A LA VILLE DE PÉKING
CHINOISERIES A PRIX FIXE.
En donnant un coup d'oeil à
l'étalage sous vitre, je reconnus sans peine une partie de mes anciens cadeaux,
et j'entrai dans la boutique pour connaître le prix fixe de mes marchandises,
et les racheter si le vendeur n'était pas trop exigeant.
Un cri involontaire sortit de mon
gosier ; le vendeur était une jeune femme : c'était Mlle de Saint-Phar !
J'étais anéanti et immobile comme
mon compatriote de porcelaine qui était marchandé à côté de moi. Mais la
danseuse me fit un sourire charmant, et sans interrompre un petit travail de broderie,
elle me dit avec un sang-froid sublime :
- Eh ! bonjour cher docteur. Vous
êtes bien aimable de nous faire une petite visite. Voyez si nous avons ici
quelque petite chose à votre goût. Votre filleule a la rougeole. Elle demande
tous les jours des nouvelles de son parrain, cette chère Dileri !
Je croisai mes bras sur ma
poitrine et je secouai la tête ; pantomine que j'avais remarquée dans un drame
de l'Ambigu, et qui signifie Infâme !
Mlle de Saint-Phar me regarda
obliquement, haussa les épaules, coupa un fil rouge avec ses dents et me dit :
- A propos, cher docteur, je me
suis mariée...Vous voyez en moi une dame de quinze jours : madame Télamon. Je
vous présenterai mon mari. Vous verrez un bel homme. Votre tête peut arriver à
sa ceinture, si vous vous haussez sur les talons... Tenez, le voici.
Je saluai brusquement, et je
sortis avec une fureur qu'il fallut maîtriser en songeant au kolao du boulevard
des Capucines. Un seul coup d'oeil jeté sur ce mari, vrai ou faux, m'avait
suffi pour reconnaître ce prétendu décorateur qui était venu m'inviter à voir
un kiosque de sa façon dans les coulisses de l'Opéra. J'avais été la victime de
l'Opéra. J'avais été la victime d'une horrible combinaison, rien de plus
évident. Il fallut donc encore se résigner.
Une quinzaine après, je pris un
déguisement subalterne, et j'eus l'impardonnable faiblesse d'aller rôder au
crépuscule devant la boutique de mes chinoiseries, pour voir une dernière fois
l'idole indigne de mon amour.
Le mari colossal époussetait un
mandarin de porcelaine, et je l'entendis murmurer ces affreuses paroles :
- Si ce magot de docteur I
s'avise de remettre le pied chez nous, je le fais empailler, et je le vends
quinze louis.
Oh ! non, je ne verrai plus ce monstre
de beauté ; j'aurai le courage de l'homme et du savant ; je remplirai ma noble
mission jusqu'au bout, et tu me trouveras bientôt digne de toi, ville sainte
que la lune éclaire avec tant d'amour lorsque le mont Tyrgheton suspend cet
astre à sa cime comme une lanterne d'étoffe de Nanking.
Il y a dans cette ville de Paris
des docteurs spéciaux pour guérir les maladies de l'humanité. Il y a des
médecins qui ne traitent que les enfants à la mamelle ; d'autres qui ne les
prennent qu'après le sevrage ; d'autres qui se consacrent aux malades
sexagénaires et au-dessus. Il y a des affiches au coin des rues et des annonces
dans les journaux qui proclament mille recettes infaillibles pour les six cents
maladies dont le célèbre Pi-Hé a trouvé le germe dans le corps humain. On a
inventé à Paris des procédés admirables pour placer un nez sur les figures
privées de cet ornement, ou pour l'allonger lorsqu'il est trop court. On
fabrique des dents d'ivoire pour les vieillards, des cheveux pour les chauves,
des jambes pour les boiteux, des yeux pour les borgnes, des langues pour les
muets, des cerveaux raisonnables pour les fous, des mains pour les manchots,
des oreilles pour les sourds, des embaumements merveilleux pour faire vivre les
morts.
Un seul remède a été oublié, un
remède contre l'amour malheureux ! En Chine, nous ne connaissons pas l'amour.
Cette passion a été inventée en France par un troubadour nommé Raymond. Depuis
cinq siècles elle cause de grands ravages. On évalue à onze millions sept cent
trente-huit le nombre d'assassinats, de morts de langueur et de suicides causés
par ce fléau. C'est presque le double des catastrophes domestiques attribuées
au choléra depuis le règne d'Aureng-Zeb. Le gouvernement français n'a jamais
pris aucune mesure pour combattre les progrès de cette épidémie ; au contraire,
il paye avec opulence quatre théâtres royaux où l'on célèbre l'amour et un
autre fléau mortel appelé le champagne. M. Scribe a gagné cent mille francs de
rentes en célébrant le champagne et l'amour pour le compte des théâtres du
gouvernement.
En sortant de la boutique de mes
chinoiseries vendues par Mlle Alexandrine de Saint-Phar, je reconnus que
j'avais été saisi d'un accès d'amour et il m'est impossible de vous dépeindre
le mouvement de colère que j'adressai au troubadour Raymond. Cela fait, je
songeai sérieusement à me guérir, et je dévorai en un jour toutes les affiches
et toutes les annonces dans l'espoir de trouver un remède sauveur. Soins
inutiles ! Je rendis une visite au médecin de l'hospice des Incurables, et je
lui demandai s'il n'avait pas dans l'établissement quelque sujet tourmenté de
cette maladie morale inconnue dans nos harems. Le médecin haussa les épaules et
me tourna le dos. Ma tête brûlait de tous les feux du délire ; mon coeur
battait avec violence ; mes yeux se vitraient. Le fantôme de Mlle Alexandrine
dansait toujours devant moi avec une grâce formidable ; mes oreilles étaient
pleines de sa voix de bengali. Hélas ! je ne vivais plus.
«Médecin, a dit le sage Menou,
guéris-toi toi-même !»
Cette sentence me réveilla comme
en sursaut. «Puisque les docteurs français n'ont rien inventé pour guérir
l'amour, me dis-je un matin, inventons un remède, et attachons un nom chinois à
cette grande consolation du monde européen souffrant».
«Si je puis, m'ajoutai-je à
moi-même, vivre huit jours sans penser que Mlle Alexandrine, je suis sauvé. Impossible
de rester dans ma chambre ; là, tout me rappelle la femme infidèle ; et
d'ailleurs la solitude ne guérit jamais les blessures du coeur, elle les
envenime. Des promenades aux champs sont encore plus dangereuses. La campagne
est une grande causeuse d'amour. Les rues, les boulevards, les théâtres sont
pleins de femmes, et l'espèce rappelle trop souvent l'individu. Il faut
pourtant vivre une semaine en oubliant une ingrate beauté. Une semaine d'oubli
continuel !»
Fo m'a inspiré. Rendons grâces à
Fo !
Paris est plein de monuments fort
élevés. J'en choisis quatre : les tours de Notre-Dame, le Panthéon, la colonne
Vendôme, la tour Saint-Jacques. En payant quelques fuens, on arrive au
sommet de ces édifices, gardés par un concierge assez doux. Je résolus de
consacrer mes journées à monter et à descendre les escaliers de ces monuments
sans prendre de repos. Seulement, pour briser la monotonie de ces descentes et
de ces ascensions, lorsque j'arrivais sur la place Vendôme, je me précipitais
en cabriolet au bureau au bureau du chemin de fer de Versailles, et je
parcourais six fois cette route les yeux fermés. A la nuit venue, je rentrais
chez moi, et, après un léger repas, je m'endormais d'un sommeil profond. Dans
mes rêves, je me figurais que des géants me balançaient dans une escarpolette
accrochée à la lune comme à un clou d'or ; et l'effroi qui m'agitait dans cette
vision était si vif, qu'il éloignait le fantôme d'Alexandrine de l'espace
infini où je bondissais entre les étoiles et le Panthéon.
Au huitième jour, les quatre
concierges me fermèrent la porte de leurs monuments publics en me disant que
j'abusais de ces édifices et en m'invitant à me promener ailleurs. Ma guérison
n'étant point encore complète, je me repliai sur le chemin de Versailles ; je
louai un wagon garni, et je roulai cinq jours pleins sur la rive droite et la
rive gauche avec le plus salutaire étourdissement.
Au bout de deux semaines, le
remède triomphait. En rejetant mes regards en arrière, à travers ce tourbillon
d'escaliers noirs, d'escarpolettes infinies, des wagons volcaniques, j'aperçus,
dans un lointain brumeux, l'image insaisissable d'Alexandrine, et je ne la
reconnus pas. Il me semblait que l'histoire de mon amour appartenait à un
siècle et à un monde éteints.
Un seul instant me ramena
matériellement au souvenir de Mlle Alexandrine. En comptant les pièces d'or
enfermées dans ma caisse, je m'attendris sur le vide énorme laissé par les
trente-sept mille lan dépensés en chinoiseries chez Darbo et Gamba. L'esprit
de commerce et d'industrie, fils du génie chinois, m'a bien inspiré en cette
circonstance. Je suis à la veille de ressaisir mes beaux lan perdus. J'ai
fait insérer à la quatrième page des journaux de toutes couleurs cette annonce
:
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