I.
Moeurs des perroquets et des perruches. Pourquoi ils vivent avec les hommes.
Histoire authentique. Saint-Leu-Taverny. Paysages. A quoi me sert ma perruche.
Comment les cages s'ouvrent. Une députation d'enfants. Une expédition où je ne
reste pas au-dessous du sultan Amurat IV. Trop tard ! Discussion
parlementaire... et anecdotique. Le chat du musée de Marseille. Sa mort et sa
résurrection. Ses impressions de voyage. L'Horloge du Musée. Annibal, Fernand
Cortès et Robinson distancés par un quadrupède.
Saint-Leu-Taverny, 1er Octobre 1854.
Le perroquet est une erreur de la
nature, erreur qui a été corrigée par la perruche.
Nous parlerons un jour de la
perruche multicolore, la plus belle fleur vivante de l'Inde. Aujourd'hui, il
s'agit de la perruche verte, cet oiseau à collier qui a le don de la parole
comme le perroquet, et n'en abuse pas pour pousser des cris intolérables,
dignes d'un ténor applaudi.
Il est triste de le dire, mais la
vérité avant tout : si les perroquets et les perruches se trouvent à leur aise
dans la société des hommes ; s'ils les regardent comme de vieilles
connaissances ; s'ils leur demandent l'aumône du déjeuner avec un ton de voix
si mielleux, c'est que la nature a destiné ces oiseaux à vivre dans la société
des quadrumanes. Sans éducation première, tout animal aime ou redoute ce que
ses instincts lui conseillent d'affectionner ou de craindre. Les perroquets et
les perruches sont les parasites des singes ; ils volent sans cesse autour des
arbres où ces histrions des bois brisent les écorces des fruits, dévastent
l'arbre à pain, cassent les noix de coco ; ces oiseaux parleurs, dont le bec
est trop faible pour un pareil travail, ramassent les miettes du festin, et,
instruits à l'école oratoire des singes, ils les remercient en imitant leurs
cris, et leur disent, comme ils peuvent, qu'ils ont très bien déjeuné.
Ainsi, le bon accueil que ces
oiseaux font à l'homme n'est pas très flatteur pour le genre humain. Il est
vrai de dire aussi qu'une perruche ne peut avoir dans l'oeil cette délicatesse
de goût qui fait distinguer un vieux faune de l'Apollon du Belvédère. Peut-être
encore l'oiseau reconnaît que l'homme est plus beau que le singe ; raison de
plus alors pour lui de rechercher sa société avec plus de plaisir. Ce qu'il y a
de positif, c'est que les oiseaux qui n'ont pas besoin des singes pour vivre
avec luxe, sont très timides et redoutent l'homme comme un vautour aptère,
c'est-à-dire non ailé.
Les perroquets et les perruches
ont, dans les bois, les moeurs gourmandes que nous leur connaissons dans les
villes, sur leurs perchoirs. Ils ne se contentent pas du repas frugal de la
graine ; ils convoitent tout ; ils s'agitent devant toutes les friandises ; ils
demandent à goûter chaque plat qui passe sur une table ; ils aiment, par
gourmandise inassouvie, tout ce que l'homme paraît aimer. Dans la vie libre des
forêts indiennes, ces oiseaux ont sans doute des appétits plus voraces ; leur
bec peut bien travailler une canne à sucre ou égrener un épi de riz, mais la
diversité dans les plats est leur passion dominante ; ils sont alors obligés à
suivre, d'arbre en arbre, des quadrumanes aussi gourmands qu'eux et plus
habiles à varier le festin.
Ce préliminaire était
indispensable pour l'histoire que nous allons raconter ; si elle paraît
fabuleuse, nous appellerons en témoignage tous les habitants du village de
Saint-Leu-Taverny. Les pièces justificatives ne nous manqueront pas.
Vers la fin de l'été dernier,
j'habitais ce joli village de Saint-Leu. J'adore cette résidence champêtre, où
rien ne rappelle la ville. On trouve là un musée naturel des originaux copiés
par les illustres paysagistes de l'école du Nord. Il y a des Wynantz, avec
leurs grands arbres découpés par d'étroites sémites où passe le chevrier ; il y
a des Berghem, où la bergère à cotte rouge se détache sur un fond vert ; il y a
des Ostade d'été ; des Demarne, où s'étendent les grands pâturages ; des Asselyn,
aux horizons infinis ; des Jean Miel, avec leurs scènes rustiques ; des Jean
Breughel, avec leurs forêts traversées par des caravanes villageoises ; des
Van-der-Neer, avec leurs clairs de lune solaires, qui jouent sur la surface
calme des eaux. C'est la nature septentrionale, soeur de l'autre, et toujours
belle pourtant aux rayons de l'été. On y voit aussi des lavoirs dans les
touffes de frênes, où de jeunes filles travaillent comme Andromaque et
Nausicaa, princesses du blanchissage, et suspendent le lin aux branches d'un
saule riant ; on y trouve des ruisseaux limpides qui courent les rues ; de
vastes étables où des coqs se promènent fièrement comme des rois dans un palais
; des hôtelleries où le feu flamboie sous le manteau des cheminées féodales ;
et de tous côtés, par-dessus le toit des maisons basses ou par les éclaircies
des carrefours, on aperçoit de gigantesques panaches d'arbres, des lambeaux de
forêts sombres, de jolis jardins où toutes les flores s'associent pour embaumer
l'air et réjouir les yeux.
Quand on a beaucoup d'oiseaux en
cage, on est obligé de les transporter à la campagne. Je conduisis donc les
miens à Saint-Leu, pour les faire jouir de ce délicieux paysage.
J'aime beaucoup les perruches, et
malheureusement mon affection pour ces oiseaux est intéressée. Au fort de
l'hiver de Paris, je me dis, comme consolation, en regardant ces oiseaux
indiens :
- Ils vivent ici par dix degrés
de froid, donc je puis y vivre.
Mon affection est d'un égoïsme
révoltant. Il y a, d'ailleurs, beaucoup d'affections comme celle-là, et dans
lesquelles les perruches n'entrent pour rien.
Entre autres perruches de toutes
couleurs dont Buffon ne parle pas, j'en ai une très jeune, très sauvage, et
rétive à l 'éducation. Elle écoute les leçons de toutes les formules du répertoire
de sa race, mais elle ne répète rien. Un oiseleur que j'ai consulté m'a dit :
- Il faut la mettre en pension
chez un perroquet.
Conseil perfide ! elle en saurait
trop.
Elle était donc à Saint-Leu, enfermée
dans une cage du côté de la campagne ; elle jouissait d'une vue superbe ; un
horizon de collines, de bois et de jardins, et des fleurs partout, et des
chants d'oiseaux sur les arbres, et pas un orgue de Barbarie, pas une cavatine
de roues d'omnibus.
Un jour arrive où les cages les
mieux fermées s'ouvrent. Qui les a ouvertes ? Est-ce vous ? - Non. - Est-ce
vous ? - Non. - Ma cage s'ouvrit donc d'elle-même, et la perruche prit au vol
le grand chemin de l'air.
Quand ces catastrophes
domestiques arrivent à Paris, on fait imprimer cinq cents affiches et on promet
cinquante francs de récompense. Six mois se passent ; la perruche ne
reparaît pas. On gagne cinquante francs. Ils servent à payer les affiches. Tout
n'est pas perdu.
Ce procédé n'est pas connu à
Saint-Leu. Il y a un enfant qui exécute très bien un solo de tambour, convoque
les passants sur la place de la mairie, sur la place de la Fontaine, devant
l'auberge de la Croix-Blanche, leur annonce l'objet perdu, promet une
récompense honnête, et indique le domicile où on récompensera honnêtement la
restitution.
J'eus donc recours à cet enfant ;
il joua son rôle comme un homme sérieux ; il indiqua le domicile de la
perruche, rue du Château, 32.
On se mit à la recherche de tous
les côtés.
La société parisienne et artiste
au milieu de laquelle je me trouvais à Saint-Leu portait le plus vif intérêt à
la perruche, et on désespérait généralement de la revoir.
Les raisons que chacun donnait
avaient une apparence spécieuse. A Paris, disait-on, le premier commissionnaire
du coin trouve une perruche envolée ; cet oiseau ne voit que des maisons et
n'entend que des omnibus, il ne demande pas mieux que de se laisser reprendre ;
mais dans un village entouré de bois, de jardins et de fontaines, une perruche
a retrouvé sa vie libre et ses perchoirs naturels. Nous ne la reverrons plus.
Rien n'est triste à l'oeil comme
une grande cage qui a perdu son locataire ailé ; on y replace en imagination
l'oiseau charmant ; on le voit sautiller sur les barreaux, lustrer ses plumes
avec son bec, déployer toutes ses grâces d'ange, tressaillir devant le grain de
sucre offert par deux jolis doigts. L'absence couvre de son deuil ce petit Eden
grillé. On le regarde à travers des larmes, et, au moindre chant aérien, on
croit que l'enfant prodigue va revenir.
Pendant quinze jours, le crieur
exécuta trois fois ses solos de tambour ; personne n'arrivait plus à l'appel ;
il faisait sa proclamation dans le désert.
J'entendais dire à chaque instant
ces lamentables paroles :
- Il faut en prendre le deuil !
Heureusement, la chasse n'était
pas ouverte. Les chasseurs sont sans pitié, les novices surtout ; ils ne sont
pas forts sur l'ornithologie ; au point du jour, ils peuvent confondre une
perruche et un perdreau, et faire feu. Une sage mesure de police avait remis au
15 septembre l'ouverture de la chasse ; je ne redoutais rien encore de ce côté
pendant un mois et demi.
Un jour, nous voyons arriver une
députation d'enfants, rouges de sueur ; le plus âgé prit la parole et dit qu'on
avait vu la perruche dans le parc du château de Boissy.
Toute la députation affirma la
chose, et elle s'offrit pour me conduire à ce parc.
- Est-il bien éloigné ?
demandai-je.
Un choeur enfantin répondit :
- Trois lieues.
A Saint-Leu, on n'a pas encore
admis les kilomètres. On appelle même le maire monsieur le bailli. Le chemin de
fer est très éloigné de Saint-Leu.
- Trois lieues ! repris-je, c'est
un voyage, et la chaleur est très forte aujourd'hui.
Je demandai aux enfants cinq
minutes de réflexion ; on me les accorda.
En ce moment, je travaillais à
mon Histoire de Constantinople, et j'étais arrivé au règne de Murad, ou
Amurat IV (1635) ; le matin même j'avais écrit cette longue campagne d'Asie,
lorsque ce glorieux sultan partit de Scutari pour aller prendre Bagdad, au mois
de juillet. Il était jeune et charmant ; il habitait un palais délicieux sur le
Bosphore ; il passait pour un dieu parmi les croyants ; il avait dans ses
trésors toutes les richesses des Mille et Une Nuits, et un beau jour il
abandonne tout pour traverser les déserts de feu, les vallons de neige, les
fleuves sans ponts, les plaines sans eau, pour aller assiéger Bagdad.
Je rougis de ma faiblesse devant
un pareil exemple, et, n'ayant rien de ce qu'avait Murad IV, je me mis en
campagne en plein midi, pour assiéger la perruche dans un parc beaucoup moins
éloigné que Bagdad.
Les enseignements de l'histoire
sont fort utiles dans certaines occasions.
Nous traversions une plaine assez
semblable à celle où Lucullus découvrit les cerisiers. Je marchais en tête des
enfants, qui maraudaient selon l'usage des armées à jeun et des écoliers en
vacance.
Nous arrivâmes au parc de Boissy.
Le jardinier de l'endroit, désireux d'avoir la récompense honnête, me désigna
l'arbre où la perruche s'était montrée tous les jours précédents ; il me
désigna aussi sur le gazon les graines de millet et les débris de pain,
éparpillés par les enfants, qui jouaient le rôle de la Providence ; il me
montra même le bassin d'eau limpide où l'oiseau fugitif se désaltérait après
ses repas ; il me montra tout enfin, excepté la perruche. Je me rappelai les
vers qu'Orphée adresse à Eurydice perdue ; je les chantai sur un air de Rossini
; les échos, qui ne sont jamais en peine de répondre, répondirent seuls à ma
voix tout le long de la rivière :
Toto referebant flumine ripæ.
Le jardinier inclina la tête en
me disant pour adieu l'éternelle phrase des regrets :
- Ah ! si vous étiez venu hier !
Je n'étais pas venu hier ; le
malheur de ce retard était incurable. Il fallut pourtant donner une légère gratification
à ces enfants, qui avaient nourri la perruche à leurs frais pendant quinze
jours.
A mon retour, je répondis par un
silence morne aux questions qu'on m'adressa. Il fut admis unanimement que
l'oiseau avait suivi, comme Mme Deshoulières, les prés fleuris qu'arrose la
Seine, et qu'il arriverait au Havre, si un chasseur ne l'arrêtait pas en
chemin.
Quelques jours après, Bernard, le
conducteur d'omnibus de Franconville, vint nous annoncer qu'il avait vu la
perruche aux Plessis, à très peu de distance de la station. M. Decroix, épicier
à Saint-Leu, nous confirma la même chose. Ce fut pour moi un trait de lumière ;
je pris le ton inspiré d'un oracle de Delphes, et je dis :
- Maintenant, je vous affirme
qu'avant un mois la perruche sera rentrée dans ses foyers.
On me proposa des paris, je les
tins, avec la légitime espérance de les gagner.
Un soir, à la veillée, sous les
arbres, on me demanda si je persistais dans mes paris.
- Plus que jamais, répondis-je,
et tout prêt à en engager de nouveaux.
On voulut connaître la cause
secrète de ma conviction inébranlable ; je cédai à ce désir, et je débutai
ainsi :
- Je puise ma conviction dans une
histoire assez curieuse, qui a eu pour théâtre le musée de Marseille en 1842.
C'est un chapitre d'histoire naturelle inédite, comme toute l'histoire
naturelle, d'ailleurs... ; il s'agit d'un chat...
A ce mot, je fus interrompu comme
un député à la tribune. On s'écria en choeur qu'il s'agissait d'une perruche et
non d'un chat.
Je calmai d'un geste les
interrupteurs et les jeunes interruptrices, et je les priai ensuite de vouloir
bien attendre la fin.
Tous se turent, conticuere
omnes, et je repris gravement :
- En 1842, il y avait, chez le
gardien du musée de Marseille, un chat très vieux et très mélancolique ; il
avait perdu toutes les habitudes de la petite race féline ; il ne lustrait plus
sa fourrure avec sa patte ; il ne prenait plus de jolies poses de sphinx ; il
ne s'intéressait plus au sabbat de la cave ; il ne se mettait plus à la fenêtre
pour voir passer les chiens ; tout lui était indifférent. Il avait l'air de
méditer un suicide ; à Memphis, il y a quatre mille ans, on aurait veillé sur
lui ; mais, à notre époque, ces animaux ont perdu leur antique considération ;
ils sont accusés de rendre le mal pour le mal ; et on leur préfère les chiens,
parce qu'ils rendent une caresse pour un coup de pied. Les chats sont les
victimes de leur logique et de leur justice. Quelques personnes, douées encore
du sens égyptien, rendent hommage à leurs nobles qualités.
Aux yeux de certaines gens, les
chats ont le tort de vieillir ; dès qu'ils ne sont plus jeunes, ils ne sont
plus chats ; alors, on trame contre eux de ténébreux complots ; on les regarde
d'un air menaçant ; on leur prodigue les insultes, et ces pauvres animaux
cherchent un coin sombre pour y traîner les derniers jours de leur vieillesse,
et ils laissent lire dans leurs yeux à demi fermés et sur les rides de leur
front, tout ce qu'ils pensent de l'ingratitude des hommes et des caprices des
enfants.
A la suite d'un complot tenu dans
le musée, il fut arrêté que le chat de l'établissement, coupable de vieillesse,
serait mis dans un sac et confié à un paysan, ami des chiens, lequel se
chargeait gratuitement de le précipiter, du haut du Saut de Maroc, dans
la mer.
Le Saut de Maroc est un
rocher à pic, sur le chemin du village de Rove, à trois lieues de Marseille. Il
y a une légende sur ce précipice ; je vous la raconterais volontiers, mais, si
nous nous embrouillons encore dans un épisode, nous ne retrouverons plus la
perruche au dénouement.
Le paysan s'acquitta, sans
remords, de cette exécution. A son heure suprême, le chat avait retrouvé toute
l'énergie de sa jeunesse ; il se débattit contre le sbire avec un reste de
griffes et de dents ; mais il avait affaire à un agriculteur bronzé sur
l'épiderme, qui ne lâcha pas sa proie et la précipita du haut de la montagne,
en gardant le sac par esprit d'économie.
Cette mauvaise action avait été
commise dans un musée tout rempli de reliques égyptiennes et surtout de momies
de chats, remontant à la domesticité des Pharaons.
Un an ou quatorze mois après,
pour mieux dire, le gardien du musée, rentrant à minuit, entendit sur
l'escalier une plainte aiguë et intermittente, qui lui causa une certaine
émotion. Puis, comme il jetait les yeux, par devoir d'inspection, sur
l'embrasure d'une fenêtre intérieure, il aperçut, dans la plus suppliante des
poses, le chat du Saut de Maroc... L'heure de la nuit fit croire à une
apparition de fantôme ; poltron comme tous les gardiens, il allait tomber à
genoux et demander grâce, lorsqu'un reste de sentiment viril l'arrêta : il
trouva plus honorable d'ouvrir lestement la porte de sa chambre et de s'y
réfugier, en s'y protégeant par des signes de croix.
La nuit fut mauvaise ; il dormit
peu, et rêva que le Musée était assiégé par des momies lugubres, conduites par
Champollion.
Le lendemain, à l'heure où les
fantômes disparaissent devant le soleil, on aperçut le chat nonchalamment posé
sur une natte, devant la porte du musée égyptien. Il s'opéra tout de suite une
réaction en sa faveur ; on lui accorda ses grandes entrées ; on l'accabla de
soins ; enfin, on le traita comme un jeune chien ou comme un jeune chat.
Seulement, par intervalles, on entendait cette exclamation de surprise :
- Comment diable est-il revenu !
il doit être sorcier !
Le plus étonné de tous fut le
paysan bourreau ; il recula de trois pas, croisa les mains au-dessus de sa tête
et exécuta la fameuse pantomime de Talma, précipitant les Gaulois du haut du
Capitole, dans Manlius.
Les Gaulois ne revinrent pas chez
eux : on les avait trop bien précipités.
Rassuré complètement sur son
avenir, le vieux chat rajeunissait à vue d'oeil, et se livrait même, par
boutades, à des ébats enfantins. Ces êtres, que nous appelons des animaux,
parce que nous ne craignons pas la riposte, ont à un suprême degré la
conscience du malheur et du bonheur, et prennent toujours des allures et une
physionomie conformes à leur état de fortune. Le chat malheureux s'oublie, se
résigne, se néglige et adopte les airs d'un philosophe stoïcien, qui fait un
perpétuel monologue sur les vicissitudes de la vie ; mais, si un rayon vient à
luire, il secoue son indolence, cherche le soleil, se pavane sur les murs,
relève ses oreilles, s'assoit fièrement en public, et se réhabilite à ses
propres yeux en détachant de sa fourrure, avec le peigne de sa patte, toutes
les souillures de la pauvreté.
Ainsi faisait le chat du Saut de
Maroc ; on ne le reconnaissait plus, tellement les soins de la toilette
l'avaient remis à neuf.
A cette époque, j'avais un logement
dans le musée de Marseille, et cette histoire se passa sous mes yeux. Je fis
tous les efforts possibles d'imagination pour m'expliquer ce retour, après une
absence de quatorze mois, et j'en causais même souvent avec le directeur du
Muséum d'histoire naturelle, mon ami Barthélémy Lapommeraye, homme d'esprit,
quoique très savant. Nous fîmes même un jour ensemble un pèlerinage au Saut du
Maroc, et de cette hauteur, en apercevant Marseille si éloignée, si enveloppée
de collines, de bastides innombrables et de flots marins, nous comprîmes moins
que jamais de quels expédients le chat s'était servi pour regagner sa maison.
Je me plais à m'acharner à la
poursuite d'une idée comme à la poursuite d'un mat aux échecs ou d'un trick
impossible au whist. Un jour, le hasard d'une succession de pensées me
mit sur la voie de la découverte, et je m'écriai, comme l'illustre géomètre :
- J'ai trouvé le problème !
Les chats, comme les oiseaux, ont
dans le sens de l'ouïe une délicatesse de perception dont notre sourde oreille humaine
ne peut nous donner aucune idée. Or, le chat du musée, mal précipité du Saut de
Maroc, se raccrocha probablement aux pins et aux saxifrages qui hérissent la
montagne ; revenu de sa frayeur, et tenant à la vie comme tous ceux de sa race,
il songea sérieusement à regagner la maison témoin des jeux de son enfance, et
d'où il avait été arraché par un ennemi extérieur.
Ici commence une odyssée qui
supprime le génie inventif du héros d'Homère. Ulysse est l'homme des expédients
vulgaires auprès de notre chat. Quant à celui du marquis de Carabas, c'est tout
simplement un niais. J'aime mieux la façade du Louvre de Perrault.
Le chat n'avait jamais vu la mer,
monstre immense, redouté de tous les animaux de la race féline, surtout des
lions. Notre malheureux exilé s'écarta au plus vite de cette meute de vagues
orageuses qui aboyaient au bas du précipice. Parvenu au sommet calme d'une
montagne, il prêta l'oreille et entendit, au lever de l'aurore, un bruit
lointain très connu de lui, le bruit d'une grande ville qui se réveille, le
carillon des cloches, les roulements de tambour, le fracas des roues des
charrettes qui se rendent au marché.
- La ville est là, de ce côté,
a-t-il dit ; marchons vers son bruit ; après, nous verrons.
La campagne offre de grandes
ressources aux chats pèlerins ; ils vivent de chasse, comme les sauvages
Makidas ; le gibier abonde : il y a des sauterelles, des cigales, des rats des
champs, des grenouilles, une carte très variée enfin, comme disent les affiches
des petits restaurants parisiens. L'eau est à discrétion.
A côté de ces avantages, il y a
de grands inconvénients : il y a les chasseurs marseillais qui, ne trouvant
toujours qu'un gibier absent, se vengent contre le premier chat venu ; il y a
les paysans, jaloux de leurs garennes ; il y a les chiens, qui se croient
obligés d'aboyer à toutes les diligences et à tous les chevaux qui passent sur
la route, et rendent ces parages fort dangereux ; mais un vieux chat qui sait
se conduire flaire de loin tous ces périls, et les tient à distance avec un
sûreté infaillible de coup d'oeil. Ensuite, le chat est doué d'une patience
merveilleuse, il sait se blottir, tout un jour, dans un asile reconnu sûr,
après un long examen de l'ouïe et de l'odorat ; il sait attendre la nuit,
sombre mère de la sûreté, et son oeil phosphorique, illuminant les ténèbres, le
conduit sur des sentiers inconnus de ses ennemis.
Notre pauvre voyageur a donc
franchi, sans encombre, la campagne, toujours guidé par le bruit de la ville,
bruit qui s'est fait plus distinct chaque jour. C'était beaucoup, sans doute,
d'arriver jusqu'à la limite de l'octroi ; mais il fallait trouver une maison
dans une ville de cent soixante mille âmes, qu'on avait traversée une seule
fois et dans un sac.
Marseille est une ville qui
ressemble assez à Constantinople, à cause de l'abondance de ses chiens errants.
Tout marin a un chien auquel il est sincèrement attaché ; mais, au moment du
départ, il abandonne cet ami fidèle dans une auberge, et l'animal, privé de son
maître, passe sa vie à le chercher dans tous les quartiers de Marseille. C'est
de la même manière que Constantinople s'est peuplée depuis Mahomet II. Notre
chat connaissait ce fléau errant ; car, pendant dix ans, du haut de la fenêtre
du musée, il avait vu défiler toutes les espèces canines, depuis le molosse de
Laconie jusqu'au King's Charles ; il fallait donc s'avancer avec une
prudence méticuleuse, sonder le terrain à tâtons, éviter le grand jour, ne se
confier qu'aux ténèbres, avoir l'oeil ouvert sur les soupiraux des caves, vivre
frugalement, se contenter de peu, comme le rat d'Horace, contentus parvo,
enfin, changer de domicile tous les jours avant l'aube, pour se rapprocher
davantage de la maison et gagner du terrain vers le but.
Le moment est venu de dire sur
qui comptait le chat voyageur.
Un grand fracas, mêlé de tous les
bruits, de tous les murmures, de toutes les clameurs, lui avait fait connaître
le point de l'horizon où se trouvait la grande ville. Une fois arrivé dans
Marseille, il comptait sur un bruit particulier et bien connu, qui devait lui
signaler le quartier où fut son berceau. Tant qu'il n'entendait pas ce bruit
spécial, il fallait marcher, marcher toujours, loin des chiens, loin des
hommes, loin des enfants, loin du jour.
Le musée de la ville possède une
horloge qui a le privilège de sonner toujours quelque chose. Les heures ne lui
suffisent pas. Elle sonne les quarts et les huitièmes, et fait même précéder
chaque sonnerie d'une légère cavatine d'avertissement. On est prévenu, on
écoute. Le conseil municipal alloue dix francs par an à M. Charlet, directeur
de cette horloge. A la discussion annuelle du budget, quelques membres, ennemis
des abus, réclament une réduction pour combler le vide que les cinquante
millions du canal de la Durance ont laissé dans le trésor municipal.
Pendant dix ans, notre chat
voyageur avait entendu retentir cette horloge verbeuse au-dessus de sa tête. A
l'âge de la jeunesse, il avait joué tant de fois avec les plombs de cette
horloge et arrêté ses mouvements, au grand désespoir de M. Charlet, qui tremblait
alors pour sa réduction, en écoutant le silence inexplicable de sa fille. Tant
que notre pauvre chat, errant de cave en cave, n'entendait pas la sonnerie du
toit paternel, il se disait à lui-même :
- Je ne suis pas dans le
quartier, allons plus loin.
Et, sans impatience, sans
découragement, il se remettait en route avec les mêmes précautions dans les
ténèbres, prêtant l'oreille aux horloges, et n'entendant jamais la sienne,
celle qu'il aurait reconnue dans un concert de tous les clochers italiens.
Le hasard, qui ne sert jamais les
malheureux, aurait pu conduire plus vite l'animal errant dans une bonne
direction, et lui épargner bien des mauvais jours ; mais, en appréciant la
durée de l'absence, quatorze mois, il est permis de supposer qu'il aura pris le
plus long chemin, et qu'il n'est arrivé enfin dans le quartier du musée
qu'après avoir parcouru tous les carrefours de la vieille ville.
Alexandre, Annibal, Fernand
Cortès, Robinsons Crusoé, ont dépensé beaucoup moins d'intelligence et de ruses
de guerre que ce chat, dans sa campagne de douze mois. S'il avait pu écrire son
odyssée, il n'y aurait pas de lecture plus émouvante. Le nombre de périls qu'il
a conjurés, le nombre de calculs qu'il a faits doit être prodigieux. Et lorsque
enfin il a entendu dans le lointain, à minuit, la sonnerie prolongée de son
horloge, tout ne finissait pas pour lui ; il avait encore bien du chemin à
faire et beaucoup de batailles à livrer aux chiens. D'abord, il ne fallait pas
se laisser emporter étourdiment par une joie dangereuse ; si près du but, il ne
fallait pas compromettre la réussite par trop de précipitation. Un homme aurait
échoué en pareil cas ; l'animal, sans avoir lu le moindre chapitre sur les
dangers de l'exaltation étourdie, a manoeuvré comme le premier jour ; il a
maîtrisé les émotions de cette joie fatale qui met un voile sur les yeux et
fait échouer au port ; il n'a rien voulu donner au hasard, même à sa dernière
étape, à son dernier ruisseau, à son dernier mur, à son dernier pas ; et il est
arrivé sain et sauf. Quelle leçon pour l'homme qui arrive aux sottises par la
réflexion ; qui apprend les mathématiques pour soutenir que 2 et 2 font 5, et
étudie des cartes de géographie pour se briser contre un écueil.
Mon histoire finie, on me demanda
quel rapport on pouvait établir entre l'odysée du chat et la perruche envolée.
Je répondis que le temps n'était pas venu d'établir ce rapport, mais qu'il
viendrait tôt ou tard. On me questionna de nouveau sur la suite de l'histoire
du chat du musée ; je répondis qu'elle n'avait pas eu de suite, et même qu'elle
avait été presque oubliée, à cause d'une autre histoire survenue dans le même
établissement, et qui absorba l'attention des naturalistes.
La perruche fut oubliée à son
tour, et on voulut connaître cette nouvelle histoire.
- Celle-ci, repris-je, n'a aucun
rapport avec la perruche envolée, dirait un naturaliste de profession. J'ose
soutenir le contraire, et je crois qu'elle s'y rattache par un côté, comme
j'espère vous le démontrer quand la perruche sera rentrée dans sa cage.
Un signe général d'incrédulité
accueillit cette dernière phrase. Je proposai de nouveaux paris ; on se tut, et
ce silence attendait l'histoire promise.
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