II. Castor et Pollux. Le tombeau de Milon. Les chiens Lazzaroni.
Le crime et le châtiment. La langue des bêtes. Revenons à ma perruche.
- Cette fois, dis-je, il s'agit
de deux chiens du musée ; on les nommait Castor et Pollus, quoiqu'ils ne
fussent pas frères. Castor était un vrai molosse ; Pollux, un jeune caniche de
très petit taille. Ils étaient liés d'une étroite amitié, comme les deux frères
d'Hélène dont ils portaient les noms. En général, les animaux connaissent
l'amitié ; bien plus, quand ils sont unis, ils ne se brouillent pas. Le lion
vit avec le chien dans la même cage, et ces deux amis ne se querellent jamais ;
ce qui prouve encore la supériorité de l'homme sur les animaux.
Castor, le molosse, avait
contracté l'habitude de faire sa sieste, en été, dans un tombeau de pierre
froide, qui est exposé dans le musée, et qui, dit-on, a renfermé les restes de
Milon, le meurtrier de Clodius, le client de Marcus-Tullius Cicéron, l'illustre
exilé de Rome. Excusez cette érudition facile et inopportune.
Pollux ne faisait pas de sieste,
lui ; il s'acquittait de son devoir de gardien ; il se promenait dans le musée
des sarcophages et surveillait les étrangers, pour aboyer en cas de vol
d'antiquités phocéennes. Il était très fier de son emploi, et lorsqu'on fermait
les portes du musée et que tout s'était passé conformément aux lois, il se
présentait avec joie devant le concierge, pour recevoir, comme gratification,
une caresse de sa main.
Un jour, à l'heure de la sieste,
il n'y avait pas l'ombre d'un étranger devant les sarcophages et les plâtres du
musée phocéen ; Pollus, ne redoutant aucun vol, sortit sur la place pour se
délasser de ses travaux d'inspection et engager une partie de soubresauts avec
quelque jeune chien de son âge, ami du jeu.
La place du musée était déserte,
à cause d'une chaleur de trente degrés Réaumur ; mais il y avait beaucoup de
chiens, selon l'usage. C'était avant l'invention de la charrette municipale qui
enlève du pavé l'espèce hydrophobe, dans la chaude saison. Les uns passaient
rapidement, comme si des affaires importantes les eussent appelés ailleurs ;
les autres se promenaient sans but, comme des péripatéticiens quadrupèdes ; on
en voyait sous les arbres, qui dormaient comme des lazzaroni, ou qui se
regardaient deux à deux, comme des chiens sculptés sur les pilastres d'un
portail. Le jeune Pollux, ne voyant que des amis dans ce club en plein air,
cherchait un joueur ; mais son apparence de chien aristocrate réveilla les
haines jalouses de cette meute indigente ; on répondit par des grognements
sourds à ses propositions amicales, et le plus hargneux de tous tomba, les
dents en relief, sur Pollux, le terrassa et faillit le tuer sur place. Les
autres chiens assistèrent à cette scène dans une stoïque tranquillité.
Pollux s'échappa de la mâchoire
de l'assassin, secoua sa toison dévastée, et, en quelques bonds, il avait
atteint le seuil de son établissement. Sans s'arrêter devant le concierge, qui
ne l'aurait pas compris, il marcha droit à la salle des sarcophages, mit ses
deux pattes antérieures sur le tombeau de Milon, et fit sortir de son gosier
quelques notes pleines d'expression et de voyelles lamentables.
Castor se leva lentement, bondit
hors du tombeau, aiguisa ses pattes sur les dalles, acheva de se réveiller,
jeta un regard oblique sur Pollux, et prit, avec le calme de la force, le chemin
de la grande porte du musée. Arrivé sur le seuil, il s'arrêta brusquement,
s'assit sur lui-même et attendit Pollux.
En ce moment, que se passa-t-il ?
quel échange de paroles fut fait ? La science ne peut le savoir ; mais voici ce
qu'il advint.
Castor, après avoir acquis la
certitude de ne pas frapper l'innocent pour le coupable, quitta sa pose
d'Hercule au repos, et marcha seul, d'un pas tranquille, vers l'assassin de
Pollux. Ce ne fut pas un combat, ce fut une exécution ; le coupable roula dans
la poussière et l'ensanglanta. Le châtiment donné, Castor reprit le chemin du
musée, où Pollux l'accabla de caresses et de cris de joie. Le molosse vengeur
accepta ces démonstrations amicales avec froideur, comme pour montrer qu'il ne
croyait pas le remerciement nécessaire après un si léger service ; et il rentra
dans la salle pour achever sa sieste au fond du tombeau de Milon.
Dans l'Histoire des Chiens
célèbres, je ne trouve rien de comparable à cette scène de Castor et Pollux
; il m'a été donné de la voir, et ceux qui l'ont vue comme moi ne peuvent
encore l'expliquer. Il faut nécessairement admettre ce que j'admets, moi, que
ces deux chiens avaient une sorte de langue pour se communiquer leurs pensées ;
il faut admettre que Pollux a dit à Castor :
- Un chien énorme vient de
m'assassiner, là, sur cette place.
Ce n'est pas tout ; il faut
admettre une chose encore plus répulsive à la raison ; il faut croire que, sur
le seuil du musée, Castor a demandé :
- Où est-il ? et que Pollux a
clairement désigné son assassin dans une meute de chiens de toute taille et de
toute nuance. Pollux aurait répondu :
- C'est ce grand braque qui a
trois taches de feu.
Certainement, la langue que
murmurent les animaux, lorsqu'ils vivent ensemble, n'a aucun rapport même avec
la plus imparfaite des langues primitives des sauvages ; mais elle leur suffit
telle qu'elle est pour les besoins de leur association ; son vocabulaire est
très borné ; il se compose de quelques modulations plus ou moins vives, qui ont
un sens très clair entre deux animaux depuis longtemps amis. Je développerai un
jour ce système en l'appuyant d'observations que j'ai faites, et qui le
compléteront. Au reste, la sagesse indienne, en inventant les fables et les
dialogues d'animaux, a donné à quelques anciens la première idée de ce système
; ainsi, je me garderais bien d'en réclamer les droits d'auteur.
Après l'histoire de Castor et
Pollux, mes amis voulurent remettre l'entretien sur le chapitre de la perruche
; mais une simple observation coupa court au sujet.
- L'histoire de la perruche
commence, leur dis-je ; elle se fait ; nous allons la suivre dans l'air. Ainsi,
attendons ; préparez vos paris perdus et parlons de Sébastopol.
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