fauteuil, et causons un peu. Je
vais vous présenter ma petite soeur : un ange, vous allez voir.
Une jeune fille de douze ans,
espiègle comme un joli singe, se précipita sur ma robe et me décoiffa.
- Comment trouvez-vous ma petite
soeur ? me dit la danseuse.
- Je la trouve votre soeur,
répondis-je avec un regard plein d'expression.
- Ah ! le mot est joli ! cher
docteur.
- Comment se nomme cette belle
enfant, madame ?
- Elle n'a pas encore de nom,
cher docteur ; elle attend son parrain, c'est un usage de ballet. Voulez-vous
être son parrain ?
- Très volontiers, madame.
- Voyons, cherchez un joli nom ;
un nom de vos pays...
- Eh bien ! je la nommerai
volontiers Dileri... c'est un nom mogol...
- Qui signifie ?...
- Gaieté de l'oeil. Est-ce
bien trouvé, madame ?
- Dileri est charmant. Les
Mogols ont des noms de cette douceur, et ils restent Mogols ! c'est fabuleux ! Mademoiselle
Dileri, remerciez monsieur votre parrain.
- La destinez-vous au théâtre,
cette belle enfant ?
- Votre filleule au théâtre ! fi
donc ! cher docteur, j'aimerais cent fois mieux la mettre au couvent ! La vie
d'une comédienne est un enfer. Les talents purs ne peuvent percer. La jalousie
les tue ; la cabale les brûle vifs à l'huile et au gaz. Il faut faire une cour
respectueuse aux auteurs pour avoir un bout de rôle. On m'avait promis un solo
dans Giselle, et je n'ai rien. Cependant, amour-propre à part, le public
m'adore ; mais je suis foulée aux pieds par Mlle Fatmé, qui est protégée par
trois grands journaux et deux petits. Je hais l'intrigue, moi, et je n'ai
jamais salué le portier d'un journaliste ou d'un auteur. Mon engagement fini,
je donne ma démission et je rentre dans la vie privée, voilà.
Avec cette finesse merveilleuse
que l'esprit de Fo a versée dans le cerveau de ses croyants, et qui nous rend
si supérieurs à tous les hommes de la terre, je demandai nonchalamment à Mlle
Alexandrine si elle avait du goût pour le mariage.
- Mon Dieu ! me dit-elle en
croisant ses jolies pieds sur un tabouret de velours, ce n'est pas le mariage
que je crains, c'est le mari. Vous ne connaissez pas les maris français, mon
cher docteur. Ah ! quels égoïstes ! Ils épousent une jolie femme pour avoir une
esclave, malgré la loi qui prohibe la traite ; et, quand ils la tiennent
enchaînée dans leurs fers, ils la montrent comme une curiosité foraine à leurs
amis pour les désespérer. Eh bien ! puisque la Chine est ouverte, nous irons
chercher des maris en Chine. Cher docteur, vous ne trouveriez pas à Paris un
époux qui donnât à sa femme trente éventails, là, sans façon, comme on donne le
bonjour... Les Chinois sont-ils bons maris, cher docteur ?
- Madame, ce sont eux qui ont
inventé la lune de miel.
- Je m'en doutais. Quel dommage
que les Chinoises aient les yeux comme ça !
- Aussi, madame, nous viendrons
chercher nos épouses à Paris.
- Vraiment, cher docteur, vous
êtes adorable ! et je suis toute confuse de vos bontés... je ne sais comment
reconnaître vos compliments et vos cadeaux !... Puis-je vous offrir une loge de
quatrième pour vos gens ? on joue Giselle demain. Mon cousin a fait un
drame à l'Ambigu ; je vais lui demander une loge pour vous ; on le joue ce
soir. Voulez-vous accepter un abonnement d'un mois au chemin de fer de Rouen
?...
- Merci, madame ; je vous suis
reconnaissant de vos offres comme si je les acceptais... J'ai une grâce à vous
demander...
- Une grâce s'accorde toujours ;
demandez.
- J'ai apporté une feuille de
papier et de l'encre de Chine, et je vous supplie de me permettre de faire le
portrait de votre pied droit.
- Ah ! quelle idée chinoise !
s'écria la danseuse avec un éclat de rire infini ; vous appelez cela une grâce
!... Prenez votre crayon, cher docteur ; je vous livre mon pied. Voulez-vous le
copier au naturel ou en sandale d'odalisque ?
- Je veux le peindre tel qu'il
est en ce moment.
- Comme vous voudrez. En
attendant, je vais m'amuser avec ma petite soeur à regarder les illustrations
de vos trente-trois éventails.
Au troisième éventail, j'avais en
main le précieux pied, frappant de ressemblance ; la danseuse, en y jetant un
coup d'oeil, poussa un cri d'admiration et dit :
- Cher docteur, vous avez copié
mon pied droit d'un trait de plume.
- Madame, lui répondis-je, on a
dit de moi que je copierais le vent, si je pouvais le voir passer. J'ai copié
votre pied, qui est plus agile que le vent.
- Si cela continue, j'ai peur de
vous aimer, cher docteur, moi qui ai fermé ma porte à un prince grec, l'autre
jour, et à deux banquiers.
La candeur de l'innocence était
empreinte sur la figure de la danseuse ; je m'inclinai avec respect devant
cette femme ingénue, qui m'ouvrait ainsi son coeur sans détour.
En prenant congé d'elle, j'eus le
bonheur d'effleurer du bout de mes lèvres le bout de ses doigts, charmants
comme ses pieds.
Le kolao des affaires étrangères
m'attendait à cinq heures pour me demander des renseignements sur le cérémonial
usité à Zhé-hol et à Péking à la réception des ambassadeurs européens, et pour
me sonder sur les arcanes de la politique chinoise vis-à-vis de la reine
Victoria.
Pendant cette audience, je fus
assailli de distractions, et je dus commettre bien des erreurs. Fasse le Tien
que mes distractions n'attirent pas un jour des malheurs sur le Céleste Empire
! Pendant que le grand kolao des chrétiens me parlait, je pensais au pied de
Mlle Alexandrine de Saint-Phar ! Vous verrez que ce pied bouleversera Péking.
Le soir, après mon dîner, on me
remit un billet parfumé, dont le papier ressemblait à deux ailes de papillon. Voici
ce que je lus :
«CHER DOCTEUR,
«On dit que vous avez apporté de
votre pays une foule de chinoiseries adorables. Dileri, votre charmante
filleule, s'est tant réjouie avec vos éventails, qu'elle veut connaître toutes
les richesses de son parrain ; caprice d'enfant ! Je lui ai promis de la
conduire demain chez vous, à midi.
«Votre filleule vous donne son
front à baiser, et moi je vous mets à mes pieds.
«ALEXANDRINE DE SAINT-PHAR».
Vous savez, mon cher
Tching-bit-Ké-ki, que je n'ai pas embarqué une grande quantité de nos
bagatelles. Je n'avais fait qu'une petite provision de cadeaux pour les kolaos
et les agos. Heureusement, quand je reçus le billet de Mlle Alexandrine, rien
de chinois n'était encore sorti de mon cabinet. Néanmoins je trouvais que mes
pauvres richesses étaient indignes d'être honorées par les regards de la divine
danseuse, et je résolus de me faire riche plus que je n'étais.
Mes renseignements pris à bonne
source, je me rendis chez Darbo, rue Richelieu, et chez Gamba, rue
Neuve-des-Capucines, deux marchands renommés pour leurs chinoiseries. J'achetai
chez eux deux paravents, une pagode en pâte de riz ; deux boîtes de clous de
girofle, quatre vases à tulipes ; deux services de porcelaine de table, avec un
thé de harem ; une table de camphrier avec des incrustations de cyprès ; quatre
mandarins en argile du Peï-ho ; douze souliers de femmes ; un abacus de
marchand, un lo avec sa baguette, deux feuilles de tam-tam ; un parasol ; deux
lions frisés ; la charrue de l'empereur Tsieng-long.
Une bonne moitié de ces
chinoiseries était faite à Paris ; je me méfiai surtout de la charrue impériale
: mais la contrefaçon était généralement réussie, et le regard seul d'un
mandarin pouvait distinguer le vrai du faux. Aussi je ne marchandai pas sur la
valeur des objets, et je les payai une somme énorme, trente-sept mille lan.
La nuit venue, je me disposai à
faire des rêves de bonheur, et je m'endormis le pied à la main.
Les heures matinales du lendemain
furent consacrées à mettre en ordre toutes mes richesses chinoises, et à leur
donner un ensemble satisfaisant d'exhibition.
- Quel bonheur, disais-je en
moi-même, si elle daignait me désigner du pied la plus précieuse de ces
bagatelles et me dire : «Cher docteur, donnez-moi cela pour mon boudoir !»
Enfin midi sonna, et la porte
s'ouvrit... Oh ! la ville des houris sera un jour détruite pour avoir oublié
d'enfanter Mlle Alexandrine de Saint-Phar ! Sa beauté virginale me foudroya. La
divine danseuse conduisait sa petite soeur par la main. Elle jeta son châle et
son chapeau sur le premier fauteuil, me serra la main et courut dans tout le
salon, en pirouettant devant chaque chinoiserie avec des cris d'admiration qui
m'allaient au coeur.
Quand elle eut épuisé toutes les
formules d'enthousiasme, elle me dit :
- Cher docteur, je suis vraiment
fâchée à présent de vous avoir conduit votre filleule ; elle demande tout ce
qu'elle voit. Oh ! les enfants ! il ne faudrait jamais rien leur montrer ! Il
est vrai, cher docteur, que je suis un peu comme cela, moi. S'il me fallait
choisir ici, je serais bien embarrassée. Je n'oserais rien prendre, de peur
d'avoir un regret le lendemain.
En disant ces mots avec une
volubilité gracieuse, elle avançait son pied droit en dehors de la plus courte
des robes ; elle aurait séduit le plus vertueux lama de Linching.
- Madame, lui dis-je,
permettez-moi de vous indiquer un moyen de vous dispenser de choisir.
- Ah ! oui, voyons, cher docteur,
enseignez-moi ce moyen.
- Vous vous en servirez,
madame... vous le jurez ?
- Je vous le jure...
- Vous tiendrez votre serment
?...
- Je le tiendrai.
- Eh bien ! madame, prenez tout.
La danseuse souleva gracieusement
ses bras, rejeta sa tête en arrière, et je vis son cou d'ivoire s'agiter sous
les convulsions d'un éclat de rire, comme le gosier d'un oiseau qui chante de
bonheur.
- En voilà un homme rare !
s'écria-t-elle ; après sa mort il faudra l'empailler !... Comment, cher
docteur, vous ne connaissez donc pas les femmes ? vous ne savez pas à quoi vous
vous exposez ? Que diriez-vous si je vous prenais au mot ?
- Je dirais que vous êtes femme
de parole, et que vous savez tenir un serment.
- Non, non, ne plaisantons pas...
Ce cher docteur ! il voulait me mettre à l'épreuve...
- Point du tout ; je parle
sérieusement. Toutes ces chinoiseries ne m'appartiennent plus : elles sont à
vous.
- Alors, vous êtes l'empereur de
la Chine déguisé en monsieur. Vive l'empereur !
- Je suis, m'écriai-je en tombant
à ses pieds, je suis un simple mortel qui a oublié sa sagesse devant votre
beauté.
- Relevez-vous donc, docteur !
relevez-vous, dit la danseuse avec un visage qui se fit subitement sévère :
point de sottise devant votre filleule ! Que voulez-vous que pense cette enfant
? Elle ira faire mille cancans à la famille ! Vous n'avez donc jamais vu les Enfants
terribles de Gavarni ? Ce sont des mouchards, ces innocents !
Je me relevai confus en
m'excusant de mon mieux : sa colère parut se calmer ; elle me tendit la main,
et poussant un long soupir :
- Ah ! vraiment ! dit-elle, si
j'avais toutes ces belles choses dans mon salon, je me croirais plus heureuse
que la sultane Validé.
- Ce soir, madame, mon salon
chinois sera chez vous.
- Eh bien, cher docteur, je vais
lui préparer son logement. Pour la rareté du fait, je désire que votre promesse
soit sérieuse, ne serait-ce que pour humilier les Parisiens ! Voulez-vous me
faire poser pour le pied gauche ? Ne vous gênez pas. Que ferez-vous d'un seul
pied ? il vous faut le pendant.
- Madame, je n'osais vous le
demander...
- Ah ! je suis généreuse, moi ;
je ne fais pas les choses à demi.
- Que de grâce et de bonté ! Madame,
ce n'est pas un misérable salon qu'il faudrait vous offrir ; je voudrais mettre
à vos pieds la pagode du faubourg de Vai-lo-tchhing, qui a des soubassements de
porcelaine et des tuiles d'or massif.
- Cela m'irait, cher docteur,
surtout les tuiles !... Mon pied est-il bien posé comme ça ?... Vous pouvez y
mettre votre main, ce n'est pas une relique...
- Mon dessin est fini, madame,
mais ma reconnaissance ne finira jamais. Pourrai-je aller vous présenter mes
hommages demain ?
- Demain... cher docteur...
attendez, c'est un mauvais jour, je danse ; j'ai cinq heures de battements...
- Après-demain ?
- Après-demain... c'est samedi ;
je dîne chez maman tous les samedis... Dimanche, je suis libre comme l'air.
Voulez-vous aller à Versailles dimanche ? Nous mangerons un civet chez le
garde-champêtre, et nous boirons du lait... Je sais des vers sur Versailles, je
vous les réciterai.
Grand palais du
grand roi, Versailles, sous tes arbres
J'aime à voir dans tes eaux se refléter tes marbres ;
J'aime...
«Vous acceptez ? Bien ! partie
convenue ! Oh ! que j'ai besoin de respirer un peu l'air des champs !... A
dimanche donc, cher docteur : ma voiture sera devant votre porte à midi. Je
suis exacte comme une montre de Bréguet. Adieu.»
Vraiment, en Chine, nous n'avons
pas de femmes. La femme est la seule chose que nos aïeux ont oublié d'inventer.
Si Mlle Alexandrine paraissait à Péking, elle ravagerait le Céleste Empire. Vous
ne pouvez vous faire une idée de cette charmante créature, vive comme l'oiseau,
parlant comme il chante, marchant comme il saute, faisant à la fois toutes
sortes de choses délicieuses, et vous lançant des regards doux et lumineux
comme des échantillons d'étoiles au bazar du ciel. En quittant mon salon, elle
y laissa une tristesse sourde qui brisa mes nerfs. J'éprouvai le besoin de
m'occuper de cette femme pour ne pas succomber au poison de l'ennui. Mes ordres
coururent aux quatre coins de ma rue. Il me fallait des roues et des bras. En
prodiguant l'argent, j'avais mis en chemin, au bout d'une heure, mon salon de
chinoiseries. Avant l'heure du dîner, ma belle danseuse avait tout reçu.
Quelle douce nuit cela me donna !
J'avais un de mes pieds à chaque main, et je me disais :
«A cette heure, elle me bénit ;
elle élève ma générosité au-dessus du trône du Tien ; à ses yeux, un seul homme
existe, moi ! le reste de la terre a disparu».
Avec quelle impatience j'attendis
ce bienheureux dimanche qui me promettait tant de bonheur ! J'aurais voulu
briser toutes les horloges, parce qu'elles semblaient avoir organisé contre moi
une conspiration générale pour éterniser le samedi. Malgré la mauvaise volonté
du temps, il faut toujours que les heures s'écoulent ; et le dimanche, un
siècle après onze heures, j'entendis sonner midi.
J'étais à mon balcon, et mes yeux
dévoraient toutes les voitures... A six heures j'avais épuisé tous les fiacres
et tous les cabriolets de Paris, et j'étais seul !
Seul ! quand on s'est promis
d'être deux ! il y a dans cette déception tout le délire du désespoir.
J'eus le courage d'attendre le
lendemain.
Au premier moment convenable de
visite, je courus au domicile de Mlle de Saint-Phar.
Un concierge sérieusement
railleur me dit :
- Mademoiselle de Saint-Phar est
partie à la campagne.
- Et quand reviendra-t-elle ?
demandai-je avec une voix de mort.
- A Pâques ou à la Trinité,
répondit le concierge.
En me retirant, j'entendis un de
ces éclats de rire qui ont été mis en musique par une famille de portiers.
Plus de nouvelles de Mlle de
Saint-Phar ! Chaque soir d'Opéra, j'allais voir le ballet ; elle ne dansait
plus ; son nom avait disparu de l'affiche, comme son corps de sa maison.
Pouvais-je avilir ma dignité de
représentant du Céleste Empire jusqu'à mendier l'aumône des renseignements à
propos d'une danseuse ? Qu'aurait dit et pensé de moi le grand kolao des
affaires étrangères dans son palais du boulevard des Capucines ? Il fallait
souffrir et me taire ; je souffris et je me tus.
Le quarantième jour après le
fatal dimanche, je traversai une longue et large rue dont j'ai oublié le nom ;
j'ai l'habitude de lire les enseignes, et celle-ci me frappa de stupeur :
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